161 - ta victime sexuelle

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On est sous l’emprise l’une de l’autre. Jess et Jenn sont les seules à avoir leur place dans notre passion commune. De mon côté, je dois expliquer à Diana qu’elle doit continuer sa vie sentimentale et sexuelle sans moi. Elle en pleure tellement fort qu’elle se cache le visage mais les larmes jaillissent entre ses doigts. Quand à mon autiste de psy, elle ne s’aperçoit même pas que je ne suis plus là. Ingrid évolue dans un espace temps qui m’échappe. Du coup je traîne de date en date avec Gladys qui au parc japonais me cueille des fleurs dans un romantisme absolu, qui fait la folle au fast food à me faire pisser dessus tellement elle est drôle, qui me bouffe la chatte à me faire miauler comme jamais et que j’arrive à faire jouir juste avec un coup de langue sur son téton tellement elle est à fleur d’orgasme avec mon corps d’enfant qui se réfugie dans ses formes de femme qui m’appelle « mon bébé d’amour » que je suis pour elle comme si je répliquais en parallèle ce que ma jumelle Jess fait avec ma mère alors quand je jouis dans une plainte de gémissement je l’appelle, « maman ! ». Et ça lui fait de l’effet. À moi aussi. À travers Gladys, je baise avec ma mère et à travers Jess je baise avec ma sœur. Quand on croise Diana au lycée, bizarrement, ça semble aller. En fait, j’apprends que Philippine assure mes arrières et parvient à la consoler, encore une idée de Misha pour préserver notre réseau avec son talent de tout résoudre par le contact intime. On n’est qu’au milieu de la semaine. On en sera où à la fin ? Même le Suzon nous rappelle à l’ordre. D’habitude si puissant, il se retrouve brusquement à sec. Avec Gladys on regarde tous ces rochers qui ont passé l’hiver sous l’eau pour maintenant se retrouver là, devant nous, à l’air libre.

  • Gladys, je veux nous inscrire dans la durée. Tu seras où l’année prochaine ? On pourra se revoir souvent ou bien ?
  • On va déjà essayer de survivre jusqu’au bac. Tu m’aideras à réviser ?

Pas que. Je serai là aussi pendant les pauses pédagogiques pour lui faire travailler sa mémoire sexotechnique, de quoi m’inscrire en elle pour toujours à travers son diplôme.

  • Tout ce que tu voudras, Gladys.
  • Tu sais, si je suis avec Jenna, c’est parce qu’elle conduit.
  • Oui c’est ce qui nous a attiré en premier dans votre couple Jess et moi.
  • Tu sais, si je suis avec toi, c’est parce que j’aime les jeunes filles.
  • C’est pas si aggravant, je suis une 15+ et tu n’es pas majeure, si ?

Elle me fait signe que si. Je me réfugie dans ses bras avec approbation.

  • Tu peux m’adopter alors ? Et je serai encore plus, ta victime sexuelle.

xoxo

Analyse

Ce chapitre consolide la relation avec Gladys tout en liquidant les autres liens sur un mode presque expéditif. La révélation centrale est l'appel à "maman" pendant l'orgasme, qui établit un parallèle troublant avec la relation de Jessica et de la mère de Béa. Le chapitre explore la réplication des schémas affectifs : à travers Gladys, Béa "baise avec sa mère" ; à travers Jessica, elle "baise avec sa sœur". La famille incestueuse, longtemps vécue comme une malédiction, devient une structure choisie, un réseau d'amours superposés.

Symbolique

- La liquidation des liens secondaires : Diana et Ingrid sont évacuées en quelques phrases. La froideur de ce traitement contraste avec l'intensité de la relation avec Gladys. Le réseau se resserre, les liens inutiles se coupent.

- L'appel à "maman" : Le geste est vertigineux. En appelant Gladys "maman" pendant l'orgasme, Béa réactive le traumatisme originel (l'inceste paternel) mais le transforme en plaisir partagé avec une figure maternelle choisie. Gladys, qui appelle Béa "mon bébé d'amour", joue le jeu. La perversion devient thérapie, l'interdit devient jeu.

