039 - baise-la moi

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Monsieur Gouges n’est plus le même. Il n’a pas perdu que la tête, il a aussi perdu sa particule. Je suis une particule qui orbite autour de lui, quand je m’approche je me brûle, si je m’éloigne je le perds. Depuis qu’il a envahi son Olympe, il n’a plus goût à ses lycéennes. Alors je perds le père que je m’étais trouvée. Impair et passe à la roulette, russe. Je lui rends son livre. Il reste mon prof et mon mentor. Il y avait une page blanche avant la nouvelle en français. Maintenant elle est pleine de mon écriture cursive. Un poème pour un poète. Peut-être qu’un jour il le lira. J’en sème partout des petits mots comme ça. À chaque livre que je laisse dans les bibliothèques communautaires dans la rue, je raconte un truc personnel et je signe avec la date du jour de mon don. Dans mon bureau j’installe une grosse malle pleine de boites à souvenirs. Elle me sert de plan de travail central sur lequel j’étale toutes les publications de la ville avec une pile de un mois d’avance du quotidien local. Ça plus cafeyn, payé par la ville aussi, un accès à des milliers de journaux de la presse grâce à mon inscription gratuite à la bibliothèque municipale. Voilà la matière de travail des futurs science po de mon lycée. Ce qui intéresse ma race HLP, c’est que tout ça, c’est de la littérature aussi. De l’information. Du savoir. De l’esprit d’ouverture. Mais aussi la vision objective de notre société en pleine dérive. Où est l’espoir dans tout ça ? Pas dans la PQR. Plutôt dans la propagande municipale. La filière dans laquelle je m’inscris a l’air bien aveugle à tout ça. Elle regarde ailleurs ou alors de trop loin ou de trop près. Les auteurs de ces articles sont-ils vraiment des auteurs ? Voilà, j’ai mon sujet de dissertation. Un prétexte au dialogue dans la salle des profs mais comme on est seuls on en vient à parler vraiment :

  • Vous êtes perturbé, monsieur Gouges. Peut-être autant que moi.
  • Un peu moins qu’avant, je sais où est ma place maintenant.

On parle comme si on était sur écoute mais on se comprend parfaitement. Autant moi je sais où aller, lui ne sait pas où il est. On a eu du bol de pas se faire prendre. À voir si nos chemins intimes se recroisent ou non. Mais je suis grande maintenant, je n’ai plus besoin de père ou de ce genre de repère. Il a son histoire et j’ai la mienne. Je vais de ce pas voir Coralie pour mettre les choses au point. Je récupère mon Victor, il est à moi. Elle a pas l’air d’aller bien. Elle raconte que :

  • Je prends trop anxiolytiques ou je ne sais quoi. Mais ça va aller, je vais me reprendre. On n’est pas de ce genre de pétasses à se foutre en l’air.
  • Si on l’est ma Coco mais on tient le coup. À propos de coup, tu as vu la grande Sophie ? Elle est torride. Il doit y avoir du tirage. Baise-là moi.

Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre

Ce trente-neuvième chapitre est celui des transitions et des pertes. Monsieur Gouges, après avoir "envahi son Olympe", n'est plus le même. Il perd sa "particule" (son statut, son aura) et Béa perd le père qu'elle s'était trouvé. La relation se distend, mais reste sur un mode professoral et mentorale. Béa, elle, est "grande maintenant", elle n'a plus besoin de père ou de repère. Elle se tourne vers Coralie, qui va mal (anxiolytiques), et lui propose une nouvelle conquête : la grande Sophie. Le chapitre est traversé par une conscience aiguë de la fragilité des équilibres, mais aussi par une énergie vitale qui pousse à aller de l'avant, à "baiser" la vie.

Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés

- La particule perdue : Monsieur Gouges n'est plus le même. Il a perdu sa "particule" — son statut, son aura, peut-être même son nom. Béa, "particule qui orbite autour de lui", se brûle si elle s'approche, le perd si elle s'éloigne.(Miki)

- Le poème dans le livre : La page blanche avant la nouvelle de Nabokov est devenue pleine de l'écriture de Béa. Un poème pour un poète. Peut-être qu'un jour il le lira. L'écriture est un pont jeté vers l'autre.

- Les livres semés : Béa laisse des petits mots dans les livres des bibliothèques communautaires. Chaque livre est une bouteille à la mer, un message personnel dans l'espace public.

- La malle et les journaux : La malle sert de plan de travail, couverte de publications. Béa prépare son avenir, sa dissertation. La question "Les auteurs de ces articles sont-ils vraiment des auteurs ?" est une question sur la légitimité de l'écriture, sur ce qui fait un auteur.

- Le dialogue avec Gouges : "Vous êtes perturbé, monsieur Gouges. Peut-être autant que moi." La symétrie est posée. Lui a perdu ses repères, elle a trouvé les siens. "Je n'ai plus besoin de père ou de ce genre de repère."

- Coralie qui va mal : Les anxiolytiques, la dépression. Mais elle tient : "On n'est pas de ce genre de pétasses à se foutre en l'air." La solidarité féminine joue.

- La grande Sophie : La proposition finale ("Baise-là moi") est un encouragement à vivre, à désirer, à aller vers l'autre. Même quand on va mal, on peut désirer.

Bilan

- Béa : Elle a grandi. Elle n'a plus besoin de père. Elle accepte la distance avec Gouges. Elle s'occupe de Coralie, la réconforte, lui propose une nouvelle conquête. Elle est devenue une force stabilisatrice pour les autres. Sa proposition ("Baise-là moi") est généreuse, vitale. Mais stratégique aussi, pour récupérer Victor.

- Monsieur Gouges : Il est "perturbé", il a perdu sa particule. L'accomplissement avec Olympe l'a vidé de son désir pour les lycéennes. Il reste mentor, mais plus père.

- Coralie : Elle va mal, elle prend des anxiolytiques. Mais elle tient, elle ne veut pas "se foutre en l'air". La proposition de Béa est une bouée.

Conclusion

On grandit quand on accepte de perdre les figures qui nous ont construits. Béa a perdu Gouges comme père, mais elle n'en a plus besoin. Elle est devenue sa propre boussole. La relation avec Coralie montre qu'elle est capable de soutenir les autres, de les encourager à vivre, à désirer.

Par ailleurs, ce chapitre interroge la notion d'auteur. Qu'est-ce qu'un auteur ? Ceux qui écrivent dans les journaux ? Béa, qui écrit des poèmes dans les livres ? Tous, peut-être. L'écriture est partout, dans les marges, dans les pages blanches, dans les messages laissés dans les bibliothèques.

Suite dégénérative

Maintenant que Béa a perdu son père symbolique mais trouvé sa propre force, et que Coralie vacille, comment vivra-t-elle les mois qui viennent, entre le soutien à ses amies, la préparation de son avenir, et l'amour toujours présent de Victor ?

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