179 - de deux mains
- Je suis désolée, Béa. Mon camp fait n’importe quoi, comme d’habitude. Vous avez des fantômettes sur place je suppose ?
- En fait, je ne sais pas. Faut demander à Pauline, c’est le Sud et elle a un accès aux informations certainement aussi évolué que le vôtre.
- Avec 2000 ans de retard. La création n’a pas dépassé son créateur.
- Ça fait longtemps qu’on a fait notre deuil du Liban. Mais ton ambassadeur aux USA dit vraiment n’importe quoi, c’est le lieu pour.
Nos élites sont minables. Pas étonnant qu’on existe. Et qu’on s’aime. Par dessus tout et tous. Gladys se fait pardonner par un discours labial entre mes cuisses et en échange je lui bouffe le cul. Ce sont nos pour-parler, nos pour-baiser plutôt. Faites l’amour, pas la guerre. Je suis son détournement de mineure avec circonstances aggravantes, elle est ma supérieure. Super hier et géniale aujourd’hui dans ma petite mort de notre champ de bataille.
- Tu commets un autre crime, Gladys. Je n’ai pas d’écailles, je ne suis pas casher. Heureusement que tu manges mon corps comme une hostie avec la croix que tu portes, dans le dos.
- Tu es mon bébé A, je t’aime, de toutes les façons.
On est aussi en vacances des autres et de leurs histoires qui évoluent sans nous. On s’en préserve aussi. On garde nos amies à distance et nos ennemies dans nos lits.
- Je suis une bonne prise pour toi, Gladys.
- Comme tu ne peux pas être mon âme sœur, tu es ma corps sœur.
C’est un signe, un message. Histoire d’une âme. Le livre de Thérèse. J’emmène Gladys la voir à la Cathédrale Saint Bénigne sous le soleil. On entre tremper nos doigts dans le bénitier pour faire le signe de croix. À l’intérieur il y a une photo et une statue avec des dizaines de bougies dédiées à Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, elles sont toutes allumées au milieu de ses fameuses roses rouges. À côté de son reliquaire, elle a même une prière inspirée de ses écrits.
- C’est un serment, Gladys. Elle était des nôtres.
- On va aussi écrire notre prière, Béatrice, sainte réconciliatrice.
On ressort dans la lumière avec nos lunettes de soleil pour remonter la rue vers le paradis de la bibliothèque Grangier où on se limite chacune à un livre, une carte postale et un stylo avant de rentrer doucement à vélo par les voies cyclables en traversant la place de la République où la fontaine de Carnot est bizarrement éteinte et sèche comme le Suzon alors que nous, on mouille déjà de nos petites morts aujourd’hui avant la grande de deux mains.
Analyse
Ce chapitre est une célébration de l'amour comme réponse au chaos du monde. Les "élites minables" (l'ambassadeur israélien aux États-Unis, les responsables libanais) sont critiquées, mais le propos bascule rapidement dans l'intime. Gladys se fait pardonner par un "discours labial", Béa lui rend la pareille. La référence à Thérèse de Lisieux ("Histoire d'une âme") et la visite à la cathédrale Saint-Bénigne ajoutent une dimension spirituelle à leur relation. Gladys, juive, porte la croix dans le dos et mange le corps de Béa "comme une hostie". La déclaration finale ("tu es ma corps sœur") répond à la distinction antérieure entre "corps sœur" (Jessica) et "âme sœur" (Gladys), en l'inversant.
Symbolique
- Le désordre du monde : L'ambassadeur israélien aux États-Unis dit n'importe quoi, le Liban est un deuil. Les élites sont minables. Le constat est amer, mais il justifie leur existence. L'amour est une réponse, une résistance.
- Les pour-parlers : Le cunnilingus et la feuille de rose deviennent des négociations intimes. "Faites l'amour, pas la guerre" est un slogan réactivé, mais détourné : leur amour est une guerre, leur guerre est un amour.
- Le détournement de mineure : Béa rappelle à Gladys qu'elle commet un "crime" (relation avec une mineure). Gladys assume. L'interdit est intégré, dépassé, célébré.
- Le corps comme hostie : Gladys, juive, ne peut pas manger de nourriture non casher (Béa n'a pas d'écailles). Mais elle mange le corps de Béa "comme une hostie". La croix qu'elle porte dans le dos (cachée) est le signe de cette transgression. Le sacré juif et le sacré chrétien se mêlent dans l'intimité.
- Corps sœur / âme sœur : La formule de Gladys ("Comme tu ne peux pas être mon âme sœur, tu es ma corps sœur") renverse la distinction posée au chapitre 162 (Jessica était "corps sœur", Gladys "âme sœur"). Les rôles sont fluides, échangeables. L'amour n'est pas une essence, c'est une relation.
- Thérèse de Lisieux : La "petite Thérèse", sainte des roses, est invoquée comme une "des nôtres". Son "Histoire d'une âme" est un livre de spiritualité, mais Béa y voit un "serment". La sainteté est une forme de déviance, une radicalité.
- La fontaine de Carnot : Éteinte, sèche, comme le Suzon. Les signes de la sécheresse (écologique, spirituelle) sont partout. Mais elles, elles "mouillent déjà de nos petites morts". L'eau manque dans la ville, mais pas entre leurs cuisses pleines d’envies et de vie.
Bilan
- Béa : Elle est celle qui rappelle les crimes, les interdits, les transgressions. Sa déclaration ("Je suis son détournement de mineure") est une provocation, mais aussi une revendication. Elle se veut "corps sœur" de Gladys, acceptant la redéfinition des rôles.
- Gladys : Elle se fait pardonner par le corps, propose le "pour-parler". Sa déclaration ("tu es ma corps sœur") est une inversion de la hiérarchie qu'elle avait elle-même établie. Elle est juive, mais porte la croix. Elle est "supérieure", mais elle s'agenouille.
Conclusion
L'amour est une réponse au chaos. Les élites sont minables, le monde part en guerre, mais Béa et Gladys s'aiment. Les "pour-parler" remplacent les négociations diplomatiques. Le corps de l'une devient hostie pour l'autre, transcendant les frontières religieuses (juive/catholique). Thérèse de Lisieux, la petite sainte aux roses, est récupérée comme une "des nôtres" — une fantômette de la spiritualité. La fontaine de Carnot est sèche, le Suzon aussi, mais elles, elles mouillent. L'eau manque, pas l'amour. "Corps sœur" est un titre plus précieux qu'"âme sœur" : le corps est là, présent, palpable. L'âme est une fiction, le corps est une certitude. Et ce corps, elles le donnent, le partagent, le célèbrent.

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