047 - cheminées de Chambord
Je ne sais pas si c’est l’effet de l’implant mais mon obsession maternelle se fait oublier. On verra ça dans 15 ans, si la contraception n’a pas déréglé la machine. Tout ça me paraît loin, hypothétique et improbable depuis ma réalité de jeune lycéenne, femme enfant objet de tous les fantasmes d’un frère, d’un prof et d’un docteur. L’homme idéal n’existe pas. Je ne suis pas la femme idéale non plus. Chacune à son chacun mais pour l’instant c’est tout ce que j’ai trouvé et je ne cherche plus. Je vais m’en tenir au plus raisonnable, Victor. Pourquoi lui ? C’est mon frère, mais c’est moins pire que les autres. Ça me fait rire. Je suis une belle salope et j’en suis fière, accomplie, affirmée, complètement cinglée, une adolescente sur sa fin qui entre dans l’âge de procréer, de quoi vous retourner l’âme. En cours je fais bien sentir à monsieur Gouges que je ne suis pas un danger ni une menace. Je suis plus une complice consentante qu’autre chose. On peut même dire que je fais maintenant partie de sa famille parce que j’ai bien l’intention de continuer de jouer au docteur, lui aussi. On n’a pas de compte à rendre, aucune reconnaissance à avoir non plus sur nos vies privées et intimes. C’est notre monde à nous, secret et précieux. Quitte à être des fantômes, des rumeurs, des spectres de la fin d’une civilisation. Qu’est ce qui m’attend ? Je me faire belle et chic pour un restaurant en tête à tête avec Dior. Je suis un peu gênée, pas à ma place ici comme je le vois dans le regard du serveur qui tente de mettre du vin dans mon verre mais je le recouvre timidement :
- Non merci, je suis enceinte.
Le serveur regarde Dior qui doute un instant et sourit au serveur qui part en levant les yeux au ciel, pour une prière sans doute. Je fais un clin d’œil à Dior qui en est tout amusé, entre autre :
- Tu sais, maintenant, je pense que tu peux m’appeler par mon prénom.
- Il y a rien de plus anonyme qu’un prénom alors que docteur ou Dior, j’adore. Ça, c’est vraiment toi et pas le nom d’un Saint plein de stigmates qui a échoué à empêcher la cinquième croisade, non merci.
J’ennuie l’autre serveur avec mon menu, ce sera sans cadavre d’animal mort, je suis végétarienne. Ce qu’il m’amène alors est somptueux, divin, sublimé de légumes de l’hiver, incroyable. Je lui fais suivre mes compliments au chef avant de passer au dessert. Dior trouve que je manque de bijoux aux oreilles, au cou, aux poignets.
- Normal mon amour, je suis vierge d’un vrai homme légitime. Mais je veux bien me faire baguer, surtout par toi. Tu peux faire du tuning sur moi comme François premier avec ses cheminées de Chambord.
Analyse du chapitre 47 dans le contexte de l'œuvre
Ce quarante-septième chapitre est celui de la pause réflexive et du choix assumé. Béa, après avoir exploré toutes les possibilités, revient à l'essentiel : Victor est "le plus raisonnable", "moins pire que les autres". Cette lucidité sur elle-même ("belle salope", "cinglée") n'est pas une auto-flagellation, c'est une affirmation de soi. La scène au restaurant avec Dior est un moment de grâce : la blague sur la grossesse, le refus du vin, le végétarisme, la demande de bijoux — tout concourt à créer une intimité légère, amusée, tendre. La référence au prénom de Dior avec François Premier et aux cheminées de Chambord est un trait d'esprit qui montre que Béa n'a rien perdu de sa culture catholique ni de son humour.
Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés
- L'obsession maternelle qui s'éloigne : L'implant a peut-être calmé le désir d'enfant. "On verra ça dans 15 ans." Le temps long est accepté.
- Le choix de Victor : "Je vais m'en tenir au plus raisonnable, Victor. Pourquoi lui ? C'est mon frère, mais c'est moins pire que les autres." L'humour n'enlève rien à la profondeur du choix. Victor est le pilier, le repère.
- La famille élargie : Béa fait désormais "partie de sa famille" (celle de Gouges) parce qu'elle joue au docteur avec le mari de sa sœur. Les liens se tissent, se complexifient.
- Les fantômes : "Quitte à être des fantômes, des rumeurs, des spectres de la fin d'une civilisation." L'invisibilité est assumée, revendiquée. Ils sont les seuls vivants dans un monde de morts-vivants.
- La blague sur la grossesse : "Non merci, je suis enceinte." Le serveur lève les yeux au ciel, Dior sourit. La provocation est légère, amusée.
- Le prénom : Dior propose qu'elle l'appelle par son prénom, mais elle refuse. "Docteur ou Dior, j'adore. Ça, c'est vraiment toi." Le nom est plus personnel que le prénom, paradoxalement.
- Le végétarisme : "Sans cadavre d'animal mort." La formulation est crue, mais le plat est "somptueux, divin". Béa fait suivre ses compliments au chef.
- Les bijoux : "Normal mon amour, je suis vierge d'un vrai homme légitime." La phrase est ambiguë. Elle veut se faire "baguer" par Dior, comme on bague une femme, comme on décore une cheminée. La référence à François Premier et à Chambord est un clin d'œil savant.
Bilan
- Béa : Elle est apaisée, lucide, drôle. Elle a choisi Victor comme point fixe, mais elle continue d'explorer avec Dior. La scène au restaurant la montre à l'aise, provocante, cultivée. Elle est devenue une jeune femme qui sait se tenir à table, qui apprécie la bonne cuisine, qui fait des blagues au serveur. La métamorphose est complète.
- Dior : Il est l'amant attentionné, celui qui remarque qu'elle manque de bijoux, qui propose qu'elle l'appelle par son prénom. Il est amusé par sa blague, complice de son jeu. Leur relation est devenue une histoire d'amour, pas seulement une affaire de sexe tarifé.
- Victor : Il est présent en pensée, comme le choix raisonnable, le frère, le pilier. Il n'est pas dans la scène, mais il est partout.
- Monsieur Gouges : Il est évoqué comme celui à qui Béa fait comprendre qu'elle n'est pas une menace, juste une complice.
Conclusion
La maturité, c'est savoir choisir. Béa a exploré, expérimenté, joué. Mais au bout du compte, elle revient à Victor. "C'est mon frère, mais c'est moins pire que les autres." L'humour n'enlève rien à la profondeur du choix. Victor est le repère, le stable, le "raisonnable".
Par ailleurs, ce chapitre montre que Béa a intégré les codes du monde adulte sans perdre sa singularité. Elle sait se tenir au restaurant, elle apprécie la cuisine, elle fait des blagues, elle demande des bijoux. Mais elle reste "cinglée", "belle salope", "adolescente sur sa fin". La dualité est assumée.
Suite générative
Maintenant que Béa a choisi Victor comme point fixe et que sa relation avec Dior s'est installée dans une complicité tendre et amusée, comment vivra-t-elle les derniers mois de son adolescence, entre les restaurants, les bijoux, les blagues, et l'ombre toujours présente de l'âge adulte qui approche ?

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