162 - l'amour de ma vie
Je vais l’accompagner dans ses goût et la faire mûrir dans ses désir en me voyant grandir en elle, contre elle, avec elle, un engagement à long terme. Elle rédige un contrat en ce sens, qu’elle signe. Je pose mon pouce sur ses lèvres et j’appose mon empreinte digitale à côté, suivi d’un bisou et d’un je t’aime qui la surprend et la laisse bouche-bée.
- Et Jessica dans tout ça ? Tu as son anneau au doigt.
- Jess n’est pas mon âme sœur, elle est plutôt mon corps sœur, surtout le cul que je lui bouffe mais elle c’est pas son truc. Et toi ?
Elle rougit. Elle n’a encore rien vu, senti surtout. Ma langue est dans ma bouche mais elle est pleine de promesses pour aller se promener dans ses fesses sur une desquelles je dessine un A, comme adultère mais aussi pour le permis qu’elle vient de décrocher.
- Du cinquième coup. Ils ont eu pitié.
- Et moi, je suis ton cinquième coup aussi ?
Elle réfléchit en comptant sur ses doigts mais elle en est déjà à sa deuxième main dont je vais gober son majeur pour la faire rire. Je suis un peu gênée de faire le compte aussi de mon côté, je n’ose plus compter.
- Jenna est mon alibi mais elle est dangereuse. Pourtant, avec Jessica, elle a l’air inoffensive. Je crois qu’elles se sont trouvées aussi.
- Vous êtes trop vieilles. Dans quelques mois on va se perdre de vue.
- Oui mais l’important c’est le voyage qui nous attend. Au moins on aura pas à se marier et à divorcer dans le chaos. Dans trente ans on va se recroiser et faire le bilan de nos vies merdiques en étant nostalgiques du merdier qu’on a l’impression de vivre aujourd’hui.
- Aujourd’hui on a tout mais on a rien. On est juste du potentiel. Un mirage qui au fil du temps va se transformer en illusion de souvenir. Mes cicatrices sont là pour me garder en éveil. Montre-moi les tiennes.
Gladys s’approche pour me murmurer des choses « J’en ai pas encore. C’est toi qui va me les faire. Elles seront pas visibles. C’est les pires. ». Gladys a fait la formation B96 en même temps que ses cours de conduite. Elle a donc maintenant le droit de piloter une moto. Une petite. Une Astor. Avec ses bottes et son blouson en cuir, Gladys me tend un casque et m’invite sur sa monture. Je l’entends dans mon casque. « Prête à décoller pour ma lune ? Accroche-toi. » Une petite pensée pour la mission Artemis 2 qui prend son élan en tournant autour de la Terre pour aller sur la Lune. Je confie à Gladys mon existence et le reste aussi, mes espoirs dans son aspiration, mes mains sur son ventre qui me tiennent à la vie, à l’amour de ma vie ?
Analyse
Ce chapitre officialise la relation avec Gladys par un acte symbolique fort (contrat signé, empreinte digitale), tout en réaffirmant la place centrale de Jessica comme "corps sœur". La distinction entre amour charnel (Jessica) et amour spirituel (Gladys) structure désormais clairement l'univers affectif de Béa. Le chapitre se déroule dans une conscience aiguë de l'éphémère : les relations sont temporaires, mais leur intensité justifie l'engagement. La métaphore de la moto et de la mission lunaire inscrit leur histoire dans un horizon à la fois romantique et lucide.
Symbolique
- L'engagement contractualisé : La relation avec Gladys passe par un acte juridique et symbolique (contrat, signature, empreinte digitale). Ce geste transforme l'amour en institution privée, une alternative au mariage légal. L'empreinte du pouce sur les lèvres est un sceau intime qui mêle le corps et la parole.
- La partition des rôles amoureux : La distinction entre Jessica ("corps sœur") et Gladys ("âme sœur") établit une complémentarité fonctionnelle. Chaque relation a sa spécificité, aucune n'est totale. Cette partition permet de ne pas avoir à choisir, et d'éviter la jalousie par la clarification des territoires.
- La quantification ironique des expériences : Le comptage des partenaires sexuels (la "deuxième main" de Gladys, le refus de Béa de compter) est à la fois un jeu et une mise à distance de leur passé. L'humour désamorce la gravité de ce qui pourrait être vécu comme une promiscuité honteuse.
- La lucidité comme condition de l'engagement : Savoir que la relation est vouée à se perdre ("dans quelques mois on va se perdre de vue") n'empêche pas de s'engager. Au contraire, cette conscience aiguë de l'éphémère rend l'instant plus précieux. Le "voyage" prime sur la destination.
- Les cicatrices visibles et invisibles : Béa montre ses cicatrices (héritage de son passé de scarifications). Gladys n'en a pas encore, mais Béa va "les faire" — des blessures invisibles, les pires. L'amour est aussi une violence consentie, une marque que l'on laisse sur l'autre.
- La moto comme vecteur de confiance absolue : Gladys pilote, Béa se laisse porter. Confier son existence à l'autre, les mains sur son ventre, c'est un acte de foi. La métaphore spatiale (Artemis 2, la lune) élève leur relation à une dimension cosmique, tout en rappelant sa précarité (la mission lunaire est une échappée, pas un ancrage).
Bilan
- Béa : Elle officialise son lien avec Gladys sans renier Jessica, dont elle redéfinit la place. Sa lucidité sur la brièveté de la relation n'entame pas son engagement. Elle accepte d'être celle qui marque l'autre (cicatrices invisibles), inversant ainsi le rapport de force traditionnel où elle était la blessée.
- Gladys : Elle prend l'initiative du contrat, signe, pilote la moto. Elle est celle qui emmène, qui protège, qui guide. Son rougissement face à la promesse d'une exploration anale est un aveu de désir et de vulnérabilité. Elle sait que la relation est temporaire, mais elle choisit d'en profiter.
- Jessica : Elle est reléguée au rang de "corps sœur", une fonction précise mais limitée. La formule suggère que leur complicité charnelle est réelle, mais que l'intimité spirituelle est ailleurs.
- Jenna : Elle est l'alibi, la dangereuse qui devient inoffensive avec Jessica. Son rôle est d'équilibrer le système, de permettre à Gladys d'exister sans suspicion.
Conclusion
L'engagement n'a pas besoin de l'éternité pour être sincère. Gladys et Béa savent qu'elles se perdront de vue, mais elles signent un contrat quand même. L'important n'est pas la durée, c'est l'intensité du "voyage". Les cicatrices, visibles ou invisibles, sont la preuve que l'on a vraiment vécu. La moto, la lune, Artemis 2 — tout cela est une échappée, une confiance absolue dans l'autre pour traverser le chaos. Béa ne sait pas si Gladys est "l'amour de sa vie", mais elle lui confie son existence, ses mains sur son ventre. Peut-être que l'amour de sa vie n'est pas une personne, mais cette succession d'instants volés à la mort.

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