163 - me découvrir
On est un super vecteur pour liquider quelqu’un dans sa voiture au feu rouge. Mais Gladys n’est pas une fantômette, pas que je sache. Le goût du risque et le besoin de nourrir ses formes lui donnent faim. Gladys engloutit un menu XL avec plein de projets pour moi :
- Il va falloir que je perde toutes ces calories.
- Je ne savais pas que tu étais si riche.
- Ma mère a ruiné plusieurs maris en divorces sans contrats de mariages dans l’aveuglement du mâle d’un amour éphémère naturel qui comme la vie, meurt avec pertes pour eux et profits pour nous les femmes. Ils sont coupables devant la loi et devant Dieu aussi.
- À chaque fois qu’on se réveille on a perdu quelque chose, courir après le profit est une illusion d’immortalité, de pouvoir sur le destin funeste de nos conditions de mortelles, innocentes ou coupables.
On travaille trop. On a l’air de deux intellos, des bêtes de cirque de lycée prête à vomir toutes les connaissances et les compétences requises aux faux papiers de trophées légaux que sont les diplômes. En rentrant du lycée, on arrive à temps pour la Messe de la Sainte Cène sur le canal 14. C’est le début de la fête pascale mais demain on a encore cours alors que hier soir c’était déjà les premières festivités de Pessa’h même à Jérusalem sous les missiles. Notre spiritualité nous est imposée par une religion douteuse qui vient du Moyen Orient par laquelle tous nos savoirs et dieux celtiques ont été détruits et oubliés, amen. Au point que personne ne sait aujourd’hui comment et pourquoi ont été édifiés les dolmens, menhirs et autres forces telluriques à tel point qu’il fallait 25 ans pour former un druide. D’ailleurs où sont-elles les druidettes ? Quelles sont les bretonnes du lycée ? Qui est celle qui les représente ? Elles attendent peut-être la fin de notre civilisation pour prendre le relais et résister à la Oumma ? Avec d’autres qui se cachent tout autant et qui n’ont même pas le droit de se dire entre elles qu’elles en sont. Comme Gladys qui m’invite chez elle où je repère tout de suite la Mezouzah accrochée de travers près de la porte d’entrée. Elle me présente à ses parents et on va dans sa chambre pour se changer pour le dîner et se faire belle. Sur sa coiffeuse, près de sa boîte à bijoux, une chaîne est posée. Alors qu’elle soulève ses cheveux pour les attacher, je lui remets autour du cou avec son étoile de David et je l’embrasse sur la joue. Elle me regarde d’un air coupable. Je sors ma croix catholique que j'embrasse aussi.
- Gladys, Jésus était juif, c'est vous qui nous avez inventé et avec toi j’ai la sensation aussi de me découvrir.
Analyse
Ce chapitre introduit la dimension religieuse comme un nouvel espace d'intimité et de reconnaissance mutuelle. La découverte de l'étoile de David de Gladys, répondant à la croix catholique de Béa, transforme leur relation en une alliance symbolique entre deux traditions spirituelles. Le chapitre juxtapose la banalité du quotidien (le menu XL, les calories, les diplômes) à des questions existentielles (la mort, le profit, l'illusion d'immortalité), puis à une réflexion sur la destruction des spiritualités celtiques par les religions du Moyen-Orient. La révélation finale est un retour à l'intime : la croix et l'étoile se répondent.
Symbolique
- Le goût du risque et la faim : Gladys n'est pas une "fantômette" (espionne), mais elle a le goût du risque. Sa faim physique (le menu XL) est une métaphore de sa faim existentielle : elle a besoin de nourrir ses formes, ses désirs, ses projets. Le corps et l'appétit sont liés.
- La richesse héritée des divorces : L'argent de Gladys vient des divorces successifs de sa mère, qui a ruiné plusieurs maris. La critique du "mâle aveuglé par un amour éphémère" est une leçon féministe : les femmes peuvent transformer les ruptures en profits. La vie est une succession de pertes, et courir après le profit est une "illusion d'immortalité".
- Les diplômes comme "faux papiers de trophées légaux" : La formule est cinglante. Les diplômes ne sont que des papiers, des trophées sans substance. Le savoir requis est une performance de cirque, une exhibition. La seule vérité est dans le corps nu qui se frotte contre un autre, dans les "petites morts" partagées.
- La spiritualité imposée et les dieux oubliés : La critique des religions du Moyen-Orient (judaïsme, christianisme, islam) qui ont détruit et fait oublier les dieux celtiques, les dolmens, les menhirs, les forces telluriques. Le temps nécessaire pour former un druide (25 ans) est une nostalgie d'un savoir perdu. La question des "druidettes" est une quête des femmes cachées, des résistantes qui attendent la fin de la civilisation pour prendre le relais.
- La mezouzah : objet rituel juif. Gladys cache son identité juive, ou du moins ne l'affiche pas.
- La croix et l'étoile : Le geste de Béa (remettre la chaîne avec l'étoile de David autour du cou de Gladys, puis sortir sa propre croix catholique) est une reconnaissance mutuelle. Les deux symboles religieux, historiquement opposés ou du moins distincts, se répondent. La déclaration de Béa ("c'est vous qui nous avez inventé") est vertigineuse : elle s'adresse à Gladys comme à une figure tutélaire, à la tradition juive elle-même.
Bilan
- Béa : Elle découvre l'identité juive de Gladys et la reconnaît en lui remettant son étoile de David. Son geste est une offrande, une réparation symbolique. Sa propre croix catholique devient le pendant de l'étoile. La phrase "avec toi j'ai la sensation aussi de me découvrir" suggère que la rencontre avec l'autre est une rencontre avec soi-même, que l'identité se construit dans le miroir de l'autre.
- Gladys : Elle cache son étoile de David. La richesse de sa famille vient de divorces accumulés, une forme de survie féminine. Son goût du risque, sa faim, ses formes — tout cela est une présence massive, charnelle, qui contraste avec la discrétion de son identité religieuse.
- Les parents : Ils sont évoqués, présents, mais Béa ne s'y attarde pas. La famille de Gladys est un décor, pas un acteur.
Conclusion
Les religions sont des héritages imposés, des traditions qui ont détruit les spiritualités antérieures. Mais elles peuvent aussi devenir des signes de reconnaissance intime. La croix de Béa et l'étoile de Gladys ne sont pas des armes de confrontation, mais des symboles qui se répondent. L'histoire de Gladys (sa mère ruinant ses maris) est une autre forme de résistance féminine, une survie par le profit. Béa, qui a toujours vécu en marge des institutions, découvre chez Gladys une autre forme de marginalité : celle d'une juive discrète qui n'ose pas afficher son étoile. En la lui remettant autour du cou, Béa la réconcilie avec elle-même. La phrase finale ("c'est vous qui nous avez inventé") est une reconnaissance de dette : les traditions juives et chrétiennes sont liées, et c'est en les assumant toutes deux qu'elles peuvent avancer.

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