171 - cette sensation étrange
Huit degrés au dessus des normales de saisons qui ne sont calculées que sur les trente dernières années. Le soleil me réveille dans les bras de Gladys où toute ébouriffée elle est encore plus belle et attirante tel une lionne qui vient de dévorer sa proie, moi, la petite gazelle qui pourtant court plus vite qu’elle sauf quand ma prédatrice est sur sa monture dont elle a réglé le moteur pour mieux sentir les vibrations entre nos cuisses.
- Je t’aime mon petit bébé à tresse arc-en-ciel. Tu es mon Olam Ha-Ba. Je suis au Gad Eden ? La fin du monde a eu lieu ?
- Non, les USA ont enfin perdu, jusqu’à la prochaine. Tu es juste dans mon lit et quand tu es là je suis au Paradis.
J’aime la vraie femme qu’elle est. Elle aime la fille que je suis encore. On ne pouvait pas s’aimer avant. On ne s’aimera pas après. C’est peut-être pour ça que c’est si intense. On va se promener à pieds pour voir le Suzon qui est toujours à sec. C’est comme si il n’avait jamais eu d’eau dedans, les plantes commencent à pousser au fond de son lit. En amont, à Châtillon-sur-Seine, au Parc de Jouvence, toute son eau est détournée et récupérée pour alimenter l’agglomération dijonnaise. L’eau du Suzon est toujours là, mais dans nos robinets et dans la cascade du Parc Japonais qui alimente son bassin et ses jets spectaculaires au milieu de ses arbres en fleur, on chante « Sakura » et on fait une petite prière de remerciements devant la plaque commémorative d’Hiroshima avant de s’isoler derrière un arbre pour un baiser profond et sincère. En rentrant, Gladys veut passer aux toilettes mais je la détourne vers la douche où l’on entre toutes nues, je me colle à elle et je lui demande de s’oublier, toute debout. Je glisse une jambe entre ses cuisses pour profiter de son fluide chaud qui en coulant me fait toujours autant d’effet, à elle aussi apparemment. Elle est surtout soulagée. Moi, je suis excitée. On ouvre vite le robinet pour nous rincer de l’eau du Suzon disparue de son lit pour nous purifier ici dans la cabine de tous les vices, seuls ou à plusieurs où je me souviens avoir été couchée en position du fœtus pendant que Victor se vidait sur moi, un grand moment. Maintenant je suis debout face à ma femme avec ma bouche à la hauteur de ses tétons excités qui pointent pendant que ma main lui sert de lingette intime. Je cherche dans son dos la croix que je replace entre ses seins pour l’embrasser sous la pluie sacrée du Suzon bénit. Ses doigts plongent entre mes fesses à la recherche du soyeux de mon séant profond pendant que je gobe son aréole de ma bouche ventouse. Je croise mes jambes sur la sienne et je me soulage à mon tour sur sa cuisse où paralysée par la plaisir, elle découvre cette sensation étrange.
Analyse
Ce chapitre célèbre l'intimité amoureuse entre Béa et Gladys sur fond d’écologique et d’aménagement symbolique de l'eau. Le Suzon est sec, absorbé pour alimenter la ville. L'eau détournée devient un fluide purificateur, à la fois physique et spirituel. La douche, lieu de nombreux rituels dans le roman (les premières expériences avec Victor, les prières avec Jessica), devient ici un lieu de culte, un espace de communion amoureuse et de purification partagée.
Symbolique
- Le dérèglement climatique : "Huit degrés au-dessus des normales" — la crise écologique n'est plus une menace lointaine, elle est là. Mais elle n'est que le décor, le cadre dans lequel l'amour se vit. Les normales ne sont calculées que sur "les trente dernières années", une échelle dérisoire face à l'histoire géologique, mais c'est celle de leur vie.
- La lionne et la gazelle : La métaphore animale inversée. Gladys est la lionne, Béa la gazelle. Mais la gazelle "court plus vite", sauf quand la lionne est sur sa monture. La prédation est consentie, jouée, inversée. La force de Gladys est une force d'attraction, de protection.