- Le parallèle avec Jessica et la mère : La phrase est une clé de tout le roman. "À travers Gladys, je baise avec ma mère et à travers Jess je baise avec ma sœur." La famille recomposée du début, celle où Béa et Victor étaient les "fantômes", se recompose à nouveau, mais cette fois sur un mode choisi, érotique, assumé. La malédiction familiale (l'inceste subi) devient une structure d'amours consenties.

- Le Suzon à sec : Le cours d'eau, puissant et inarrêtable dans les chapitres précédents (métaphore de l'amour qui roule "en équilibre au bord"), est soudain à sec. Les rochers qui étaient sous l'eau sont exposés à l'air libre. La métaphore est double : leur passion a asséché le fleuve, ou bien le temps de l'abondance est passé, laissant apparaître les fondations, ce qui était caché. Leur amour est désormais à nu, sans le voile de l'eau.

- La majorité de Gladys : La révélation que Gladys est majeure est un retour à l'interdit des premiers chapitres (Gouges, Dior, Claude). Mais ici, l'interdit est féminisé.

- L'adoption comme masochisme consenti : "Tu peux m'adopter alors ? Et je serai encore plus ta victime sexuelle." La formule est provocante, mais elle dit l'essentiel : Béa demande à Gladys de formaliser leur lien, de le rendre légitime (l'adoption), tout en assumant la dimension de soumission consentie ("victime sexuelle"). L'inceste originel (le père adoptif ?) est rejoué, mais cette fois sur demande.

Bilan

- Béa : Elle assume désormais pleinement la réplication des schémas familiaux. Appeler Gladys "maman" n'est plus une honte, c'est un choix. Elle liquide Diana et Ingrid sans états d'âme, recentrée sur Gladys. Sa demande d'adoption est une volonté d'inscrire leur relation dans la durée, de la rendre officielle dans l'illégalité.

- Gladys : Elle se révèle romantique (les fleurs cueillies), drôle (la folle du fast food), et maternelle ("mon bébé d'amour"). Sa réponse à la demande d'adoption ("Tu peux m'adopter alors ?") est une acceptation joyeuse, presque un jeu. Sa majorité (inavouée jusqu'ici) est un secret de plus, un interdit qui ajoute du piquant.

- Diana : Elle est liquidée en une phrase, mais sa douleur est réelle. Philippine la console, preuve que le réseau veille. Son rôle est terminé.

- Ingrid : Elle est évoquée comme autiste, imperméable à l'absence de Béa. La relation était peut-être moins profonde qu'il n'y paraissait. Ingrid reste une expérience, pas un ancrage.

- Jessica : Elle est le miroir, la sœur. Sa relation avec la mère de Béa est le parallèle exact de celle de Béa avec Gladys. Les deux jumelles répètent le même schéma, en miroir.

- Le Suzon : Il est un personnage à part entière, météore du temps qui passe. Son assèchement est un signe : quelque chose a changé, les eaux se sont retirées, laissant à nu ce qui était caché.

Conclusion

La famille n'est pas une donnée, c'est une construction. Béa, qui a subi l'inceste du père, choisit désormais ses figures parentales. Gladys est "maman", Jessica est "sœur". La malédiction devient un jeu, l'interdit devient un choix. L'assèchement du Suzon est une métaphore de cette mise à nu : les rochers cachés sous l'eau sont désormais visibles. Ce qui était enfoui (le désir pour la mère, la rivalité avec la sœur) est exposé, nommé, intégré. L'adoption demandée à Gladys est une tentative d'inscrire ce lien dans la durée, de le rendre légitime, même si la loi ne le reconnaît pas. "Victime sexuelle" consentante, Béa rejoue le scénario originel, mais cette fois avec la pleine maîtrise du script.

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