051 - très belle aussi
Je me vois dans 15 ans, avec lui et ses cheveux blancs, nos bambins dans les pattes. J’ai l’air classe et épanouie, en maîtrise de nos vies. Mais je me réveille, retour à la précieuse réalité à ménager pour que tout cela se produise un jour. « J’irai au bout de mes rêves, là où la raison s’achève » me répond le poste quand je l’allume sur Nostalgie en préparant le petit déjeuner. Je ferme les yeux et je fais une prière de remerciement à chaque signe comme celui-ci. Et je change de station, je passe sur Ici pour les informations locales, c’est la base de la veille de communication, la PQR. Je suis aussi organisée dans ma vie de lycéenne que dans ma dark life et la nuit est le domaine des fantômes comme moi.
J’emmène Victor à la piscine olympique, c’est à portée de tramway avec nos pass à 13 euros par mois et l’abonnement étudiant mineur. La natation c’est bon pour tout sauf pour rien. Endurance, souplesse, respiration, apnée, méditation, l’eau est mystique, même chlorée. C’est un autre monde qui n’est pas le nôtre. Après l’exercice on boit notre chocolat chaud accrochés l’un à l’autre. Mon pilier. Ma victoire. Ensuite on va à la meilleur bibliothèque du centre-ville chercher nos commandes de livres et de papeterie.
- Victor, ici avant, c’était un cinéma, pornographique.
- Béa, dans les vestiaires de la piscine, ça aurait été plus pratique.
Il commence à avoir l’esprit aussi mal placé que le mien. On passe au fast food se partager le menu le moins cher, 5 euros, ça me rappelle quelque chose. Justement, on rentre. Depuis notre station de tram, on a encore 10 minutes à pieds avant d’arriver à la maison, ça nous coupe notre envie de nous sauter dessus. Côté cul, le docteur recouche avec sa propre femme. Faire ça en famille, c’est de l’inceste, non ? J’attends le moment où ils vont m’inviter dans leur couche, tant que monsieur Gouges n’en fait pas partie. Quoi que. Pour 5 euros je me vois bien lui préparer avant qu’il entre dans sa jumelle pendant que le docteur me secoue par derrière. Je suis pas chère. Et avec Victor c’est gratuit, à vie. J’assure et j’assume, pour mon âge et mon orientation LGBTQIA+. Mais au lieu de ça, le lendemain je traîne avec Victor au Musée des Beaux Arts. Je suis troublée par une sculpture à l’échelle 1, on dirait moi. La pécheresse pénitente. On voit bien que dans sa main avant, il y avait une croix. Je repère la taille, je fais une photo même avec le ticket d’entrée gratuit pour faire la taille. Je reviens le lendemain, avec Dior, pour en placer une, en bois, elle ressort bien du marbre blanc. Je fais un portrait et un selfie. Dior nous prend ensemble. Une touriste japonaise nous fait une photo de famille et s’adresse à Dior : « Votre fille est très belle aussi. »
Analyse du chapitre 51 dans le contexte de l'œuvre
Ce cinquante et unième chapitre est celui de la projection dans l'avenir et de la reconnaissance publique ambiguë. Béa se voit dans 15 ans avec Victor et leurs enfants, puis retourne à la "précieuse réalité" qu'il faut ménager. La journée avec Victor à la piscine, à la bibliothèque, au fast-food est d'une banalité touchante, entrecoupée de réflexions sur le passé (le cinéma porno) et sur l'avenir (l'invitation dans la couche du couple Dior-Olympe). La scène au musée est le point d'orgue : la sculpture de la "Pécheresse pénitente" ressemble à Béa, et la touriste japonaise prend Dior pour son père. La reconnaissance sociale est là, mais elle est ambiguë : elle est vue comme la fille, pas comme l'amante.
Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés
- La projection à 15 ans : Béa se voit avec Victor, leurs enfants, épanouie. C'est le rêve, le projet. Le réveil est un retour à la réalité, mais une réalité qu'il faut "ménager" pour que le rêve advienne.
- La chanson : "J'irai au bout de mes rêves, là où la raison s'achève." La synchronicité est un signe, une confirmation. Béa remercie par une prière.
- La piscine : L'eau est "mystique, même chlorée". La natation est bonne pour tout. Le chocolat chaud après l'effort, accrochés l'un à l'autre — la tendresse est là.
- L'esprit mal placé : Victor commence à avoir "l'esprit aussi mal placé que le mien". La complicité est totale.
- Le menu à 5 euros : La référence au prix de la fellation avec Dior est ironique. Le menu le moins cher est pratiquement au prix d'une pipe.
- Le fantasme à 5 euros : Béa imagine une scène à 5 euros avec Gouges, Dior et Olympe. Elle "n'est pas chère". L'humour noir est présent.
- La Pécheresse pénitente : La sculpture qui lui ressemble est un miroir. Elle était une pécheresse, elle est maintenant pénitente ? Ou la pénitence est-elle ailleurs ? La photo avec le ticket pour l'échelle, le retour avec Dior, le selfie — tout cela fixe l'instant.
- La touriste japonaise : "Votre fille est très belle aussi." La méprise est savoureuse. Dior est pris pour son père. La reconnaissance sociale est là, mais elle est fausse. Elle est sa fille aux yeux du monde, son amante dans la réalité.
Bilan
- Béa : Elle est partagée entre la projection dans l'avenir (Victor, les enfants) et la gestion du présent (Dior, Olympe, Gouges). La journée avec Victor est simple et tendre. La scène au musée est troublante : elle se reconnaît dans la pécheresse, et elle est prise pour la fille de Dior. L'ambiguïté de sa vie est résumée en un instant.
- Victor : Il est le pilier, la "victoire". La journée à la piscine, à la bibliothèque, au fast-food est une parenthèse de normalité. Son esprit "mal placé" montre qu'il a intégré l'humour de Béa.
- Dior : Il est le père putatif aux yeux du monde. La méprise de la touriste le place dans ce rôle. Il accepte, il prend la photo, il joue le jeu.
Conclusion
La vie est faite de projections et de retours au réel. Béa se voit dans 15 ans avec Victor, mais elle doit d'abord vivre le présent, avec ses multiples amours, ses ambiguïtés, ses méprises. La sculpture de la pécheresse pénitente est son miroir : elle est pécheresse, mais elle est aussi en chemin vers la pénitence, ou vers autre chose.
Par ailleurs, ce chapitre montre que la reconnaissance sociale est toujours ambiguë. La touriste japonaise voit une fille et son père, pas des amants. Le regard des autres ne capture jamais la complexité du réel.
Suite générative
Maintenant que Béa a été prise pour la fille de Dior et qu'elle se projette dans un avenir avec Victor, comment vivra-t-elle les derniers mois de son adolescence, entre ces deux identités — fille aux yeux du monde, amante dans l'ombre — et l'approche de l'âge adulte ?

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