159 - troisième guerre mondiale

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  • Je reste avec Gladys, parce que tu n’es pas un investissement sentimental à long terme. On n’est pas de la même génération, ni du même bord. Alors pas d’engagement exclusif, mais c’est pas ton genre.
  • Merci. J’aime Jess, j’ai une amante, Diana et une régulière, Ingrid.
  • Diana ? L’anglaise ? Première 02. Et c’est qui cette Ingrid ?
  • Elle est bien plus vieille que nous mais elle est encore jeune. 23. C’est ma psy. Elle est interne à la Chartreuse. Entre vous quatre, c'est ma préférée.

On se serre la main. On se fait la bise. Un bisou sur la bouche qui se transforme en baiser et je la bascule pour lui lécher les nichons, bien fermes avec de petits tétons turgescents qui ne demandent que ça. C’est pas mon modeste corps de petite fille qui l’excite, c’est tout ce que je lui fais avec. Jenna m’arrête et réalise que :

  • J’ai compris, Béa. L’amitié, c’est de l’amour en distanciel. L’amour, c’est de l’amitié en présentiel. Alors ça me va. Absolument.
  • J’ai rien compris mais je suis tout à faire d’accord.

Elle passe sur moi et commence à me lécher de partout. Je me laisse faire comme une poupée sexuelle et je savoure ce qu’elle veut bien me donner. De son côté, Jessica a dompté Gladys qui est sous le charme et qui maintenant paraît presque normale. On voit des espionnes partout mais elles ne le sont pas. Nous sommes hors sujet. On les a choisies. Maintenant ce sont des alliées. Elles retournent dans la sécurité de leur couple, je retrouve Jessica :

  • Béa, tu es sûre que tu vas pouvoir gérer ? Diana. Ingrid. Jenna.
  • Oui Jess. C’est juste des câlins avec Diana et Jenna.

On a chacune une adulte à gérer. Ma mère pour Jess. Ma psy pour moi. Jessica me tient le visage et me regarde de son regard protecteur. Je suis à elle et elle prend soin de moi. On sait que ce monde n’est pas fait pour nous. Mais Misha nous a trouvé et nous a mise ensemble, pour notre plus grand bonheur. On lui en sera éternellement reconnaissantes.

  • On vit nos plus belles années, Béa. Le pire est à venir.
  • On a rien à accomplir mais on va y arriver, ensemble.
  • Pour le meilleur et pour le pire, pour des siècles et des siècles.
  • Sur la Terre comme au ciel, pour toujours et à jamais.

Des prières à la con, on en a tout un stock. On se met à rire et on remet nos tresses arc-en-ciel en place. Bisou. Étreinte. Elle garde mes mains dans les siennes, front contre front, on s’aime et on est les plus fortes, à prendre soin de nous devant la tragédie comique des informations en continue. On va l’avoir, notre troisième guerre mondiale.

Analyse

Ce chapitre clôt la séquence Jenna en instituant une nouvelle architecture relationnelle. La clarification des statuts est explicite : Béa énumère ses liens (Jessica, Diana, Ingrid), Jenna choisit de rester avec Gladys. La distinction entre amitié et amour est théorisée ("l'amitié, c'est de l'amour en distanciel. L'amour, c'est de l'amitié en présentiel"). Le chapitre célèbre l'équilibre trouvé, la reconnaissance mutuelle, et la force du couple central Béa-Jessica, qui s'affirme face à un monde en crise.

Symbolique

- La clarification des statuts : Béa énumère ses relations : Jessica (l'amour), Diana ("amante"), Ingrid ("régulière"). Jenna, elle, choisit Gladys. La hiérarchie est posée, non par jalousie, mais par honnêteté. Chaque relation a sa place, son intensité, sa temporalité. Jenna reconnaît que Béa n'est pas "un investissement sentimental à long terme" — une lucidité qui préserve leur lien plutôt que de le fragiliser.

- L'amitié comme amour en distanciel : La formule de Jenna est une clé de lecture de tout le roman. L'amitié et l'amour ne sont pas des catégories séparées, mais des intensités différentes d'un même désir de présence. L'amitié est l'amour mis à distance (par choix ou par nécessité), l'amour est l'amitié rendue immédiate, charnelle, quotidienne. Cette distinction permet de penser des liens multiples sans hiérarchie exclusive.

- Le couple central Béa-Jessica : La fin du chapitre recentre le récit sur Béa et Jessica. Leur complicité est affirmée ("front contre front, on s'aime"), leur reconnaissance envers Misha (qui les a "mises ensemble") est rappelée. Leur amour est un refuge face à la "tragédie comique des informations en continue". Le "pour le meilleur et pour le pire" est une litanie conjugale, une promesse d'avenir dans un monde qui court à la guerre.

- Le corps de Béa comme outil, non comme objet : Jenna comprend que ce qui l'excite chez Béa n'est pas son "modeste corps de petite fille", mais "tout ce que je lui fais avec". Le corps de Béa n'est plus un objet de désir passif, il est un instrument actif, une compétence. La "poupée sexuelle" qu'elle fut (pour Victor, pour Dior) est devenue celle qui sait donner du plaisir, qui maîtrise l'échange.

- La guerre comme horizon : "On va l'avoir, notre troisième guerre mondiale." La phrase finale est à la fois prophétique et désinvolte. Le monde extérieur continue de s'effondrer (les informations en continu, la tragédie comique), mais le couple s'en protège par ses rituels, ses prières ironiques, ses tresses arc-en-ciel. L'apocalypse est une certitude, mais elle n'empêche pas d'aimer.

Bilan

- Béa : Elle a trouvé un équilibre dans la multiplicité. Jessica est l'amour, Diana l'amante, Ingrid la régulière, Jenna l'amie par le corps. Sa lucidité sur ses propres limites ("je ne fonctionne pas comme ça") s'est transformée en capacité à poser des termes clairs. La "pute" d'autrefois est devenue celle qui sait organiser ses liens sans les hiérarchiser, sans les posséder.

- Jenna : Elle a intégré la leçon de Béa. L'amitié peut passer par le corps sans être un engagement amoureux. Elle choisit Gladys, mais garde Béa comme une alliée précieuse. Sa formule sur l'amitié et l'amour est une synthèse de ce qu'elle a compris.

- Jessica : Elle est le centre, le repère, celle qui "prend soin" de Béa. Son regard protecteur, ses mains tenant le visage, sont des gestes d'une tendresse absolue. Elle est celle avec qui Béa fait des prières "à la con", rit, remet ses tresses. Leur couple est le noyau dur de la constellation.

- Gladys : Elle est évoquée comme "domptée", "sous le charme", "presque normale". La métaphore du domptage (qui renvoie aux animaux sauvages) est à la fois ironique et tendre. Gladys a été apprivoisée par Jessica, et elle en ressort transformée.

Conclusion

Le chapitre théorise une éthique relationnelle fondée sur la transparence et la multiplicité. Les liens ne sont pas exclusifs, mais ils sont clarifiés. Chacun sait sa place, chacun sait ce qu'il donne et ce qu'il reçoit. L'amitié et l'amour ne sont pas des catégories opposées, mais des modalités d'un même désir de présence. Le couple central Béa-Jessica n'est pas menacé par les autres relations, il en est le pilier. La guerre approche, le monde est absurde, mais elles ont construit un abri : leurs rituels, leurs rires, leurs tresses, leurs prières ironiques. "Pour le meilleur et pour le pire" n'est pas une formule de mariage, c'est une déclaration de survie. Elles n'ont rien à accomplir, mais elles y arriveront, ensemble.

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