176 - toutes les civilisations
Le ciel se couvre et l’envie se dissipe, de toutes façons il n’est pas disponible alors on se console l’une l’autre avec nos jouets vibrants.
- Pas d’alcool. Pas de drogues. Pas de viande. Mais qu’est ce que tu baises ! Et tu jouis autant. Quels sont tes vices, en fait ?
- J’aime qu’on me pisse dessus. Et j’ai des pulsions à me faire violer. Je dois gérer pour ne pas me mettre en danger. J’avais mon cousin bi-gay pour ça.
- Je suis là maintenant pour contenir tes pulsions. C’est moi qui porte la culotte, je conduis la moto, j’ai le droit de vote.
- Tu es mon mec, Gladys, baise-moi par tous les trous.
Et elle le fait bien. Lentement et sûrement. En prenant son pied aussi. Elle aime bien violer les petites filles. On était faites pour se rencontrer. Tout d’un coup elle s’arrête et elle me prend dans ses bras. Je crois qu’elle va pas bien. Gladys se concentre sur sa respiration mais elle finit par sangloter.
- Je suis désolée, Béa, pardonne-moi.
- Je te pardonne, je t’aime Gladys et je suis là pour toi, pour toujours.
Je lui essuie le visage et elle se met à rire, soulagée. Je lui remet un oreiller sous la tête et je me blottis contre elle. Maintenant, dodo. Jessica me manque et je suis sûre que Jenna aussi lui manque. Elles aussi, sans doute. Demain, on va les retrouver, où qu’elle soient. C’est l’occasion d’une virée en moto, en dehors de la ville. On fait le plein et on prend les petites routes. Genlis, Auxonne, Dole où elles nous attendent. On arrive juste pour l’heure de la Messe de la divine miséricorde, à la collégiale Notre-Dame. Le lieu est magnifique. Et dire que Jésus n’a jamais existé ! C’est dingue le pouvoir des mensonge millénaires étalés sous nos yeux. Jessica et Jenna sont aussi magnifiques ensemble. Après l’Office il y a une sorte d’apéritif à l’abri sous tentes blanches où Jenna nous présente aux commerçants qui l’organisent. Jessica et Jenna reprennent leurs vélo et on les suit entre les gouttes jusqu’à une petite maison avec vue sur le Doubs.
- Gladys, tu es déjà venue ici ?
- Je n’ai pas eu cet honneur. En revanche, Jessica, si.
Jenna, en tant qu’ex de Gladys, est certainement aussi une fantômette qui avait des choses à cacher mais pas à Jessica qui m’avoue :
- Jenna vient d’un autre continent, Amérique du Sud, ceux qui ont sauvé leurs homologues du Reich en son temps. D’où l’intérêt de Gladys pour Jenna et d’où la reconnaissance des miens pour elle.
Notre Europe était et reste à la croisée de toutes les civilisations.
Analyse
Ce chapitre est celui de la vulnérabilité et de la révélation. Gladys, après avoir joué le rôle de la "lionne" dominante, craque et pleure. L'aveu de ses propres traumas est une brèche dans son armure. La virée à Dole pour retrouver Jessica et Jenna est une occasion de resserrer les liens du réseau. La découverte que Jenna est liée à l'Amérique du Sud, que ses ancêtres ont "sauvé les homologues du Reich", et que Gladys s'y intéressait pour cette raison, ajoute une dimension historique à leur constellation. L'Europe est "à la croisée de toutes les civilisations" — et leurs amours en sont l'incarnation.
Symbolique
- Les vices de Béa : Interrogée sur ses vices, Béa avoue : "J'aime qu'on me pisse dessus. Et j'ai des pulsions à me faire violer." La franchise est totale. Ces pulsions, autrefois gérées par son cousin Éric (le "bi-gay"), sont désormais contenues par Gladys. La relation amoureuse est aussi un cadre sécurisant pour des désirs potentiellement dangereux.
