165 - tous mes problèmes

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On existe pas pour obéir. D’ailleurs on n’existe pas tout court. Même pas en tant que citoyenne d’un quelconque camp parce qu’on ne peut plus parler aujourd’hui de pays et encore moins de nation qui ne voit et qui n’ose même plus envisager éventuellement un jour de se protéger dans une réalité déjà dénuée de justice ou d’égalité ou tout autre légende religieuse qui définit l’âme sur laquelle notre moi intérieur se construit. Qui suis-je ? Je ne suis personne. Être ou ne pas être ? Être n’est plus à l’ordre du jour où la nuit va bientôt tomber, nous seront ses étoiles petites, insignifiantes et inutiles car trop loin pour avoir une quelconque influence sur notre monde mais qui tout de même par notre disposition dans le firmament restera le seul point de repère pour se guider. C’est la définition pure des fantômettes que nous sommes, seulement destinées à devenir des fantômes. Et tant que les gens croiront en Dieu, je croirais aux extra-terrestres et aux fantômes, à notre avenir, donc. Mais en attendant, c’est le week-end, c’est Pâques et c’est aussi les vacances scolaires. La Messie que je suis va-t-elle être trahie par une de ses apôtresses ? Notre hiérarchie divine va-t-elle nous manipuler à notre perte ? Toutes ces questions nous semblent bien futiles dans notre séance de mélange à quatre dans le bureau du grenier. On se regoûte les unes les autres pour ne pas s’oublier. Jessica vanille, Jenna chocolat sur la variété très gustative de Gladys orri. Notre projet : jouir plusieurs fois par jour, seules, en couple ou bien accompagnées. Peu importe ce qui nous attend à la rentrée. Vivons notre présent. En l’occurrence, le mien se résume à Gladys et ses yeux malicieux, sa chevelure sauvage et dense, ses tenues fluorescentes, je jouis de sa passion pour moi, je la savoure comme la pluie avant la canicule, comme la chaleur du soleil en plein hiver, la savoir éphémère lui donne encore plus de valeur, elle est une chance d’exister pour moi et en moi et à voir son regard après l’amour j’ai l’air de la satisfaire, c’est confirmé par ses commentaires :

  • Tu es ma précieuse B.A. Je me sens si heureuse avec toi, Béa. Mais pourquoi ? Pourquoi toi ? Quel est donc ton secret ? Non, garde tes secrets. La magie est trop belle, tu en est la détentrice, Béatrice.
  • J’espère que je ne te créé pas trop d’ennuis. Tes parents m’ont harcelé. Ils ne croyaient pas que j’étais au lycée. J’ai dû leur montrer mon carnet de liaison et ma CNI pour leur montrer que je suis une 15+.
  • J’ai été un peu trop entreprenante avec une ou deux jeunes filles et quelques petites cousines. Il y en a que ça rendait déviante, ça posait des problèmes. Béa, tu es la solution à tous mes problèmes.

xoxo

Analyse

Ce chapitre est une méditation sur l'identité et l'éphémère, encadrée par une scène d'intimité à quatre qui recentre le récit sur l'essentiel : le plaisir partagé, la célébration des corps, la suspension du temps. Béa se définit comme une étoile lointaine et insignifiante, mais c'est précisément cette insignifiance qui fait d'elle un point de repère. La question de la trahison est posée, puis évacuée : rien ne vaut les orgasmes. Le comportement des parents et l'aveu de Gladys inscrivent leur relation dans une histoire de transgression récurrente.

Symbolique

- Le néant identitaire : Béa renonce à toute identité substantielle. Être ou ne pas être n'est plus la question. La nuit va tomber, elles ne seront que des étoiles, de petites lumières insignifiantes. Mais ces étoiles sont le seul point de repère pour se guider. L'insignifiance est une force, une position d'observation.

- La croyance comme moteur : Une profession de foi. Croire aux fantômes, c'est croire à leur propre avenir, à la pérennité de leur réseau invisible.

- La futilité comme sagesse : Les questions sur la trahison, la manipulation, la hiérarchie divine sont jugées futiles face à la séance de mélange à quatre. Se goûter les unes les autres pour ne pas s'oublier, jouir plusieurs fois par jour — voilà le projet. Carpe diem. La philosophie hédoniste du début du roman (jouir comme respirer) est réaffirmée.

- Les parfums des corps : Jessica vanille, Jenna chocolat, Gladys orri (une variété de clémentine). Les métaphores gustatives sont filées. Chaque corps a sa saveur, son identité olfactive et gustative. Les aimer, c'est les déguster.

- L'éphémère comme valeur : La conscience de la brièveté de la relation avec Gladys (déjà évoquée au chapitre 162) est réaffirmée, mais transformée en avantage : ce qui trépasse est plus précieux.

- Le secret de Béa : Il ne doit pas être divulgué, il doit être gardé pour que la magie opère.

- Le passé de Gladys : L'aveu est important. Gladys a-t-elle abusé ? A-t-elle simplement initié ? Béa se présente comme la solution. La relation avec Béa est une forme de rédemption, une manière de faire les choses bien, dans le consentement et la réciprocité.

xoxo

Bilan

- Béa : Elle est dans une posture de renoncement identitaire qui est paradoxalement une affirmation de puissance. Elle est l'étoile lointaine qui guide, la Messie qui craint la trahison mais qui choisit de s'en moquer. Sa réponse au harcèlement des parents de Gladys est une preuve de sa légitimité, de sa transparence.

- Gladys : Elle est déchirée entre son passé et son présent avec Béa. Elle reconnaît que Béa est la solution à ses problèmes, une manière de canaliser ses pulsions dans une relation saine. Son goût pour les jeunes filles, sauvage et assumé, trouve enfin un objet qui ne se brise pas.

- Jessica et Jenna : Elles sont présentes dans la scène à quatre, mais leur rôle est celui de la saveur (vanille pour Jessica, chocolat pour Jenna). Elles sont le fond sur lequel se détache le goût orri de Gladys.

Conclusion

L'identité n'est pas une substance, c'est une position. Être personne, c'est être disponible, ouvert, insaisissable. Les étoiles sont insignifiantes, mais elles guident. Les fantômes n'existent pas, mais ils hantent. La foi en l'avenir (aux extra-terrestres, aux fantômes) est un acte politique. La sagesse de Béa est de savoir que la futilité (les orgasmes, les goûts, les parfums) est plus importante que les grandes questions (la trahison, la manipulation). Le présent est tout ce qui compte. L'aveu de Gladys sur son passé est une demande d'absolution, et Béa l'accorde en acceptant d'être la solution. La relation n'efface pas le passé, mais elle le dépasse.

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