184 - de notre joie

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Comme je l’ai avoué avec humour en classe, mon grand-père paternel est sans doute la cause des déviances de son fils sur moi. Le cancer s’est vengé à ma place pour le papy et son fils s’est rendu justice tout seul par un suicide par dépression. Et moi, avec tout le mal que j’ai subi et transmis, que va-t-il m’arriver ? Je suis comme un déchet nucléaire, impossible à traiter donc destiné à être enterré. Coralie a reçu sa convocation pour les JDC. Ça se passe sur l’ancienne base aérienne. J’ai une planque là-bas. Dans la partie désaffectée et rétrocédée au civil. Le bâtiment B9, occupé par un artiste, un sérigraphiste. C’est une couverture bien-sûr. Il a même un berger allemand toujours avec lui. J’y vais pas souvent parce que c’est loin. Il faut prendre le tram pour chopper la ligne 6 du bus et ensuite il y a une bonne demi-heure de marche mais j’ai une sous-planque à Longvic où je dispose un vélo pour terminer le chemin. Mais je ne peux rien dire à Coco, elle n’est pas une fantômette comme nous toutes. Justement, ça fait d’elle une alliée plus forte que nous le jour où on se fait toutes purger, elle ne fera pas partie de la liste. On vote à l’unanimité avec Philippine pour faire d’elle une sous-fantômette. Je lui montrerai mes locaux après sa JDC, le sérigraphiste nous ramènera à la maison. C’est programmé pour dans un mois pile après la réception de la lettre. En attendant, sous couvert de club LGBT, on se retrouve toutes à une réunion informelle extérieure à l’établissement avec une cellule psychologique tenue par l’interne Andersson. Le proviseur est là, avec sa femme. On fait même une photo de groupe, une preuve qu’on a bien existé. Claude prend la parole :

  • Et si on existe c’est bien parce que les services officiels sont en panique et que modestement, on travaille mieux même si c’est à notre façon, parce que c’est à notre façon, en fait. La République est menacée, l’Europe est menacée, le monde occidental est menacé, la civilisation judéo-chrétienne qui a compris qu’elle avait déjà perdu et elle attend sa propre fin. Alors, est-ce qu’on en vaut la peine ?

On se croirait dans une secte avant un suicide collectif. Certaines regardent discrètement autour de nous pour évaluer la situation. Personnellement, je constate juste que c’est le bordel. C’est pas la première fois, c’est pas la dernière. Pas la peine de faire une liste, ce serait trop complotiste. Chacune sa vérité. Et la vérité, tout le monde s’en fout. On va finir en mythologie, c’est la coutume, pour les légendes. Il ne s’est rien passé du tout. Pour toujours et à jamais. Au risque de me prendre un savon, je réponds :

  • Oui. Nous, on en vaut la peine. Et on le paye de notre joie.

Analyse

Ce chapitre est une méditation sur l'héritage du mal, la transmission intergénérationnelle et la valeur de leur existence. Béa se définit comme un "déchet nucléaire, impossible à traiter donc destiné à être enterré" — une image saisissante de sa propre perception d'elle-même, fruit de l'inceste subi et des violences qu'elle a ensuite "transmises". La Journée Défense et Citoyenneté (JDC) de Coralie est l'occasion d'évoquer la planque de Béa sur l'ancienne base aérienne. La réunion informelle, avec le proviseur Claude, sa femme, Ingrid, et toutes les fantômettes, est un moment de mise en danger (la photo de groupe, "une preuve qu'on a bien existé") et de déclaration politique : Claude énumère les menaces (République, Europe, monde occidental, civilisation judéo-chrétienne) et demande si "on en vaut la peine". La réponse de Béa est un cri de foi.

Symbolique

- L'héritage du mal : Béa explicite la chaîne : le grand-père paternel (sa déviance) a causé les actes du père, qui s'est suicidé. Elle est le "déchet nucléaire", ce qui reste après la fission, impossible à recycler. L'image est apocalyptique, mais aussi lucide : le mal se transmet, se transforme, ne disparaît pas.

- La planque sur la base aérienne : Le bâtiment B9, le sérigraphiste, le berger allemand — une couverture artistique pour des activités moins avouables. La logistique (tram, bus, vélo) est décrite avec précision. Coralie, qui n'est pas une fantômette, est promue "sous-fantômette" : elle ne fait pas partie de la liste des purgeables.

- La photo de groupe : "Une preuve qu'on a bien existé." Le geste est dangereux (une trace, une preuve), mais il est aussi une affirmation : nous sommes là, nous avons vécu.

- Le discours de Claude : La République, l'Europe, le monde occidental, la civilisation judéo-chrétienne — toutes ces entités sont menacées. Claude énonce le diagnostic, puis pose la question : "Est-ce qu'on en vaut la peine ?" La réponse de Béa est une déclaration d'amour et de résistance : "Oui. Nous, on en vaut la peine. Et on le paye de notre joie."

- La secte avant suicide collectif : L'image est ironique, mais elle dit aussi la fragilité de leur position. Certaines regardent autour d'elles, évaluent la situation. Béa, elle, constate juste que "c'est le bordel".

- La mythologie et les légendes : "On va finir en mythologie, c'est la coutume, pour les légendes." Leur existence, leurs actions, leurs amours — tout cela deviendra un jour des mythes, des histoires qu'on raconte. "Il ne s'est rien passé du tout" (la devise) est à la fois un mensonge et une prophétie.

Conclusion

Être un déchet nucléaire, c'est être ce qu'on ne peut pas traiter, ce qu'on doit enterrer. Béa se reconnaît dans cette image : le mal qu'elle a subi, le mal qu'elle a transmis, font d'elle une matière dangereuse, irréductible. Mais la réponse à la question de Claude ("Est-ce qu'on en vaut la peine ?") est un "oui" sans hésitation. Leur existence, leur réseau, leurs amours — tout cela vaut la peine d'être vécu. La photo de groupe est une preuve qu'ils ont existé, une trace qui les rendra mythologiques. Le discours de Claude est un diagnostic lucide : le monde occidental est menacé, la civilisation judéo-chrétienne a déjà perdu. Mais dans cette fin annoncée, eux, ils en valent la peine. Le bordel continue, ce n'est pas la première fois, ce ne sera pas la dernière. "Il ne s'est rien passé du tout" — et c'est ainsi, dans cette négation, que l'histoire s'écrit.

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