172 - envie de la vie
Chill. Gladys range prudemment sa moto et on va sagement à la piscine olympique en tram. Pour le reste de notre entraînement sportif, elle s’installe au milieu de la piste de 400 mètres du lycée fantôme en vacances pour me laisser courir autour. S’occuper de son corps en cette période très animée pour l’âme rétablit l’équilibre. Même pour Gladys, demain c’est la fin de Pessa’h. À midi on traîne en ville où l’on achète quelques délices chez Mandarin Quentin, ça fait du bien de le revoir et il est tout fier de nous montrer l’article du plus grand magazine local, Pompon n°17 où il apparaît sur toute une page, de droite en plus. On passe ensuite par le square des ducs, en travaux pour traverser le bâtiment où je lui montre la fresque de la déclaration des droits de l’homme, juste en face du bureau du maire au moment même où président de la métropole rentre d’un événementiel en discutant avec sa chargée de com. Heureusement, il ne fait pas attention à nous, nous prenant sans doute pour des touristes étrangères qui grouillent en ce moment dans tout le centre historique. L’ancien maire redevenu ministre a laissé sa place à Nathalie, une ancienne de notre lycée qui vient d’être vraiment élue. Le « Rebs’ », comme on l’appelle, est le fils d’un officier allemand qui est revenu à Dijon pour épouser son amoureuse de la guerre, une fille d’excellente famille d’ailleurs avec un père médecin réputé, « le père Agron », une légende qui apparaît sur la fresque des anciens locaux de l’internat de médecine. Tout ça est d’un romantisme historique incroyable. Comme nos histoires secrètes de fantômettes.
- Béa, tu me fais évoluer, grandir, devenir quelqu’une d’autre.
- Tu étais bloquée quelque part et j’ai ouvert la porte pour te libérer.
C’est dans ce simple dialogue qu’on se résume, l’une pour l’autre, l’une par l’autre alors que tout part d’une rencontre improbable qui en fait l’est encore. On se sent suspendues, en apesanteur dans la parenthèse des vacances de printemps où plus personne ne nous demande quoi que ce soit d’être et d’apprendre à apprendre pour être jugées sur des compétences qu’on n’a pas. Gladys au contraire m’expose tous ses talents qui me propulsent vers le Nirvana, sans substances ni drogues, juste avec la puissance sexuelle de nos corps de jeunes femmes épanouies, même si elle est plus adulte, plus confrontée aux problèmes concrets de la réalité de sa majorité. Gladys me vit par procuration dans l’insouciance et l’irresponsabilité de mes quinze ans avec tout ce temps devant moi avant d’arriver à son niveau et devenir comme elle, responsable et aigrie. En attendant je suis sa bulle d’oxygène, son bonbon interdit, son addiction honteuse, bref, la raison de son envie de la vie.
Analyse
Ce chapitre mêle la banalité du quotidien (la piscine, la piste d'athlétisme, les emplettes au centre-ville) à une réflexion sur la transmission historique et les rencontres improbables. La fresque des droits de l'homme, l'évocation de l’ancien maire, le "Rebs" (fils d'un officier allemand revenu épouser son amoureuse de guerre), la figure légendaire du "père Agron" — tout cela crée un arrière-plan romantique où l'Histoire se mêle aux histoires intimes. Le dialogue final entre Béa et Gladys résume leur relation : Béa a ouvert la porte, Gladys a grandi. La "parenthèse des vacances" suspend le temps et les obligations scolaires, permettant une célébration pure de leurs corps.
Symbolique
- L'équilibre du corps et de l'âme : La piscine olympique, la piste de 400 mètres — le sport est présenté comme un complément nécessaire à l'agitation spirituelle. Le corps et l'âme ne sont pas opposés, ils sont en tension féconde.
- La fierté de Quentin : Le Mandarin, ancien amant de Béa, est désormais un ami, un commerçant qui montre fièrement l'article de magazine où il apparaît. La relation est apaisée, normalisée. Le passé n'est plus une source de tension.
- La fresque des droits de l'homme : Le lieu du chapitre 29, où Béa avait tenté de séduire monsieur Gouges, est revisité sans charge érotique. La déclaration des droits de l'homme est un décor, un rappel de l'Histoire, pas un terrain de jeu. L’ancien ministre et la chargée de com — ils passent, ne les voient pas, les prennent pour des "touristes étrangères". L'invisibilité est revenue, mais elle est protectrice.
- Le romantisme historique : L'histoire du "Rebs" (fils d'un officier allemand revenu épouser son amoureuse de guerre) est présentée comme "d'un romantisme historique incroyable". Béa le rapproche de leurs "histoires secrètes de fantômettes". Les amours interdites, les guerres, les réconciliations — tout cela se ressemble et se répond, à travers les époques où l’Histoire ne cesse de se répéter.
- L'ouverture de la porte : La formule est simple : "Tu étais bloquée quelque part et j'ai ouvert la porte pour te libérer." Le rôle de Béa est celui d'une passeuse, d'une initiatrice. Elle a ouvert des portes pour Victor, pour Jessica, pour Gladys. Chaque rencontre est une libération.
- La parenthèse des vacances : Le temps suspendu, "où plus personne ne nous demande quoi que ce soit". Plus d'école, plus de jugements sur des "compétences qu'on n'a pas". Le vide est un espace de liberté. Gladys, plus âgée, plus confrontée à la réalité de sa majorité, vit par procuration l'insouciance de Béa.
- La bulle d'oxygène : Gladys est l'aînée, Béa est "son bonbon interdit, son addiction honteuse, bref, la raison de son envie de la vie." L'asymétrie est assumée : Béa est la raison de vivre de Gladys, et Gladys est la figure qui permet à Béa d'être cette raison.
Bilan
- Béa : Elle est la guide, celle qui montre la fresque, qui raconte l'histoire du Rebs. Son corps est au service de l'équilibre (le sport). Sa présence est une libération pour Gladys. Elle est l'oxygène qui permet à l'autre de respirer.
- Gladys : Elle est réceptive, reconnaissante. Elle a grandi, évolué, grâce à Béa. Son rôle est d'être la "femme" plus âgée, plus responsable, mais qui trouve dans l'insouciance de Béa une raison de vivre. Elle est la "lionne" apprivoisée, qui se laisse guider.
- Quentin : Il est présent comme un ami, un commerçant fier de sa réussite. Le passé amoureux est oublié, ou du moins apaisé. Il est un repère dans le paysage, pas un acteur.
- Les politiques : ils sont des figurants, des adultes qui ne voient pas les fantômes. Leur présence rappelle que le monde officiel tourne, indifférent.
Conclusion
L'Histoire est faite de ces rencontres improbables qui deviennent des légendes. Le fils d'un officier allemand revenant épouser son amoureuse de guerre, Béa rencontrant Gladys — les mêmes forces, le même romantisme, la même transgression. Le rôle de Béa est d'ouvrir des portes, de libérer ceux qui sont bloqués. Gladys, l'aînée, responsable et aigrie, trouve dans l'insouciance de Béa une raison de vivre. La "parenthèse des vacances" est un temps suspendu, où les jugements scolaires sont abolis, où les corps peuvent s'épanouir sans contrainte. La piscine, la piste, les emplettes — tout cela est une liturgie du quotidien, une célébration de l'amour dans l'ordinaire. "Chill" : le mot d'ordre est le lâcher-prise, l'apesanteur, la confiance.

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