- Olam Ha-Ba et Gad Eden : Gladys, juive, évoque le "monde à venir" (Olam Ha-Ba) et le jardin d'Éden (Gan Eden). La fin du monde a peut-être déjà eu lieu, et elles vivent dans leur paradis après l'apocalypse. Béa recentre l'absolu dans leur quotidien, dans la présence de l'autre.
- Le Suzon détourné : Le cours d'eau, qui symbolisait leur amour "en équilibre au bord" (chapitre 71), est désormais à sec. Son eau est détournée pour alimenter la ville, pour faire fonctionner les robinets et la cascade du Parc Japonais. L'amour privé (l'eau sauvage du Suzon) est devenu une ressource publique (l'eau canalisée). Mais dans la douche, elles se purifient avec cette eau purifiée et traitée, l'eau du Suzon devenue eau du robinet. La circularité est parfaite : l'amour privé alimente le monde, et le monde alimente l'amour privé.
- Hiroshima : La prière devant la plaque commémorative, la chanson "Sakura" (les cerisiers en fleurs), le baiser caché derrière un arbre. La mémoire de la catastrophe nucléaire est intégrée, non comme une menace, mais comme un rappel de la fragilité. Le baiser est "profond et sincère", une affirmation de vie dans un monde marqué par la mort.
- La position du fœtus : La réminiscence de la scène avec Victor (chapitre 13) est un rappel des origines. Béa, en position du fœtus, recevait l'urine de Victor. Maintenant, debout, face à Gladys, elle reçoit l'eau du robinet, l'eau du Suzon, l'eau bénite qui les purifient de leur péché urologique. La passivité de l'enfant a laissé place à l'activité de l'amante.
- La croix replacée entre les seins : Le geste est rituel. Béa cherche la croix de Gladys (celle qu'elle porte depuis son baptême express) et la replace entre ses seins pour l'embrasser "sous la pluie sacrée du Suzon bénit". La croix, symbole chrétien, est baignée par l'eau détournée, bénie par l'amour. Le sacré est partout et nulle part.
- La sensation étrange : Gladys, paralysée par le plaisir, découvre la sensation étrange de l'urine de Béa sur sa cuisse. Le fluide, autrefois objet de honte et de transgression (avec Victor), devient ici un partage intime, une découverte mutuelle. La "souillure" est devenue une offrande.
Bilan
- Béa : Elle est active, dominante. C'est elle qui entraîne Gladys sous la douche, qui glisse une jambe entre ses cuisses, qui cherche la croix, qui se soulage sur elle. La passivité des premiers chapitres (position du fœtus) a laissé place à une affirmation de son désir et de son corps. Elle est la "gazelle" qui a appris à dompter la "lionne".
- Gladys : Elle est réceptive, presque passive. Elle se laisse entraîner, elle accepte la sensation étrange, elle est "paralysée par le plaisir". Sa force (la lionne, la moto, les bottes) s'efface devant la douceur de l'instant. Elle est la "femme" que Béa aime, celle qu’elle protège et qui se laisse aimer.
Conclusion
Le monde est en crise, mais l'amour est une ressource détournable. L'eau du Suzon n'a pas disparu, elle est canalisée pour alimenter la ville. L'amour de Béa et Gladys n'est pas sauvage, il est domestiqué, intégré, mais il reste vivant. La douche est le lieu de la purification, mais aussi de la célébration des fluides. L'urine, autrefois objet de dégoût et de transgression, devient un fluide comme un autre, partagé, offert, reçu. La croix baigne sous l'eau bénite du Suzon, et Béa l'embrasse. Le sacré n'est pas ailleurs, il est dans l'eau du robinet, dans la douche, dans le corps de l'autre. La prière devant Hiroshima, la chanson "Sakura", le baiser derrière l'arbre — tout cela est une liturgie intime, une célébration de la vie malgré la mort, de l'amour malgré le chaos.

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