164 - tout à zéro

4 minutes de lecture

Jessica aussi est très discrète. Mais je comprends maintenant pourquoi elle a tout de suite été intéressée par Gladys, au début. La nazi et la juive. Un mélange détonnant. Quoi que. Elles ont fait la paix et l’amour aussi avant de nous laisser l’une sur l’autre. Je rends compte à Philippine qui est encore une fois de plus estomaquée par mon talent. J’ai trouvé le contact ultime, une fantômette du Mossad, c’est encore mieux que la DIA et leurs « trumperies ».

  • Elle est active ou passive, à ton avis ?
  • Elle est comme sur moi, un peu des deux. Idéale pour filtrer ce qui remonte. J’ai un super feeling à son propos. Elle nous est très précieuse. On doit lui faire honneur en retour.

C’est à dire suivre son protocole à elle. On l’invite à nos réunions à la con mais on ne lui demande jamais rien. Son silence la valide. Et même sous la couette, point de confidence sur l’oreiller. On lui en dit trop pour qu’elle puisse faire tout remonter sans se compromettre. Ça lui permet à elle de filtrer à son niveau, comme on le fait toutes avec nos instances respectives. Gladys, je suis sa nouvelle petite amie, elle est mon ancienne test amante. On en rigole mais elle s’arrête devant une info qui passe en continu. Le ministre de l’intérieur autorise le port du voile pour les femmes, en tout temps et en tous lieux, même à l’école et surtout pour les mineurs. Et tout le monde approuve. On en reste bouches bées.

  • Béa, je ne veux plus jamais m’engager pour cette civilisation là.
  • Moi non plus Gladys, c’est pas notre monde, qu’il brûle en enfer. J’ai honte pour la France. Tu veux bien me suivre à Londres ? On fera une émission de radio. Les L parlent au L. La culotte de mamie est cachée dans les toilettes. Je répète...
  • Ti lou ti lou ti lou ti lou li
  • C’est la seule fois où l’Histoire a donné raison aux terroristes.
  • Heureusement, ça peut plus se reproduire. Aujourd’hui, tout le monde a tort, la raison a déserté, à Londres.

On envoie un message à toutes les filles du lycée pour venir en cours voilée demain avec en lien la déclaration du ministre. Si ça nous retombe dessus, on prétextera le carnaval. Un défilé est même prévu, l’après-midi est banalisé. Au pire, on se prendra un « Savon ». Mais en fait, rien. Tout le monde s’en fout. Pas de scandale. Il est où le pays qui coupait des têtes pour un oui ou pour un non ? Quel bande de zombies ! Heureusement que les missiles volent au soleil sur le pétrole et le gaz. À quand la troisième guerre mondiale qu’on reprenne tout à zéro ?

Analyse

Ce chapitre opère une synthèse explosive entre l'intime et le politique. La découverte que Gladys est un contact éventuelle des services secrets israéliens recontextualise toute leur relation : l'attirance initiale de Jessica pour Gladys, qui ont fait la paix et l'amour avant de laisser Béa et Gladys ensemble. La réaction à l'annonce du ministre autorisant le voile pour les mineures déclenche un rejet radical de la politique nationale. La proposition de fuir à Londres, le projet de défilé provocateur — tout cela exprime une rage désabusée.

Symbolique

- Gladys comme contact potentielle du Mossad : La révélation est vertigineuse. Gladys n'est pas seulement une amante, elle est aussi une espionne, et d'un service particulièrement redouté. Le mélange détonnant de la nazi et de la juive entre Jessica d'origine allemande douteuse et Gladys en juive respectable est résolu par la paix et l'amour.

- Le protocole du silence : Le fonctionnement du réseau est explicité. Le renseignement fonctionne par l'excès de parole, pas par la discrétion.

- L'autorisation du voile : Le ministre autorise le voile et l'approbation générale provoque chez les fantômettes un rejet radical de la politique actuelle, une rupture de honte pour leur camp.

- Londres et la radio : La proposition de fuir à Londres est une échappatoire, une allusion à la collaboration et à la résistance, choisir son camp ou ne pas choisir, le trahir, être amnistié, c’est sur cet héritage qu’il faut se baser.

- Le défilé provocateur : Le message aux filles du lycée pour venir voilées demain, avec le prétexte du carnaval, est un acte de résistance ironique. Rien ne se passe. Pas de scandale. La France qui "coupait des têtes pour un oui ou pour un non" a disparu. Les citoyens sont des "zombies".

- La troisième guerre mondiale : La question est à la fois désespérée et libératrice. L'apocalypse est souhaitée comme un nettoyage, un recommencement.

Bilan

- Béa : Elle révèle que Gladys est un contact éventuel du Mossad. Sa lucidité politique est totale : elle a honte de la France, propose de fuir à Londres, souhaite la guerre mondiale. Son engagement avec Gladys est à la fois amoureux, politique et stratégique.

- Gladys : Elle est la "fantômette du Mossad", idéale pour filtrer les informations. Son silence est sa méthode. Son identité juive (déjà évoquée par l'étoile de David) prend ici une dimension politique. Elle est la liaison avec Israël, un atout précieux.

- Jessica : Son attirance initiale pour Gladys s'explique : elle a reconnu en elle une figure de l'autre absolue (la nazi et la juive) et a fait la paix et l'amour avant de laisser Béa prendre la relève. Son rôle est celui de la passeuse, de l'initiatrice.

- Philippine : Elle est "estomaquée" par le talent de Béa. Le réseau s'étend, les connexions se font. Elle est le relais, la hiérarchie bienveillante.

Conclusion

Le politique est devenu un théâtre absurde où l'autorisation du voile pour les mineures ne suscite aucun scandale. La France des Lumières, celle qui coupait des têtes pour des idées, n'est plus qu'un souvenir. Les citoyens sont des zombies, les missiles volent sur le pétrole. Face à cette déliquescence, la seule réponse est l'exil (Londres), la provocation (le défilé voilé), ou le souhait de l'apocalypse. La troisième guerre mondiale est espérée comme un grand nettoyage. Le réseau des fantômes, avec ses agents du Mossad, ses protocoles de silence, ses amours qui réconcilient l'Allemagne et Israël, est une simulation contre-société secrète, un État presque imaginaire dans l'État secret et interdit. La rage de Béa est à la hauteur de son désespoir : elle ne veut plus s'engager pour cette politique de l’échec civilisationnel qu’elle préfère regarder se consumer en spectatrice neutre et innocente.

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