158 - étonnement et admiration

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  • Tu auras toujours Jessica et j’aurai toujours Gladys mais on peut faire un bout de chemin ensemble, toi et moi.
  • J’ai déjà deux autres filles à satisfaire et franchement, je ne te sens pas.
  • Tu ne comprends pas. Je te propose juste un peu d’amitié.
  • Je ne fonctionne pas comme ça. Tout passe par le cul, chez moi. Alors si tu veux être mon amie, c’est bisous et gros câlins sinon rien.

Tout autre vraie relation pour moi est basée sur le mensonge où chacun joue un rôle dans la mascarade sociale. Elle ne comprend pas. On se comprend pas. Je peine un peu à libérer mon vélo de ses chaînes et elle s’approche lentement avec un regard bizarre.

  • Le bisou, on a déjà fait. Alors d’accord pour le gros câlin.
  • Non Jenna, tu veux pas ça, je veux pas te forcer.
  • Tu n’as pas d’amie. Tu as peur d’en avoir une.
  • Mes amies sont mes amantes. Je suis une pute, Jenna.

Elle me sort un billet. Je vais pas m’en sortir. C’est une sorcière. Elle en sort un deuxième. Elle m’interroge du regard et range brusquement son argent pour venir me toucher le visage. Je pleure. Merde. Je pars. Elle ne peux pas me suivre. Je m’arrête et je l’attends. Elle arrive et je la provoque :

  • Je suis pas assez chère pour toi, Jenna. Je ne suis qu’à 5 euros. Et la première fois, c’est gratuit.
  • D’accord. Je te suis.

On se retrouve toutes nues en peau à peau dans mon lit et je parcours tout son corps avec une extrême douceur pour qu’elle s’habitue et apprécie le mien, jusqu’à la faire jouir.

  • Tu veux encore être mon amie, Jenna ?
  • Non, continue. Il n’y a rien de mieux. Tu as raison.

Tout en surface, rien d’invasif. Voilà comment je traite mes amies. Et de cette amitié elle veut bien, sans tous les artifices qui vont avec. La vérité est dans le câlin, sentir l’autre vivre et jouir contre soi, par nos corps livrés pour l’autre, amen. Sur moi comme une couverture, Jenna réalise :

  • Je comprends. Je te comprends. Maintenant.
  • C’est quoi ton histoire, Jenna, ton histoire sexuelle.
  • Je suis vierge et j’aime pas les garçons. Ça me pose des problèmes. La pression sociale. J’utiliserai l’arme LGBT en dernier recours.
  • Tu as raison. Te laisse pas pénétrer. Reste toi-même.

Elle ouvre les yeux, son regard mêle étonnement et admiration.

Analyse

Ce chapitre clôt la séquence initiée avec Jenna en opérant un renversement radical. Là où Béa avait été mise en échec par le refus de Jenna de se plier à sa logique de séduction immédiate, elle impose finalement sa loi en posant ses conditions : "tout passe par le cul, chez moi". Jenna cède, mais ce qu'elle découvre n'est pas ce qu'elle craignait. La scène d'intimité qui suit est une leçon de douceur, une initiation non pas à la pénétration mais à la vérité du corps. Jenna, vierge, comprend enfin ce que Béa propose : une amitié qui passe par le corps, sans mensonge, sans mascarade sociale. Le billet de 5 euros, vestige de l'époque où Béa se vendait au docteur Dior et au Mandarin Quentin, est rejoué, puis refusé. L'argent n'a plus de sens.

Symbolique

- Le billet de 5 euros comme fantôme du passé : Le geste de Jenna sortant un billet fait écho à toute l'histoire tarifée de Béa. Mais là où Dior payait pour un service, Jenna offre l'argent comme un test, une provocation. Béa le refuse, affirmant que "la première fois, c'est gratuit". Le billet n'est plus un trophée (comme elle les collectionnait autrefois), il devient un symbole de ce qu'elle n'est plus : une "pute" au sens marchand. La prostitution, jadis thérapie et jeu de pouvoir, est désormais une identité dépassée.

