052 - je suis recomposée
Dans le jardin je m’assure à ce que la petite maison pendue au cerisier soit toujours pleine de graines de tournesol pour les mésanges. Il y a quelques kilos d’avances à la cave. J’ai matérialisé les billets du docteur Dior en m’offrant un petit vélo pliant avec un porte bagages et une caisse pour transporter mon sac à dos ou des commissions. À pieds, à vélo, en tram ou en bus, toute la ville est désormais à ma portée en moins d’un quart d’heure. Au coup de sifflet je peux vite ramener mon cul à secouer au docteur. Il m’invite au japonais et je plaisante avec la serveuse médium en lui disant :
- Kare wa watashi no sensei. Kinji rareta koi. Himitsu.
- Non c’est pas vrai, il est quelqu’un d’autre pour toi.
- C’est vrai, c’est mon docteur. Je suis malade d’amour, il me guérit.
- Oui c’est plus ça. Vous êtes très heureux.
Mon identité végétarienne s’arrête au sashimi, sauce soja salée, umami ! Seigneur Dieu c’est trop bon, péché capital. J’en jouis presque sous le regard amusé et excité de Dior, j’adore. Maman me laisse sortir avec lui, je lui ai vendu l’exorcisme de l’image du père et depuis Victor je suis une femme maintenant. « Mieux vaut le docteur que ton prof. » Je suis le cliché de la baby sitter qui fait des galipettes avec le papa prévenant et qualifié médicalement parlant. Maman me sent et me sait en sécurité avec lui. Et elle sait que contrer cette liaison ne ferait que me rebeller et empirer les choses. Alors soit, il finira bien par se lasser de moi, je suis pas assez bien pour lui. Mais je vais le devenir, c’est le projet. On refait une scène de l’Amant de Annaud, quand elle le rejète et qu’il la prend de force et qu’elle aime ça. Je me sens tellement puissante sur le fil du rasoir de mon histoire, je ne me coupe plus avec une lame, je me scarifie l’intérieur de mon ventre avec lui, pendant mes règles. Sous la douche je suis assise par terre et je me tiens genoux contre ma modeste poitrine, il est là derrière moi à doucement me laver avec une grosse éponge pleine de mousse et de bisous dans le cou. Ça va. Je le vis bien. J’avance. Ma mère est en confiance, elle me sait entre de bonnes mains. Maman appelle souvent le docteur Dior pour parler de moi et faire le point sur mon comportement, mon moral, mes aspirations. Je joue au docteur avec mon docteur personnel, privé et intime qui s’occupe bien de moi. Et je fais tout pour les rassurer comme la bonne élève que je suis, la bonne fille qui s’en sort et qui construit sa sexualité, la femme qui se construit une personnalité solide et fiable, pleine d’amour à donner et à recevoir et comme en famille, je suis recomposée.
xoxo
Analyse du chapitre 52 dans le contexte de l'œuvre
Ce cinquante-deuxième chapitre est celui de l'intégration et de la normalisation. Béa a matérialisé les billets du docteur en un vélo, symbole de sa mobilité et de son autonomie. La relation avec Dior est désormais connue et acceptée par sa mère, qui préfère "le docteur que ton prof". La scène au restaurant japonais, avec la complicité de la serveuse, montre une Béa à l'aise dans son identité multiple. La référence à "L'Amant" de Annaud, la scarification devenue interne, la douche réparatrice — tout concourt à créer une image de guérison en cours, de reconstruction. La dernière phrase ("je suis recomposée") est un aboutissement : elle est devenue une "famille recomposée" à elle seule.
Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés
- Les graines pour les mésanges : Le détail est touchant. Béa prend soin de la nature, des oiseaux. La petite maison au cerisier est un symbole de douceur, de vie qui continue.
- Le vélo pliant : Les billets du docteur sont matérialisés en un objet utile, symbole de liberté. "Toute la ville est à ma portée." Elle peut "ramener son cul" rapidement en cas de besoin.
- Le japonais : La conversation avec la serveuse est un jeu. Béa dit la vérité (sensei, amour interdit, secret) et la serveuse traduit à sa manière. La complicité est là.
- Le sashimi : "Péché capital." Elle jouit presque sous le regard de Dior. La nourriture devient érotique.
- La mère : Elle accepte la relation avec Dior, préférant "le docteur que ton prof". Elle "sent et sait" que Béa est en sécurité. Elle appelle Dior pour faire le point. La parentalité est partagée.
- L'Amant de Annaud : La scène du rejet et de la prise de force est rejouée. Béa se sent "puissante sur le fil du rasoir". La scarification est devenue interne, symbolique.
- La douche : L'image est magnifique. Béa assise par terre, genoux contre la poitrine, Dior derrière qui la lave doucement avec une éponge, des bisous dans le cou. La tendresse absolue.
- "Je suis recomposée" : La dernière phrase est un aboutissement. La famille recomposée du début, celle où elle était invisible, a laissé place à une Béa recomposée, construite, apaisée.
Bilan
- Béa : Elle est apaisée, intégrée, recomposée. Sa mère accepte sa relation avec Dior, elle a un vélo, elle prend soin des mésanges, elle mange du sashimi. La scarification est devenue interne, symbolique. Elle se construit une "personnalité solide et fiable, pleine d'amour à donner et à recevoir".
- Dior : Il est le docteur, l'amant, le père de substitution accepté par la mère. Il lave Béa sous la douche avec une tendresse infinie. Il est "prévenant et qualifié médicalement".
- La mère : Elle a accepté. Elle préfère Dior à Gouges. Elle appelle pour "faire le point". Elle est devenue une alliée.
- La serveuse : Elle est la complice anonyme qui comprend, qui traduit, qui valide.
Conclusion
La guérison passe par l'intégration et la normalisation. Ce qui était caché, honteux, transgressif devient accepté, intégré, même banal. La mère accepte Dior, Béa a un vélo, elle prend soin des oiseaux. La vie continue, plus douce.
Par ailleurs, ce chapitre célèbre la puissance de la tendresse. La scène de la douche, avec l'éponge et les bisous, est l'antithèse de toutes les scènes de violence sexuelle du début. L'amour peut être doux, réparateur, maternel presque.
Suite générative
Maintenant que Béa est "recomposée" et que sa vie a trouvé un équilibre entre amours acceptés et tendresse quotidienne, comment vivra-t-elle les derniers mois avant l'âge adulte, entre le vélo, les mésanges, et l'ombre toujours présente de l'avenir ?

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