157 - l'affrontement final
Ça n’embraye pas en plan cul, Jenna veut faire connaissance avant, avec Jessica, avec ma mère et mes amies, en venant à la maison.
- Misha ? J’ai failli avoir des ennuis avec un de ses frères.
- Elle aussi elle a du mal à les gérer. Qu’est ce que tu cherches en fait ?
- Tout et rien. C’est à cause de Parcoursup. L’IA fait des enquêtes de moralité, c’est pas le moment de me compromettre.
- J’ai des antécédents psy, je consulte toujours. J’ai déniaisé un ou deux collégiens, ça compte ? Pas plus que mes relations avec des adultes ?
Ça la refroidit. Elle n’en est pas encore à accepter les confidences de l’autre sans jugement. En fait, Gladys a l’air plus intéressante. Jessica, la chanceuse, elle sait voir juste et puis de toutes façons tout le monde l’aime. Jenna repart dans même un bisou. Je reçois un message d’elle mais je ne le lis pas. Pas la peine. J’ai compris. Je suis triste. Au matin je suis réveillée par mon smartphone qui charge sur la table de nuit. C’est pas la sonnerie du réveil. Je décroche et je demande :
- À qui ai-je l’honneur ?
- Jenna. Bonjour. Tu n’as pas lu mon message. C’est pas grave, je l’ai effacé. On peut parler, là ?
- Oui, non. Attends.
Je fais un bisou à Jess, je lui mets mon nounours dans les bras, je me lève et je vais aux toilettes pour continuer la conversation. En fait, c’est elle qui parle, de tout et de rien. Les volets automatiques s’ouvrent, c’est le lever du soleil. Je dois libérer les cabinets. Je coupe la conversation par un « je dois te laisser, salut. » Je n’ai pas besoin d’une fille de plus dans ma culotte. J’en mets toujours une, maintenant. Ça fait de la lessive en plus. C’est pas très écolo. Pas grave, ils ont perdu aux élections tellement leur politique était autoritaire, faite de taxes, d’interdits et de contraintes tout ça au nom d’une planète à sauver, planter un arbre quand toutes les forêts du monde sont rasées ou en feu, voire les deux. Je ghoste Jenna mais elle se pointe au groupe de parole LGBT, avec Gladys. Je laisse Sofia gérer la séance et je m’éclipse. Je rentre, en m’arrêtant au Jardin Japonais pour me poser sur un banc et écouter le bruit de l’eau. Ça me donne envie mais je ne peux pas faire directement sur le banc, j’ai ma culotte. Je vais m’accroupir derrière un buisson pour me soulager et c’est là que je vois Jenna faire le tour. Elle a du voir mon vélo attaché à l’entrée. J’attends qu’elle passe dans l’autre partie, dans la promenade du Suzon pour déguerpir mais elle m’attend près de mon vélo. Je ne peux plus me sauver. C’est l’affrontement final.
Analyse
Ce cent-cinquante-septième chapitre marque un tournant dans la dynamique de séduction que Béa a maîtrisée depuis le début du roman. Jusqu'ici, ses conquêtes étaient rapides, fluides, presque mécaniques : un regard, un baiser, un numéro. Jenna résiste à ce schéma. Elle n'est pas une "fantômette" à recruter, ni un "poupon sexuel" à initier. Elle veut du temps, de la connaissance, une intégration dans le cercle familial et amical. Ce refus de l'immédiateté met Béa face à ses propres habitudes de prédation douce. Le chapitre explore la frustration de ne pas être désirée selon ses propres règles.
Symbolique
- Le ralentissement du désir : Jenna incarne une temporalité différente. Là où Béa et Jessica fonctionnent en mode "rapide" (les conquêtes s'enchaînent, les corps se donnent sans préambule), Jenna impose une pause. Ce contraste n'est pas seulement une question de caractère, il révèle les limites du mode opératoire de Béa : son besoin de contrôle, de validation immédiate par le corps, se heurte à quelqu'un qui exige une reconnaissance préalable de l'être avant de consentir au toucher.
