166 - sommet du podium
Du coup je la laisse m’habiller comme ses poupées dont certaines sont usées, je me doute un peu pourquoi. Nattes. Tâches de rousseur. Rouge à lèvres étrange. Robe de petite fille.
- On était faites pour se rencontrer, Gladys. La prochaine fois que tu viens à la maison, je te montrerai ma tenue de super héroïne.
- Bouge pas, j’ai presque fini. Je te dessine une larme. Tu es trop belle ma Béa triste. On peut faire un selfie ?
Dans toutes les positions. De quoi alimenter tous ses fantasmes, pour toujours et à jamais dans son album photo secret. J’ai bien fait de continuer de me raser, sans culotte je suis encore plus dans le personnage. Du coup, la fois d’après, comme promis, quand elle me rejoint dans le grenier et que je lui réclame une fessée parce que je n’ai pas été sage, le visage de Gladys s’illumine comme si elle venait de voir la Vierge Marie venue lui délivrer un message, dans la tenue de super héroïne.
- Je veux bien me convertir à ta religion, Sainte Béatrice de la France Libre, tu es le joyau de ma flotte intime.
- Je ne suis pas un porte-avions. Je suis ta poupée sexuelle, libre et vivante pour toi, je suis le miracle de la résurrection de ton fantasme absolu et intime, délivrez-nous du mâle, amène, ton cul.
Je crois que je n’ai jamais rendu quelqu’une aussi heureuse. Il en faut peu pour être soyeuse comme le bonheur qui nous envahit. On est des vilaines filles et on aime ça et on s’aime comme ça. Gladys a ses petites manies. Elle adore m’embrasser l’intérieur du coude, derrière les genoux et elle me chatouille en me léchant les aisselles, son péché mignon.
- Tu vois Béa, tout le monde cherche ses limites et son absolu dans les drogues, l’alcool, le sport, la religion, les jeux ou autres, moi mon truc, c’est ça, je l’ai trouvé, c’est toi.
- Je suis ton comportement à risques, Gladys, et j’adore ça, j’adore être avec toi. Avec toi je me sens être, je me sens être une être, humaine, U women, U comme you, U comme universelle, multiverselle même, comme ça je m’aime et je t’aime.
- C’est la plus belle déclaration d’amour de tous les temps.
- Tu es la plus belle apparition de tous les miracles de notre religion.
J’ai le dernier mot mais elle continue son argumentation en savourant mes humeurs intimes. C’est le moment de sortir les jouets vibrants, j’ai besoin qu’elle les secoue en mon séant. Elle sait si bien répondre à toutes mes doléances. De tous mes partenaires, je la mets au sommet du podium.
Analyse
Ce chapitre parachève la métamorphose de la relation avec Gladys en l'élevant au rang de religion intime. Le jeu de rôle (Béa maquillée comme une poupée, puis habillée en "super héroïne") réactive les rituels des premiers chapitres avec Victor, mais cette fois dans un cadre pleinement assumé et réciproque. Gladys est présentée comme celle qui a trouvé son "absolu" dans Béa, et Béa comme celle qui se sent "être" grâce à Gladys. Le chapitre célèbre la reconnaissance mutuelle, la satisfaction partagée, et l'apaisement des quêtes existentielles par le corps.
Symbolique
- Le déguisement réciproque : Béa se laisse habiller par Gladys comme une poupée (nattes, taches de rousseur, robe de petite fille), puis lui promet de lui montrer sa propre tenue de "super héroïne" (celle des rituels avec Victor). L'échange des costumes est une mise en abyme de leurs identités : elles se prêtent mutuellement leurs fantasmes, se transforment l'une l'autre.
- La larme dessinée : Le maquillage ajoute une larme sur la joue de Béa. "Ma Béa triste" — la tristesse est esthétisée, transformée en attribut de beauté. Les cicatrices intérieures deviennent des ornements visibles, des signes de reconnaissance.
- Le selfie comme archive du fantasme : Les photos prises dans toutes les positions alimenteront l'album secret de Gladys "pour toujours et à jamais". La mémoire est matérialisée, fixée. L'éphémère devient éternel par l'image.
- Le rasage et l'absence de culotte : Ces détails renforcent le "personnage" de la poupée sexuelle, accessible, offerte, sans barrières. Le corps est préparé pour le jeu, pour l'autre.
- La fessée comme rite : Béa réclame une fessée. Le jeu de la punition est un retour à l'enfance, à l'innocence pervertie. Gladys, en voyant Béa en super héroïne, a une vision mystique.
- La conversion à la religion de Béa : Le sacré et le sexuel sont définitivement mêlés.
- La délivrance du mâle : La prière finale est une liturgie parodique qui clôt le rituel. L'émancipation du masculin est un thème récurrent, mais ici elle est célébrée dans l'humour et la jouissance.
- Le podium des partenaires : Béa place Gladys au sommet. Le classement, évoqué plusieurs fois dans le roman (Quentin, puis Gladys), est une manière de mesurer l'intensité, de hiérarchiser l'absolu.
Bilan
- Béa : Elle est à la fois celle qui se laisse habiller (passivité) et celle qui propose sa tenue de super héroïne (initiative). Son plaisir est dans l'échange, la réciprocité. Elle se sent "être" grâce à Gladys, une formule qui inverse la déclaration de Victor au chapitre 6 ("En toi, je me sens moi"). L'amour ne la définit plus seulement, il la fait exister.
- Gladys : Elle trouve en Béa son "comportement à risques", son absolu. La quête de limites, que d'autres cherchent dans les drogues ou la religion, elle la trouve dans le corps de Béa. Son plaisir à embrasser l'intérieur du coude, derrière les genoux, les aisselles — ces zones intimes et vulnérables — est une forme de tendresse perverse, une exploration du corps de l'autre dans ses moindres recoins.
Conclusion
L'absolu n'est pas ailleurs, il est dans le corps de l'autre. Gladys a cherché partout (drogues, alcool, sport, religion, jeux) et a trouvé en Béa son "comportement à risques". Béa, elle, se sent "être" grâce à Gladys. La quête identitaire (Qui suis-je ?) trouve une réponse dans la relation : je suis celle que tu vois, celle que tu touches, celle que tu fais jouir. Le jeu des déguisements (poupée, super héroïne, sainte) est une exploration des rôles, mais le noyau est toujours le même : deux corps qui s'aiment, se transforment, se reconnaissent. La religion de Béa est une religion sans dieu, où le sacré est dans le câlin, la fessée, le jouet vibrant. "Délivrez-nous du mâle" n'est pas un vœu pieux, c'est un constat : elles se sont déjà délivrées elles-mêmes.

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