- La vierge et la pute : Jenna est vierge, Béa se définit comme pute. Ce contraste n'est pas une opposition, c'est une complémentarité. Jenna cherche une voie pour échapper à la pression sociale (l'hétérosexualité obligée) sans recourir à l'étiquette LGBT qu'elle perçoit comme un "arme de dernier recours". Béa, qui a toujours refusé les cases, lui offre une alternative : une intimité qui ne demande ni de choisir une identité publique ni de se conformer à un rôle. La vierge et la pute se rencontrent dans un espace où les catégories s'effacent.

- L'amitié par le corps : Béa pose une équation radicale : "tout passe par le cul". Mais ce qu'elle montre à Jenna n'est pas la pénétration, l'échange tarifé, la domination. C'est la douceur extrême, la lenteur, la surface. "Tout en surface, rien d'invasif." Le corps n'est plus un champ de bataille (comme dans les premiers chapitres) ni un territoire à conquérir (comme avec Gouges ou Dior). Il devient un lieu de vérité, un langage plus sincère que les mots. Jenna, qui fuyait la mascarade sociale, trouve dans le câlin une forme de communication sans artifice.

- La résistance à la pénétration : Jenna est vierge et n'aime pas les garçons. Elle refuse de se "laisser pénétrer". Béa la valide : "reste toi-même". Ce n'est pas un rejet de la pénétration en soi (Béa en a fait une pratique régulière), mais une affirmation du droit à ne pas se conformer à un script sexuel imposé. Le chapitre propose une érotique où la pénétration n'est ni une étape obligée ni un but, mais une option parmi d'autres.

- Le regard final : Jenna ouvre les yeux, son regard mêle "étonnement et admiration". Ce regard est une reconnaissance. Elle a compris ce que Béa lui offrait : non pas un plan cul, non pas une conversion, mais une manière d'être au monde où l'intime précède le social, où le corps dit la vérité que les masques cachent.

Bilan

- Béa : Elle impose ses conditions, mais elle impose aussi sa douceur. Sa rage initiale (ghoster Jenna, provoquer) cède la place à une tendresse qu'elle maîtrise. Elle montre à Jenna que son mode de fonctionnement ("tout passe par le cul") n'est pas une brutalité, mais une exigence de vérité. Sa proposition est une offre d'amitié sans mensonge. Le billet de 5 euros, refusé, signale qu'elle n'est plus la "pute" qu'elle se dit être. Elle est devenue, à travers toutes ses expériences, quelqu'un pour qui le corps est un langage plus vrai que les mots.

- Jenna : Elle traverse le chapitre d'une position de résistance à une position de compréhension. Sa peur initiale (Parcoursup, les enquêtes de moralité) la rendait prudente. Sa proposition d'amitié était un repli. Mais en acceptant le jeu de Béa, elle découvre une forme d'intimité qu'elle ne connaissait pas. Sa virginité n'est plus un handicap, elle est une liberté. Son regard final est celui de quelqu'un qui a trouvé une alliée dans la résistance aux normes.

Conclusion

Le chapitre propose une redéfinition radicale de l'amitié. Contre la mascarade sociale où chacun joue un rôle, Béa oppose une amitié qui passe par le corps, non comme une sexualisation forcée, mais comme un refus du mensonge. Le câlin devient un langage plus vrai que la parole. Jenna, vierge et en quête d'elle-même, comprend que ce que Béa lui offre n'est pas une initiation sexuelle, mais une initiation à la vérité : celle de son corps, de ses limites, de son désir de ne pas se laisser pénétrer ni socialement ni physiquement. Le billet de 5 euros, fantôme du passé, est rangé. La "pute" n'est plus celle qui vend son corps, mais celle qui, à force de l'avoir donné, a appris à n'en faire qu'à sa tête. L'amitié, pour Béa, est une forme de résistance à l'hypocrisie générale. Jenna, en acceptant le câlin, accepte cette résistance.

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