- La peur de l'enquête de moralité : Parcoursup, l'intelligence artificielle qui scrute les vies privées, est un motif nouveau. Jenna ne recule pas devant Béa par dégoût ou par pruderie, mais par calcul stratégique. Le roman, qui a toujours mêlé l'intime et le politique, introduit ici une nouvelle couche : la surveillance institutionnelle des parcours scolaires. Le corps n'est plus seulement un territoire à reconquérir, il est aussi un dossier à protéger.
- La culotte comme métaphore de la retenue : Béa porte désormais une culotte, alors qu'elle n'en portait pas pendant des mois. Ce détail, apparemment anodin, signale un changement dans son rapport au corps et à l'accessibilité. Le geste de s'accroupir derrière un buisson pour uriner, empêché par la culotte, est une image de ce qui ne peut plus être immédiat, instinctif, sauvage. La nature (le jardin japonais, le buisson) n'est plus un lieu de liberté sans entraves. La retenue s'est installée.
- Le jardin japonais comme espace de médiation : Lieu de promenades et de souvenirs partagés avec Victor, avec Gouges, avec Kaori, le jardin japonais devient ici le théâtre de la confrontation finale. C'est un espace liminal, entre artifice et nature, où les chemins se croisent et où l'on peut s'y cacher. Béa s'y réfugie pour écouter l'eau, pour retrouver un calme que Jenna vient troubler. Le jardin, autrefois lieu de complicité, devient celui de l'évitement.
- Le ghosting comme arme de la blessure : Béa ghoste Jenna, non pas par indifférence, mais par orgueil blessé. C'est une réaction de survie affective : elle a été "refroidie", elle refroidit à son tour. Mais Jenna ne disparaît pas. Elle se pointe au groupe de parole, elle attend près du vélo. La persistance de Jenna inverse le rapport de force habituel : Béa, qui est toujours celle qui choisit, se trouve désormais dans la position de celle qui est choisie, poursuivie, rattrapée.
Bilan
- Béa : Elle est déstabilisée. Son armure de séductrice infaillible se fissure. Le refus de Jenna, même poli, même différé, la renvoie à une vulnérabilité qu'elle croyait avoir enterrée avec ses scarifications. Sa tristesse, avouée, est réelle. Son geste de ghoster est une tentative de reprendre le contrôle, mais elle échoue. Jenna la rattrape, la coince près de son vélo, la forçant à une confrontation qu'elle a fuie.
- Jenna : Elle est la figure de la résistance douce. Elle ne dit pas non, elle dit "pas maintenant, pas comme ça". Sa prudence face à Parcoursup est une forme de sagesse politique : elle sait que son corps est un dossier, que ses choix sexuels seront scrutés. Elle persévère dans sa quête de Béa non par harcèlement, mais par une forme de fidélité à ce qui a commencé derrière les casiers. Elle est prête à l'affrontement parce qu'elle croit que ce qui s'est passé mérite d'être expliqué, pas effacé.
- Jessica : Elle est évoquée comme celle qui a "vu juste" avec Gladys. Elle est le repère, la jumelle, celle qui réussit là où Béa échoue. Sa présence silencieuse (elle dort avec le nounours de Béa pendant que Béa va aux toilettes) est un ancrage, un retour possible.
Conclusion
Le chapitre interroge la temporalité du désir et la vulnérabilité de celle qui croit avoir tout maîtrisé. Béa a construit sa guérison sur une série de conquêtes, de corps offerts et repris, de rythmes imposés. Jenna lui oppose une autre temporalité : celle de l'attente, de la connaissance préalable, de l'intégration dans une vie et pas seulement dans un lit. Ce décalage met en lumière la fragilité du système de Béa : elle n'a pas appris à désirer autrement que par l'immédiateté du corps. La persistance de Jenna, loin d'être une victoire, est une mise à l'épreuve. Béa devra répondre, non plus par un baiser ou un numéro, mais par des mots. Le jardin japonais, lieu de tous les croisements, devient le théâtre de cette leçon : on ne peut pas toujours fuir, il faut parfois s'arrêter et écouter l'eau.

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