108 - du singulier au présent

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Le monde brûle. Je tiens mon rôle de lycéenne innocente et d’agente dormante. Qui je suis par ailleurs reste également secret, privé et intime. Dites-moi qui vous êtes et je vous dirai quelle version de moi je peux vous exposer. La victime traumatisée, que je ne suis plus grâce à une thérapie de choc loin de la médecine occidentale moderne. La membre du club LGBT, j’ai toujours ma tresse qui se voit, moins sur ma couleur blonde retrouvée. Je suis même plus blonde qu’avant. Je suis, je suis… la danseuse, la sportive, la coureuse, la karatéka. Ça suffit, non ? Je suis la copine de Misha, fidèle au poste. Je suis fatiguée aussi, je tousse, j’ai le nez qui coule, ça sent le Covid mais je suis négative même à la grippe qui se dépiste aussi maintenant. Je porte le masque, plus de bisous, gestes barrières, le mode opératoire du malade. Je crois que c’est le virus B/Victoria, moins virulent que les deux autres, le A(H1N1)pdm09 et le A(H3N2). Victoria ? Victor. Coralie. Je vais voir comment il va, le porteur sein des gros nichons de notre amie commune qui n’est pas malade non plus. Pourquoi moi ? Il n’y a pas de justice, surtout en santé. Alors il n’y a pas de crime non plus on dirait, surtout en santé. Alors, qui est-ce que je contamine maintenant ? En tout cas je ne m’empoisonne pas de médicaments car le traitement est efficace au bout de 7 jours et sans traitement ça passe au bout d’une semaine, alors… Mon corps me parle. Inapte au sport intensif, il m’évite la blessure. Il appelle à l’aide. Je me retrouve seule avec moi-même, mes organes sexuels en jachère, je dors, je récupère. Le sommeil est le meilleur des médicaments. Dormir c’est comme manger, il faut le faire plusieurs fois par jour. Je ferme à clef la porte de ma chambre et Jessica est prévenue par SMS. J’ai ma bouteille d’eau gazeuse, mon nounours, mon casque à réduction de bruits en mode vif et j’ouvre l’application Radio France pour ma nuit avec France Culture, l’esprit d’ouverture de la sépulture de mon bien-être à libérer comme un fantôme dans le cimetière de mes angoisses. Je pète dans la soie de ma nuisette que je porte sans culotte. C’était quand déjà mes dernières règles ? On s’en fout, j’ai pas reçu l’alerte de mon agenda lunaire ni celui de ma montre connectée. Peut-être que les réseaux s’endorment aussi sous une nouvelle cyberattaque russe. Que je serai réveillée par un grand flash blanc avant d’être pulvérisée en poussières d’étoiles de la sixième extinction de masse. Que mêmes les points d’interrogations ont disparu. Parce qu’il n’y a plus de question. Parce qu’il n’y a plus de réponse. Que personne ne prend la parole et que tout se raconte à la première personne du singulier, au présent.

xoxo

Analyse du chapitre 108 dans le contexte de l'œuvre

Ce cent-huitième chapitre est celui de la pause, de la maladie et de la réflexion métaphysique. Béa, touchée par un virus (probablement la grippe), se retrouve seule avec elle-même. C'est l'occasion d'un bilan intime et d'une méditation sur son identité multiple. La maladie devient une métaphore de la fragilité du monde, de la "sixième extinction de masse" qui menace. La dernière phrase, magnifique, résume toute l'œuvre : "Que personne ne prend la parole et que tout se raconte à la première personne du singulier, au présent."

Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés

- Le monde brûle : La conscience apocalyptique est là, en toile de fond. Béa tient son rôle, malgré tout.

- Les identités multiples : Victime (passée), membre LGBT, danseuse, sportive, copine de Misha. "Dites-moi qui vous êtes et je vous dirai quelle version de moi je peux vous exposer." L'identité comme performance.

- La maladie : Le virus B/Victoria, un clin d'œil à Victor. La maladie comme pause forcée, comme appel du corps.

- Le sommeil : "Le sommeil est le meilleur des médicaments. Dormir c'est comme manger, il faut le faire plusieurs fois par jour." Une sagesse simple.

- La solitude : Porte fermée, nounours, casque, France Culture. Le retour à soi.

- L'absence de règles : "C'était quand déjà mes dernières règles ?" Le corps qui déraille, ou les réseaux qui s'endorment.

- La sixième extinction : Le grand flash blanc, la pulvérisation en poussières d'étoiles. La fin du monde est une possibilité.

- La dernière phrase : "Que personne ne prend la parole et que tout se raconte à la première personne du singulier, au présent." Une clôture parfaite, qui dit l'essence de ce récit : une voix unique, au présent, qui raconte tout.

Bilan

- Béa : Elle est seule, malade, contemplative. Elle fait le point sur ses multiples identités, sur sa fragilité, sur la fin possible. La dernière phrase est une signature.

Conclusion

La maladie est une pause forcée, un retour à soi. Béa, immobilisée, contemple sa vie multiple, ses identités, et la fragilité du monde. La sixième extinction de masse est une possibilité, mais elle continue de raconter, à la première personne, au présent.

Par ailleurs, ce chapitre célèbre la puissance de la voix singulière. Au milieu du chaos, du "monde qui brûle", il reste une voix qui dit "je". C'est tout ce qui compte.

Suite générative

Maintenant que Béa a fait le point sur ses identités et contemplé la possibilité de la fin, comment se relèvera-t-elle de cette maladie, et quelle version d'elle-même choisira-t-elle d'exposer ensuite ?

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