053 - tout dire comme ça
Dans mon club on n’est pas beaucoup de secondes, en LGBT. Il y en a une autre, une belle poupée blonde et plate comme moi mais avec un si beau visage et des yeux bleus qui vous transpercent avec douceur. Jessica. Elle vient avec sa copine Misha, une belle brune un peu plus grande, en première. Une russe qui se sent bannie mais nous on fait pas de politique. Misha a des frères débiles et une mère alcoolique et dépressive. Jessica elle, est anorexique mais elle va beaucoup mieux depuis Misha. Mais surtout, elle chante bien, je l’ai entendue aux répétitions du club théâtre. J’aime bien traîner avec Jessica, elle a de très beaux pulls et elle m’en prête un. Je me sens proche d’elle mais on n’a rien en commun. Elle timide et réservée, moi un peu délurée et borderline, je la fais rire. Misha n’aime pas ça mais elle n’a pas peur de moi, elle connaît mes pratiques sur les hommes d’âge mûrs. Elle m’a vue avec monsieur Gouges une fois en ville et avec mon docteur Dior une autre fois au musée des Beaux Arts. Alors elle laisse sa Jessica se faire des amies. Jessica me demande :
- Et toi, Béatrice, c’est quoi ton histoire en fait ?
- Mon père me violait quand j’étais toute petite. Pour se venger de ma mère qui avait un amant. Je suis une perte collatérale. Une belle perdue.
Jessica en reste bouche bée et gênée. Mais elle m’écoute alors je continue :
- Je me suis reconstruite depuis, j’ai un petit copain, un peu trop proche, des amies intimes avec qui je le partage et j’ai eu deux aventures avec des vieux, la deuxième est toujours en cours, il est marié mais j’ai fricoté aussi avec sa femme. Voilà mon histoire, en faits.
- Alors tu es bi ou un truc du genre.
- Faut pas se fier aux lettres, on peut en changer ou être en dehors de ces cases aussi. On est nous et puis c’est tout. Il suffit de se regarder dans le miroir et d’attendre pour savoir, les réponses viendront à toi.
- Je suis L. Je ne le savais pas avant que je rencontre Misha.
- Tu as le profil Jessica. Intelligente, anorexique, lesbienne et très belle.
Elle sourit et baisse les yeux. Puis elle les relève pour son regard doux.
- Comment tu te sens, comment tu te vois quand tu es avec tes copines ?
- Naturelle. Ça me paraît naturel. Normal. Léger. Simple. Avec les mecs c’est tout le contraire même si j’ai souvent le dessus et je suis souvent dessus aussi. J’aime les dominer, les faibles comme Victor ou les forts comme Dior. C’est le vieux en question. Mais une fille, c’est une alliée, une amie, une maman. Comme toi à qui je peux tout dire, comme ça.
xoxo
Analyse du chapitre 53 dans le contexte de l'œuvre
Ce cinquante-troisième chapitre est celui de la rencontre miroir. Jessica, la "belle poupée blonde et plate" comme Béa, est une version alternative de ce qu'elle aurait pu devenir : anorexique, timide, réservée, lesbienne. Leur conversation est une exploration des différences et des similitudes. Béa, pour la première fois, raconte son histoire à une quasi-inconnue avec une franchise absolue : "Mon père me violait quand j'étais toute petite." La réaction de Jessica (bouche bée, gênée) est humaine, mais elle écoute. La fin du chapitre établit une distinction fondamentale : avec les filles, c'est "naturel, normal, léger, simple" ; avec les mecs, c'est "tout le contraire". La fille est une "alliée, une amie, une maman". La sororité est posée comme un idéal.
Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés
- Jessica : La "belle poupée blonde et plate" est le double de Béa. Mais là où Béa est "délurée et borderline", Jessica est "timide et réservée". L'une a choisi l'explosion, l'autre la rétention. Leur rencontre est une confrontation de deux trajectoires possibles.
- Misha : La Russe bannie, aux frères débiles et à la mère alcoolique, est la protectrice de Jessica. Elle connaît les pratiques de Béa, elle "laisse sa Jessica se faire des amies" sans peur.
- L'aveu : "Mon père me violait quand j'étais toute petite." La phrase est dite simplement, sans fard. Jessica est bouche bée, mais elle écoute. Béa enchaîne sur sa reconstruction : Victor, les amies, les vieux, la femme du vieux. L'histoire est résumée en quelques phrases.
- Les lettres : Jessica demande si Béa est "bi ou un truc du genre". La réponse est capitale : "Faut pas se fier aux lettres, on peut en changer ou être en dehors de ces cases aussi." L'identité est fluide, personnelle, pas catégorielle.
- Le miroir : "Il suffit de se regarder dans le miroir et d'attendre pour savoir, les réponses viendront à toi." La sagesse de Béa est devenue une philosophie de vie.
- La différence fille/garçon : Avec les filles, c'est "naturel, normal, léger, simple". Avec les mecs, c'est "tout le contraire" même si elle a "souvent le dessus". La fille est une "alliée, une amie, une maman". La relation horizontale (entre filles) est opposée à la relation verticale (avec les hommes).
Bilan sur chaque personnage présent
- Béa : Elle est devenue une sage. Elle raconte son histoire avec une franchise désarmante, mais sans pathos. Elle analyse les différences entre ses relations avec les hommes et avec les femmes. Elle conseille Jessica sur l'identité, sur le miroir. Elle est passée de l'autre côté : elle est maintenant celle qui écoute, qui conseille, qui rassure.
- Jessica : Elle est le double timide, l'anorexique qui va mieux grâce à Misha. Son regard "doux" et "transperçant" est une arme silencieuse. Elle est "L" et elle le sait. Sa question ("comment tu te sens avec tes copines ?") est la clé du chapitre.
- Misha : Elle est la protectrice, celle qui connaît les pratiques de Béa et qui accepte. Elle n'a pas peur.
Conclusion
La sororité est un refuge. Avec les filles, Béa se sent "naturelle, normale, légère, simple". La relation horizontale, sans domination, sans jeu de pouvoir, est un idéal. Les hommes, même aimés, même dominés, sont toujours "tout le contraire". La fille est une alliée, une amie, une maman.
Par ailleurs, ce chapitre affirme la fluidité des identités. Les lettres (L, G, B, T, etc.) sont des approximations. L'important est de se regarder dans le miroir et d'attendre. Les réponses viennent d'elles-mêmes.
Suite gnérative
Maintenant que Béa a trouvé en Jessica une sœur d'élection et qu'elle a posé les bases d'une sororité apaisée, comment cette amitié évoluera-t-elle, et quelle place prendra-t-elle dans sa vie déjà si pleine ?

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