101 - iel le sait
En sortant du jardin japonais, Kaori va regarder le Suzon qui n’est plus un dragon mais un ruisseau bientôt à sec. Il cache bien son jeu et un dicton dit que Dijon périra par le Suzon. En attendant, en amont, au parc de Jouvence, il sert à alimenter toute la ville en eau potable. Il y a une vingtaine d’année, notre quartier a été inondé mais c’est parce que le Suzon avait été mal entretenu. En fait, Kaori, à travers ces faits, parle de nous toutes. Misha ne va plus aux allées du parc non plus. J’évite également le Mandarin Quentin. Les bureaux de la Caserne Vaillant et du centre de recrutement de la Gendarmerie sont en veille. J’arrête même de harceler monsieur Gouges. On se concentre sur nos études, le club LGBT, la danse, la piscine, le karaté et l’athlétisme ou plus précisément la course où je cherche ma distance. 6 KM à 3 mètres par seconde, c’est la base et après ? Plutôt le sprint ou plutôt le 800 ? Je suis bien plus efficace à vélo. En plus il coûte moins cher que mes chaussures. Est-ce que tout ça a du sens ? Quand j’en discute avec Malaury en entretien privé du groupe de parole, ça la fait rire. Je parle toujours de tout et de rien en attendant que l’autre se mette à table.
- Tu as le culte du secret, Béa.
- Ah bon ? Oui, il y a intérêt. Le secret est la base de tout, tu le sais bien.
- Je suis une fille mais avec les garçons, je sens que ça va pas le faire.
- Tu n’es pas obligée de suivre les schémas, surtout toi. Regarde-moi.
Iel se redresse et s’appuie sur ses genoux pour m’observer des pieds à la tête. Iel se remet bien droite, oui, le féminin l’emporte mais j’ai l’impression qu’elle m’envisage comme potentiellement compatible. J’ai déjà Misha mais c’est une relation de travail. Avec Coralie c’est du jeu de partouze. Je suis le jouet de Jessica. En fait je suis célibataire et disponible on dirait. Et au moins, avec Malaury, je n’ai pas à choisir entre les deux sexes.
- Béa, je suis quoi en fait ? De ton point de vue.
- Tu es une fille avec des options en plus. Tu es le fantasme de toutes les bi. Et toutes les filles sont intrinsèquement bi. Les garçons, c’est beaucoup plus simple, donc beaucoup plus compliqué aussi, à apprécier.
Mais bon. Je vais la laisser tranquille. Iel sa se trouver une gentille bi à aimer. Il y en a plein des cool, des calmes, des ouvertes d’esprit.
- J’ai peur. Les examens sont pas bons. Opération. Je serai quoi après ?
Les gens normaux ont déjà du mal à se trouver, eux-mêmes et entre eux. Derrière son pénis et son vagin, ce qui s’apparente à des testicules ou des ovaires dégénèrent. Iel n’est pas viable, iel est condamné et iel le sait.
Analyse du chapitre 101 dans le contexte de l'œuvre
Ce cent-unième chapitre est celui de la pause et de la confrontation à l'essentiel. Le monde parallèle des services secrets est en veille, laissant place à la vie ordinaire et aux questions existentielles. La conversation avec Malaury est le cœur du chapitre : iel, confronté·e à une opération lourde et à une identité complexe, demande à Béa : "Je serai quoi après ?" La réponse de Béa est d'une simplicité désarmante, mais la réalité médicale rattrape Malaury : "Iel n'est pas viable, iel est condamné et iel le sait." La mort est là, en arrière-plan.
Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés
- Le Suzon : Le ruisseau qui peut devenir dragon, qui a inondé le quartier, qui alimente la ville en eau. Métaphore des apparences trompeuses, des forces cachées, et de la fragilité des choses.
- La mise en veille : Plus de contacts avec les services. Béa se recentre sur l'essentiel : études, sport, amitiés. La course devient une métaphore de la quête de soi.
- Malaury : Iel est en pleine crise identitaire et médicale. La question ("Je serai quoi après ?") est existentielle. La réponse de Béa est un modèle de clarté, mais la réalité est plus dure : "Iel n'est pas viable, iel est condamné et iel le sait."
- Le célibat : Béa réalise qu'elle est "célibataire et disponible". Misha est "une relation de travail", Coralie "du jeu", Jessica "un jouet". La liberté est là, mais la solitude aussi.
Bilan sur chaque personnage présent
- Béa : Elle est dans une phase de recentrement et de questionnement. Le monde parallèle est en veille, elle se tourne vers l'essentiel. Sa conversation avec Malaury montre sa capacité à écouter et à conseiller. Sa réalisation sur son propre célibat ouvre des perspectives.
- Malaury : Iel est confronté·e à la fois à une question identitaire ("Je serai quoi après ?") et à une réalité médicale terrible ("Iel n'est pas viable, iel est condamné"). La mort est là, imminente.
- Kaori : Elle est présente au début, observant le Suzon, parlant par métaphores.
Conclusion
L'identité est une question complexe, mais elle devient dérisoire face à la mort. Malaury se demande ce qu'il·elle sera après l'opération, mais la vérité est qu'il·elle ne sera peut-être plus du tout. "Iel n'est pas viable, iel est condamné." La phrase tombe, brutale, définitive.
Par ailleurs, ce chapitre montre que les pauses sont nécessaires. Le monde parallèle s'arrête, laissant place à la vie ordinaire et aux questions essentielles. C'est dans ces moments que l'on se confronte à la réalité.
Suite générative
Maintenant que Malaury est confronté·e à sa propre mort et que Béa réalise son célibat, comment ces deux réalités influenceront-elles leurs choix à venir ?

Annotations
Versions