040 - des survivantes

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La fille la plus grande du lycée, d’origine italienne, le visage moins joli que le reste qui vient de s’inscrire au club LGBT, c’est un message clair pour nous : « Je veux passer à la casserole ». Avec moi elle s’ennuie dans mes groupes de parole où je ne m’intéresse aux extra-LGBT qui n’ont pas encore de lettre officielle. Mais Coralie, notre ambassadrice chargée, chargée de l’accueil aussi, parvient à grimper tout là haut pour y planter son drapeau vu qu’une mèche bleue est apparue au sommet de la tête de la grande Sophie, une girafe qui porte bien son prénom.

  • En fait c’est Sofia. Et c’est plutôt les garçons qui ne s’intéressent pas à moi. Alors je viens voir de votre côté.
  • Si tu veux, je peux te prêter le mien.
  • Coco me l’a déjà proposé. Je veux bien si tu es là aussi.

J’en rougis. Je chauffe. Il ne faut pas me faire ce genre de proposition. J’ai déjà plein de scenarii qui me viennent, c’est le cas de le dire. Mais à la voir rire elle me fait marcher. Bien jouée. Elle est ravie de me plaire aussi. En fait elle ne demande que de l’amour, mais pas trop quand même et pas n’importe comment ou alors petit à petit, on ne devient pas dépravée sexuellement comme nous du jour au lendemain.

  • Chaque chose en son temps, Sofia. Moi c’est Béa, enchantée.
  • Toi, tu ne te poses plus de questions, tu poses les questions.
  • En fait je nous pose les questions. Les LGBT réussissent à exister, c’est bien, mais il y a plus grave dans le comportement sexuel, les victimes, assassinées, torturées, violées, exploitées, trompées, tout un alphabet parallèle sans compter ma catégorie, l’inceste. Consenti ou non, c’est un crime ou pas ? Il y a la loi mais c’est une justice en illusions de réparations. La justice n’existe pas, dans aucun domaine. Pourquoi je suis si petite. Moi aussi j’ai le droit d’être grande. Non ? Ou en bonne santé. C’est bizarre, Sofia, de me confier à toi si vite et tellement. C’est comme si je voulais que toi aussi tu me parles, aussi, de ton vrai problème. Je sens qu’il y en a un.
  • Ça va aller, maintenant, je suis en rémission.
  • Tu as dû entendre des trucs du genre : le plus important, c’est le moral, c’est d’y croire. Mais en fait, tu as trouvé toute seule la vraie réponse : « Quand le cul va, tout va ». À ta place, je ne serais pas inquiète. Sur le marché, il n’y a pas de cercueil assez grand pour toi.

Elle en rit, elle en pleure, elle me prends dans ses bras, la grande Sofia. Elle a l’air si légère en fait, si faible, précieuse et sophistiquée, ça se voit même dans ses mouvements timides et prudents. On est des survivantes.

Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre

Ce quarantième chapitre est celui de la rencontre avec Sofia, la grande Italienne, et de l'élargissement de la communauté des survivantes. Sofia, qui vient de s'inscrire au club LGBT, est immédiatement repérée par Béa et Coralie. Mais derrière l'apparence de la "girafe" qui cherche à "passer à la casserole", il y a une histoire plus grave : Sofia est en rémission, probablement d'un cancer. La conversation entre Béa et Sofia est d'une profondeur rare : Béa se confie sur l'inceste, sur l'injustice, sur la taille, et Sofia révèle sa vulnérabilité. Le chapitre se termine sur une étreinte et une reconnaissance : "On est des survivantes." La communauté des blessées s'agrandit.

Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés

- La grande Sophie/Sofia :

Le prénom est corrigé, l'identité se précise. Italienne, grande, moins jolie du visage que de corps, elle est une "girafe" qui porte bien son prénom.

- Le message clair :

"Je veux passer à la casserole." La crudité de l'expression est désamorcée par la timidité de Sofia. Elle veut de l'amour, "mais pas trop quand même et pas n'importe comment".

- La mèche bleue :

Le signe d'appartenance au club LGBT apparaît au sommet de sa tête. Coralie a "planté son drapeau".

- La proposition de Victor :

"Si tu veux, je peux te prêter le mien." L'offre est généreuse, mais Sofia veut que Béa soit là aussi. Le triangle se profile.

- Béa qui rougit :

"Il ne faut pas me faire ce genre de proposition." Elle chauffe, elle imagine déjà des scénarios. Le désir est là.

- La confession de Béa :

Le flot de paroles est impressionnant. Béa parle de l'inceste, de la loi, de la justice, de sa petite taille. "Pourquoi je suis si petite. Moi aussi j'ai le droit d'être grande." La fragilité est là, sous la force apparente.

- La rémission de Sofia :

"Ça va aller, maintenant, je suis en rémission." Le mot est lâché. Sofia a été malade, gravement. "Le plus important, c'est le moral" — la phrase assassine que tous les malades entendent. La réponse de Béa est magnifique : "Quand le cul va, tout va." L'humour et la tendresse.

- L'étreinte :

Sofia rit, pleure, prend Béa dans ses bras. "Elle a l'air si légère en fait, si faible, précieuse et sophistiquée." La vulnérabilité est immense.

- "On est des survivantes." :

La dernière phrase est une déclaration. Béa, Sofia, Coralie, toutes celles qui ont traversé l'épreuve. La sororité est scellée.

Bilan

- Béa :

Elle est la force tranquille, celle qui accueille, qui écoute, qui se confie. Sa fragilité (la petite taille, l'inceste) est exposée, mais elle la dépasse par la parole et la tendresse. Sa proposition ("Quand le cul va, tout va") est un baume.

- Sofia :

La grande Italienne, en rémission, timide, précieuse. Elle veut de l'amour, mais doucement. Elle est "faible" mais "survivante". Sa rencontre avec Béa est une reconnaissance mutuelle.

- Coralie :

Elle est évoquée comme celle qui a planté le drapeau, qui a proposé Victor. Elle est l'ambassadrice, la chargée d'accueil du club.

Conclusion

La communauté des survivantes est celle de toutes celles qui ont traversé l'épreuve — maladie, inceste, violence — et qui s'entraident. Sofia est en rémission, Béa est guérie, Coralie tient bon. Leur force est dans le partage, la parole, l'humour. "Quand le cul va, tout va" n'est pas une vulgarité, c'est une philosophie : le corps vivant, désirant, est la preuve que la vie continue.

Par ailleurs, ce chapitre interroge la notion de justice. La loi existe, mais elle est "une justice en illusions de réparations". La vraie justice, peut-être, est celle qu'on se rend entre soi, en se reconnaissant, en s'aimant.

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