- Gladys comme "mec" : "Tu es mon mec, Gladys, baise-moi par tous les trous." La formulation est paradoxale : Gladys est une femme, mais elle est investie du rôle masculin (elle porte la culotte, conduit la moto, a le droit de vote). L'amour lesbien n'exclut pas le jeu de rôles, l'investissement de la position dominante.
- Les larmes de Gladys : Gladys, qui incarnait la force, la stabilité, la protection, craque. "Elle aussi a ses traumas et ses fantômes." L'aveu est brut : "Je suis désolée, Béa, pardonne-moi." Béa pardonne, console, rassure. La vulnérabilité est partagée, le soin est réciproque.
- La collégiale Notre-Dame de Dole : Le lieu est magnifique, mais Béa ironise sur le pouvoir des "mensonges millénaires" (Jésus n'a jamais existé). La religion est une fiction, mais ses bâtiments, ses rituels, ses communautés sont réels. La "Messe de la divine miséricorde" est un décor, un prétexte à se retrouver.
- L'héritage de Jenna : Jenna a hérité d'une petite maison avec vue sur le Doubs. Gladys n'y est jamais venue, mais Jessica a eu ce droit. Le réseau des fantômes a ses propres géographies, ses propres intimités.
- Les liens sud-américains de Jenna : La révélation est majeure. Jenna est liée à l'Amérique du Sud, ses ancêtres ont "sauvé leurs homologues du Reich". L'Allemagne nazie, la fuite des criminels, les réseaux d'exfiltration — tout cela est en toile de fond. L'intérêt de Gladys (juive) pour Jenna (descendante de ceux qui ont sauvé des nazis) est une forme de conciliation historique complexe. Jessica, d'origine allemande, a une "reconnaissance" envers Jenna. Les guerres du passé se résolvent dans les amours du présent.
Bilan
- Béa : Elle avoue ses vices, ses pulsions, avec une franchise désarmante. Sa vulnérabilité est exposée, mais elle est aussi celle qui console Gladys, qui pardonne, qui rassure. Elle est à la fois celle qui a besoin d'être protégée et celle qui protège.
- Gladys : Elle craque, pleure, avoue ses traumas. La "lionne" se révèle fragile. Sa demande de pardon est touchante. Sa relation avec Béa n'est pas seulement une relation de domination (elle porte la culotte), c'est aussi une relation de soin mutuel.
- Jenna : Elle est révélée comme une "fantômette" d'un autre continent, héritière d'une histoire trouble (les sauveurs de nazis). Son silence, sa discrétion, prennent un sens nouveau. Elle est le chaînon manquant entre Gladys (juive) et Jessica (allemande).
- Jessica : Elle connaissait déjà la maison de Jenna. Son rôle de passeuse est confirmé. Sa "reconnaissance" envers Jenna est un lien supplémentaire dans le réseau.
Conclusion
L'Europe est à la croisée des civilisations. Les amours de Béa, Gladys, Jessica, Jenna — une Française, une Juive, une Allemande, une Sud-Américaine — sont l'incarnation intime de cette croisée. Les guerres du passé (le Reich, les exfiltrations) ne sont pas oubliées, elles sont dépassées, réconciliées dans les corps qui s'aiment. Les "mensonges millénaires" des religions sont des fictions, mais les lieux qu'elles ont bâtis (la collégiale) sont des cadres pour des retrouvailles réelles. La vulnérabilité de Gladys, ses larmes, ses traumas, sont une leçon : la force n'exclut pas la fragilité. Béa, qui avoue ses pulsions violentes (se faire violer), est aussi celle qui console, qui pardonne. L'amour est un équilibre précaire entre domination et soin, entre désirs dangereux et protection mutuelle. La virée à Dole est une parenthèse, mais aussi un ancrage : la petite maison héritée, la vue sur le Doubs, les vélos sous la pluie — tout cela est réel, palpable, vivant. Les fantômes de l'Histoire hantent encore, mais ils ne font plus peur. Ils sont devenus des alliés.

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