174 - les gauches aussi

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Sur le retour, je serre fort Gladys pour lui rappeler tout mon amour. Mais est-ce que j’existe encore pour elle maintenant ? Ingrid, c’est un choc sentimental. Il est clair qu’elles se correspondent.

  • Elle est vraiment exceptionnelle. D’où tu la sors ?
  • C’est Misha qui me l’a trouvée. Tu peux la voir seule si tu veux.
  • J’ai pas l’autorisation de la voir sans toi. Tu es la plus importante.
  • D’accord. On y retourne quand tu veux. J’adore être entre vous deux.

Gladys se rend compte de tout ce que je suis prête à faire pour son bonheur, au-delà de nos missions et de nos rôles. J’ai l’excuse de la jeunesse, j’ai le droit de franchir les limites et de dévier selon mon instinct basique de simple de jeune fille. Loyale, fidèle, envers qui ? Je sais plus. Misha, sans doute. Elle est la seule qui peut me faire obéir. Je ne choisi pas mon camp qui est forcément le mauvais sous un angle ou un autre, au contraire, on n’existe pas pour reproduire ces schémas à la con, on est là pour le meilleur et pas pour le pire. D’ailleurs, ce sont nos homologues qui ont obtenus ce cessez-le-feu fantôme au Moyen-Orient avant que les politiques essaient de faire de même demain au Pakistan, ce pays devenu respectable grâce à sa bombe nucléaire qui lui permet de ne pas avoir été effacé par l’Inde qui l’a aussi. La France, du temps où elle avait une vraie industrie de l’armement, a fourni les vecteurs à l’un et à l’autre comme elle l’avait fait aussi à Taïwan et à la Chine. Jouer en même temps sur les deux tableaux nous a mené à l’extrême centre de la macronie, loin du cratie du démos, le pouvoir au peuple et ses déviances à venir des extrêmes aux prochaines élections présidentielles.

  • Gladys, en quoi je suis la plus importante, pour toi ?
  • Béatrice, tu rimes avec moi, tu es la plus importante à mon cœur, pour rester polie surtout quand tu me le polis avec ta bouche de parole d’honneur telle une demoiselle qui fait s’envoler tous les oiseaux de mon plaisir me caressant de leurs mille plumes. Tout le reste n’est qu’un mirage de spectres comme la fiction l’est pour la réalité.

J’y comprends rien mais c’est beau. Tant que je peux frotter mon corps nu contre le sien, je n’en demande pas plus. Plus rien n’a de sens et tout prend du sens quand je plonge mon visage entre ses seins. Pas la peine de voir plus loin. Quand Gladys montre sa lune, je ressors de ses cuisses comme un accouchement pour me poser sur sa poitrine sans couper le cordon en respirant par son sang et en buvant son lait. On les met pas dans le même frigo. Il ne faut pas mélanger la chair de la mère et le lait de l’enfant. Mais nous, on a tous les droits et les gauches aussi.

Analyse

Ce chapitre explore la fragilité de la relation exclusive entre Béa et Gladys après la rencontre avec Ingrid. La question de Béa ("Est-ce que j'existe encore pour elle maintenant ?") révèle une insécurité nouvelle chez celle qui a toujours été le centre du désir. La réponse de Gladys ("Tu es la plus importante") est rassurante, mais l'offre de Béa ("Tu peux la voir seule si tu veux") montre sa volonté de sacrifier son propre besoin pour le bonheur de l'autre. Le chapitre se termine par une célébration de leur lien, où la métaphore de l'accouchement et du cordon ombilical non coupé scelle leur union.

Symbolique

- L'insécurité de Béa : Pour la première fois, Béa doute de sa place. Gladys a été envoûtée par Ingrid, et Béa craint de ne plus exister. Cette vulnérabilité est nouvelle chez celle qui a toujours collectionné les conquêtes. L'amour exclusif rend vulnérable.

- L'offrande de Béa : Béa est prête à laisser Gladys voir Ingrid sans elle, par amour. Le geste est à la fois généreux et risqué. Gladys refuse, mais l'offre a été faite.

- La loyauté envers Misha : Béa ne sait plus envers qui être fidèle. Le réseau a une hiérarchie, une figure de patronne (Misha). Béa respecte l’autorité de Misha qui n’a même pas besoin d’être autoritaire. Misha est juste là pour Béa, quels que soient ses besoins. Pour Béa, l'obéissance n'est pas une soumission, c'est un choix.

- La géopolitique des fantômes : Les "homologues" de Béa (les autres réseaux) ont obtenu un "cessez-le-feu fantôme" au Moyen-Orient. Les politiques essaient de les imiter au Pakistan. La France, avec son industrie d'armement, a joué sur tous les tableaux, menant à l'"extrême centre de la macronie". Le commentaire politique est désabusé : le pouvoir au peuple (démos-cratie) est une fiction, les déviances des extrêmes sont à venir.

- La rime Béatrice/Gladys : L'affirmation est belle : leurs prénoms riment tout comme leurs amours, entre elles et avec Ingrid.

- L'accouchement sans coupure : Béa sort d'entre les cuisses de Gladys "comme un accouchement" et se pose sur sa poitrine "sans couper le cordon". L'image est puissante : elles sont mère et fille, liées par un cordon ombilical symbolique qui ne doit pas être coupé. "Il ne faut pas mélanger la chair de la mère et le lait de l'enfant" — référence à la culture juive qui donne naissance à la Chrétienté.

Bilan

- Béa : Elle est vulnérable, incertaine, mais généreuse. Son offre à Gladys (voir Ingrid seule) est un acte d'amour pur, un renoncement à la possession. Sa loyauté envers Misha est un rappel que le réseau est plus grand qu'elles. Sa déclaration finale ("Plus rien n'a de sens et tout prend du sens quand je plonge mon visage entre ses seins") recentre l'essentiel dans le corps.

- Gladys : Elle rassure Béa, affirme sa primauté. Sa déclaration ("Tu rimes avec moi") est poétique, presque incantatoire. Elle accepte l'offrande de Béa en la refusant : elle ne verra pas Ingrid seule. Sa fidélité est totale.

Conclusion

L'exclusivité est un choix, pas une évidence. Béa, qui a toujours été plurielle, choisit Gladys, mais cette décision la rend vulnérable. La peur de ne plus exister pour l'autre est le prix à payer. Son offrande (laisser Gladys voir Ingrid seule) est un acte de générosité, mais aussi une tentative de contrôler l'incontrôlable. Gladys refuse, affirmant que Béa est "la plus importante". L'accouchement symbolique, sans coupure du cordon, scelle leur lien : elles sont mère et fille, amantes et sœurs, liées pour la vie. "Il ne faut pas mélanger la chair de la mère et le lait de l'enfant" — la règle est énoncée, puis aussitôt transgressée. Elles ont "tous les droits et les gauches aussi". L'amour est au-delà des règles, des catégories, des bienséances. Il est dans le corps, dans le souffle, dans la plongée entre les seins. Le reste (la géopolitique, les réseaux, les obéissances) n'est qu'un "mirage de spectres". La réalité, c'est le corps nu contre le corps nu.

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