170 - se le prouver

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Quand je recroise Sarah, elle a plein de trucs à me dire et je ne fais pas l’étonnée face à ses révélations en exposant mes théories pratiques :

  • Quand tu mets un mec en situation d’avoir l’occasion de gober un engin comme le sien, il hésitera pas longtemps à vouloir découvrir le truc. Et surveille aussi tes enfants. Il n’y a pas que les gènes qui sont héréditaires. Nos âmes aussi, et elles s’influencent les unes les autres en laissant des traces communes en partage pour les générations suivantes.
  • Effectivement, on les a déjà surpris à se frotter tous nus sous les draps, les grands, entre cousins, les petits, eux, sont encore sage, je crois.

Elle me prend le bras et me fait un bisou sur la joue. Je lui rends, tout près de sa bouche qu’elle décale sur la mienne au dernier moment. À sa réaction, je devine que elle aussi a goûté de la gazelle. Avec les histoires de Sarah, j’ai l’impression d’être dans un crossover d’une autre dark romance LGBT. On s’aime bien. On se traite d’égale à égale. Ses enfants viennent me la prendre et elle s’éloigne, remplacée par Gladys :

  • Sarah a longtemps été la seule déviante de la famille. Avec nous, elle se sent moins seule. Elle t’aime bien apparemment.
  • Je l’aime bien aussi. Elle a l’air forte et libre de vivre sa vie.

Gladys récupère les enfants et me renvoie Sarah qui me prend la main pour aller jouer à cache cache avec moi. Dans la salle de bain elle m’embrasse, elle me touche mais je ne ressens rien, la magie n’opère pas, elle s’en rend bien compte. Sarah s’excuse et m’essuie le visage de son rouge à lèvres. Ses deux mains sur mes joues, elle m’embrasse tendrement. J’ouvre ma bouche sur la sienne et nos langues se trouvent mais je la repousse. Gladys vient nous voir, constate le malaise et me récupère. Je me réfugie dans ses bras.

  • Dis-moi ce que tu ressens, Béa.
  • Je la sens pas. Ça va mal tourner. Je ne veux pas me retrouver à quatre pattes à jouer la fille piston en train de sucer son mari et me faire prendre par derrière par son frère. Je ne veux que toi, Gladys. Tu me rends singulière.

Elle me serre fort d’approbation et on s’en va. Je fais tout de même un coucou amical à Sarah. Je l’aime bien mais pas comme ça. Gladys a compris. Elle n’essaiera plus de me partager même si ça vient de moi.

  • D’accord Béa. Mon exclusive. Je suis ton exclusive. On est un couple.
  • Profitons-en avant d’être séparées par les circonstances. Concentrons-nous sur nous et notre présent si précieux. Je t’aime.

Pour vivre heureuses, vivons cachées. On s’isole pour se le prouver.

Analyse

Ce chapitre marque un tournant dans la relation entre Béa et Gladys. Alors que Béa avait jusqu'ici navigué entre plusieurs partenaires (Jessica, Diana, Ingrid, Jenna), elle affirme ici sa volonté d'exclusivité avec Gladys. La tentative de Sarah de séduire Béa échoue : "la magie n'opère pas". Béa ne veut plus être "plurielle", elle veut être "singulière". Le chapitre célèbre la décision de former un couple exclusif, tout en conservant une conscience aiguë de sa fragilité ("avant d'être séparées par les circonstances").

Symbolique

- La théorie des âmes héréditaires : Béa expose une vision du monde où les âmes se transmettent et s'influencent comme les gènes. "Il n'y a pas que les gènes qui sont héréditaires. Nos âmes aussi." Cette conception spirituelle justifie les comportements transgénérationnels (les cousins surpris à se frotter nus). Le désir et la déviance sont hérités, partagés, inévitables.

- Le baiser décalé : Sarah décale le bisou sur la joue vers la bouche. Le geste est ambigu, une tentative de séduction que Béa ne désamorce pas immédiatement. Mais l'absence de "magie" est révélée par l'essuyage du rouge à lèvres. Le corps de Béa ne répond pas.

- Le refus de la "fille piston" : La phrase est crue et imagée : "Je ne veux pas me retrouver à quatre pattes à jouer la fille piston en train de sucer son mari et me faire prendre par derrière par son frère." Béa refuse de se laisser entraîner dans des configurations qu'elle ne maîtrise pas, des échanges imposés, des rôles subis. Elle apprend à dire non.

- La singularité retrouvée : "Tu me rends singulière, je ne suis plus plurielle." L'aveu est majeur. Béa, qui a collectionné les expériences et les partenaires, choisit la rareté, l'exclusivité. Gladys la rend unique, et cette unicité lui suffit.

- L'exclusive réciproque : Gladys accepte d'être "l'exclusive" de Béa, de former "un couple". La formulation est simple, presque banale, mais elle scelle un engagement. La scène d'isolement finale ("On s'isole pour se le prouver") est une célébration intime de cette décision.

Bilan

- Béa : Elle traverse une mutation décisive. La "plurielle" des premiers chapitres, celle qui passait d'un corps à l'autre, choisit la singularité. Son refus de Sarah est clair, poli mais ferme. Sa déclaration à Gladys ("Tu me rends singulière") est une reconnaissance de dette : c'est grâce à Gladys qu'elle se sent unique.

- Gladys : Elle accepte l'exclusivité, propose de se "cacher" pour vivre heureuses. Elle est la figure stable, celle qui rassure, qui serre fort. Elle ne tentera plus de "partager" Béa.

- Sarah : Elle est la tentatrice, mais aussi la révélatrice. Elle ne parvient pas à séduire Béa. Son malaise est visible (elle essuie le rouge à lèvres, s'excuse). Elle reste une amie, pas une amante.

Conclusion

L'exclusivité est un choix, pas un état naturel. Béa, après des mois de pluriel, choisit le singulier. Gladys la rend unique, et cette unicité est un cadeau plus précieux que toutes les expériences accumulées. La "magie" ne se décrète pas : avec Sarah, elle n'opère pas. Le corps de Béa a appris à reconnaître ce qui lui fait du bien. La phrase "Pour vivre heureuses, vivons cachées" reprend la maxime des premiers chapitres (l'invisibilité comme protection) mais l'applique désormais à un couple exclusif, non à un réseau. Le bonheur est dans la cachette, dans l'isolement choisi, dans la concentration sur le présent précieux. Demain, les circonstances les sépareront peut-être. Mais aujourd'hui, elles s'aiment.

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