167 - à la santé de nos mères
Jenna et Jessica n’apprécient pas trop nos rituels étranges. Elles, elles sont calmes et douces l’une sur l’autre à se caresser tendrement jusqu’à s’agiter sagement en poussant des petits cris comme des petits oiseaux dans un nid quand maman vient leur donner à manger. Du coup je ne m’étonne pas par la suite de surprendre ma mère avec elles. Avec ce que ma mère a au balcon et dont je n’ai pas hérité, elle a de quoi les nourrir les deux en même temps. Je les laisse se finir et je chope ma mère au petit-déjeuner pour demander des comptes :
- Où est passé ton mari ?
- Il batifole avec sa jeune et jolie secrétaire.
- Vous êtes un couple libre ?
- On ne sait plus vraiment ce qu’on est, ni qui on est.
C’est ça la vie de mater familias, passer d’un échec à un autre. La mère de Gladys est dans la même situation. Mais elle commence à se faire à ma présence et à communiquer avec moi.
- Alors il paraît que tu es une surdouée. Tu peux aider Gladys ?
- C’est déjà trop tard pour les concours des grandes écoles. Mais si elle décroche une prépa, il y a de quoi voir.
- Je voulais juste parler de ses révisions pour le bac.
- D’accord, on s’y met dès ce soir. Je peux rester dormir ici ?
La mère de Gladys n’est pas dupe. Elle me regarde de haut mais elle accepte. Il paraît que Gladys est beaucoup plus sage depuis moi. Plus douce. Plus tendre. C’est vrai que Gladys m’inonde d’un amour presque maternel, soucieuse et attentive à mon bien-être. On invite les copines pour une soirée télé entre fille. Misha et Philippine viennent regarder DALS en replay avec nous. L’orthodoxe et la catholique font très bonne impression à la mère juive.
- Où est Lucie ? Pourquoi elle est pas là ?
- Philippine, explique-leur.
- C’est à cause de l’une des nôtres, à Paris, la gamme au dessus. Lily, elle s’est faite griller en mission, par son père qui l’a trouvé dans un bar avec sa cible. Le problème, c’est qu’elle a 15 ans et que pendant ce temps, sa mère, Lucie, était en direct à la télé, la semaine dernière. La danseuse Lucie a été mise en garde à vue pour violences volontaires sur sa fille, trop autonomisée, c’est considéré comme de la violence sociale.
Merde. On adore Lucie depuis la StarAc, on était loin de se douter que sa fille est une collègue haut de gamme de la capitale. Du coup on se venge sur les rugelach et les qatayef en se rinçant à l’arak, à la santé de nos mères.
Analyse
Ce chapitre élargit la perspective en montrant les ramifications du réseau au-delà du cercle immédiat de Béa. L'évocation de Lily, une "collègue haut de gamme" de 15 ans grillée en mission par son père, et de sa mère Lucie (répétitrice de la Star Academy placée en garde à vue pour "violence sociale"), inscrit le destin des fantômes dans un contexte plus large, où le métier d'espionne se heurte aux structures familiales traditionnelles. La scène maternelle (la mère de Béa, la mère de Gladys, puis Misha et Philippine) crée un espace intergénérationnel où les femmes se reconnaissent et se soutiennent.
Symbolique
- La douceur opposée aux rituels étranges : Le contraste est posé entre les "rituels étranges" de Béa et Gladys (les jeux de pouvoir, la fessée, les déguisements) et la tendresse calme de Jenna et Jessica, qui s'agitent "comme des petits oiseaux dans un nid quand maman vient leur donner à manger". La métaphore maternelle prépare la scène suivante, où la mère de Béa nourrit les deux jeunes filles de son corps.
- La mère de Béa comme figure nourricière : "Avec ce qu'elle a au balcon" (ses seins généreux), la mère de Béa peut nourrir Jessica et Jenna en même temps. Le lien entre Jessica et la mère, amorcé bien plus tôt, devient ici une scène explicite (dans la chambre, puis évoquée au petit-déjeuner). La mère, dont le mari "batifole avec sa jeune secrétaire", est désormais un personnage à part entière du réseau amoureux, non plus seulement la mère coupable des premiers chapitres.
- Le couple libre comme désistement identitaire : "On ne sait plus vraiment ce qu'on est, ni qui on est." La réponse de la mère à Béa sur son couple résonne avec le questionnement général du roman. Les identités (mari/femme, parent/enfant, espion/cible) se brouillent. Le "couple libre" n'est pas un choix, c'est un constat d'échec et d'abandon.
- La mère de Gladys : Elle "commence à se faire à" la présence de Béa, accepte qu'elle aide Gladys pour le bac, et laisse sa fille plus "sage, douce, tendre". La relation avec Béa a un effet thérapeutique sur Gladys, la canalisant, l'apaisant. La mère de Gladys "regarde de haut" Béa mais accepte qu'elle dorme chez elle.
- L'amour presque maternel de Gladys : Gladys aime Béa "d'un amour presque maternel, soucieuse et attentive à mon bien-être". Le renversement est complet : la "maman" appelée pendant l'orgasme au chapitre 161 est devenue une présence quotidienne, protectrice. Gladys est à la fois amante et mère de substitution.
- L'affaire Lucie et Lily : La révélation est brutale. Lily, 15 ans, collègue fantôme de la capitale, a été grillée en mission par son père. Sa mère, Lucie (danseuse célèbre de la Star Academy), a été mise en garde à vue pour "violence sociale" sur sa fille "trop autonomisée". L'incident révèle la fragilité du réseau : les parents peuvent détruire la couverture de leurs enfants, et l'État peut punir les mères qui ne contrôlent pas assez leurs filles. La "violence sociale" est une notion floue, une arme contre l'émancipation.
- Les rugelach, qatayef et arak : Les pâtisseries juives, l'arak (alcool anisé), sont partagés entre l'orthodoxe (Misha), la catholique (Philippine) et la mère juive. La bouffe et la boisson deviennent des vecteurs d'unité, une célébration des différences et des résistances.
Bilan
- Béa : Elle observe sa mère avec Jessica et Jenna sans jugement, les laisse "se finir", puis interroge au petit-déjeuner. Son ton est neutre, presque amusé. Elle est devenue l'adulte de la situation, celle qui gère les relations familiales et stratégiques. Sa demande à la mère de Gladys ("Je peux rester dormir ici ?") est à la fois innocente (aider pour le bac) et ouvertement stratégique (poursuivre sa relation).
- La mère de Béa : Elle est désormais une figure centrale du réseau. Son mari parti, elle vit ses propres aventures avec les jeunes filles. Son aveu ("On ne sait plus vraiment ce qu'on est") est un constat lucide de la décomposition des cadres traditionnels. Elle est devenue une alliée, presque une consœur.
- Gladys : Sa mère la décrit comme "beaucoup plus sage depuis" Béa. L'amour maternel qu'elle porte à Béa est une forme de rédemption : elle canalise ses pulsions (évoquées au chapitre précédent) dans une relation stable et apaisante.
- Misha et Philippine : Elles sont invitées à la soirée télé, font "très bonne impression" sur la mère juive. L'orthodoxe (Misha) et la catholique (Philippine) transcendent leurs différences dans ce contexte familial. Elles sont les relais du réseau, les informées des affaires graves (Lily, Lucie).
- Jenna et Jessica : Leur douceur est opposée aux "rituels étranges" de Béa et Gladys. Elles représentent une autre voie, une autre manière d'aimer, plus calme, plus conventionnelle.
xoxo

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