188 - être infini
En ce Dimanche du Bon Pasteur, le quatrième de Pâques, je suis la porte des brebis et le seigneur est mon berger, les deux lectures de la Messe, Gladys et moi au pupitre, Jean 10 1-10, Psaume 22. Elle adore ça, être catholique, comme une couche supplémentaire à son âme, la plus croustillante, la plus sucrée. Elle a appris le texte par cœur et fait semblant de le lire en me regardant comme un défi à l’amour en ce lieu où on se sent, chez nous, dans le secret de sa conversion, entre autres. Elle ne sera pas toujours là. On ne sera pas toujours jeunes. Mais là, on jouit de notre présent en puissante jeunes femmes pleines de désirs assouvis, debout et droites, puissantes même face à l’éternel sacré. Surtout. Sur tout. Sûres de tout ce qui définit notre amour l’une pour l’autre. Je crois, je crois même voir briller sa croix et son aura dans les rayons frisant du soleil coloré par les vitraux, dans l’air saturé d’encens, l’air dansant dans le chant de la chorale qui vibre sous l’orgue divin qui trône derrière nous, au-dessus, par delà les âmes connectées au spirituel, dans la prière, commune, des esprits de nos corps, comme des fantômes plus ou moins conscients de leur statut, de leurs statues qui ne savent pas qu’elles sont pierre comme l’édifice qui nous abrite et se dresse là depuis mille ans, sur notre présent éphémère et structurel de notre condition de mortelles qui vivent leur vie et prennent aussi, celle des autres, du moins pour moi parce que Gladys, je crois qu’elle en est Vierge, comme une apparition digne d’un pèlerinage elle est là devant moi à me rejoindre d’un pas solennel de cérémonie où je lis sur ses lèvres un message secret : « ani ohev otech ». Hier au midi solaire, des abeilles se sont installées en grappe sous la tonnelle de chèvrefeuille. La ruche était surpeuplée, la Reine est partie avec la moitié des effectifs mais elle ne peut pas voler longtemps. Posées en boules, les éclaireuses cherchent autour un endroit définitif où s’installer. Aujourd’hui au midi solaire, le ballon de rugby qu’elles formaient a disparu. Elles sont parties. Ailleurs. Et sous le soleil de l’après-midi, je butine la Gladys qui jure sous les sensations qui remontent de son ventre.
- J’adore les dimanches, bordel de Dieu. Plus de doigt, derrière aussi.
- Okay j’arrête le pilotage automatique et je passe en manuel.
Jouir le jour du Seigneur, telle est notre condition de croyante pratiquante. Elle m’indique ce qui lui fait le plus d’effet afin que je peaufine ma prière de ma peau dans la sienne, du bout de mes doigts et du bout de ma langue pour combler ses désirs et la faire chavirer dans l’évanouissement de sa conscience noyée dans l’absolu de l’esprit saint qui explose sur son âme dont les 21 grammes la quittent un instant du présent qui lui semble être infini.
Analyse
Ce chapitre est une célébration de l'amour sacré et profane, mêlant la liturgie catholique à l'intimité charnelle avec Gladys. La lecture à deux voix à l'église, la conversion de Gladys, les abeilles qui essaiment, le jeu de la ruche et de la butineuse — tout cela construit un monde où le religieux n'est plus une contrainte mais un décor, un langage, un terrain de jeu. La déclaration finale est une profession de foi hérétique, une réappropriation du sacré par le corps.
Symbolique
- Le Bon Pasteur : "Je suis la porte des brebis" (Jean 10). Béa et Gladys lisent ensemble à l'église. La conversion de Gladys n'est pas un reniement, c'est un ajout, un enrichissement.
- Le Psaume 22 : "Le Seigneur est mon berger." Gladys s’adresse à Béa. Son regard est absolu. Le texte est su. La lecture n'est qu'un prétexte.
- L'éphémère et l'éternel : La lucidité est là, mais elle n'entame pas la jouissance du présent.
- La croix et l'aura : Le religieux (l'encens, l'orgue, la chorale, les âmes connectées) est un décor, une vibration, une musique.
- Le message secret : "ani ohev otech" — "je t'aime" en hébreu. La langue juive de Gladys, murmurée au moment de la communion catholique. Les deux identités se mêlent, se répondent.
- Les abeilles : Métaphore de leur amour : elles essaiment, elles butinent, elles cherchent un lieu. Mais pour l'instant, elles sont là.
- Butiner Gladys : La métaphore est filée. Le jeu de mots (les abeilles, la ruche, la butineuse) est une déclaration d'amour : elle la butine (elle la goûte, elle la célèbre) comme les abeilles butinent les fleurs et nourrissent leur Reine.
- Jouir le jour du Seigneur : La phrase est une provocation, mais aussi une profession de foi. Le dimanche, jour du Seigneur, est leur jour. Elles sont croyantes (en l'amour, en Dieu, en l'absolu) et pratiquantes (elles le célèbrent par le corps).
- Les 21 grammes de l'âme : La théorie (pseudo-scientifique) selon laquelle l'âme pèserait 21 grammes. Gladys, dans l'extase, voit son âme la quitter un instant. L'absolu de l'esprit saint explose sur elle. Le présent lui semble infini.
Bilan
- Béa : Elle est la bergère, la butineuse, celle qui guide. Sa lecture à l'église, son jeu avec Gladys, son pilotage manuel — tout cela montre une femme qui maîtrise son corps et son désir. Sa déclaration sur le dimanche est une affirmation de pouvoir.
- Gladys : Elle est la convertie, la juive devenue catholique par "couches superposées". Son message en hébreu ("ani ohev otech") est un rappel de ses origines. Sa jouissance, ses sensations, son évanouissement — tout cela est célébré.
Conclusion
Le sacré est un terrain de jeu. Gladys ajoute le catholicisme à son âme juive. La lecture à l'église est une performance, un défi à l'amour. Les abeilles essaiment, partent ailleurs, mais pendant qu'elles sont là, Béa butine Gladys. Le dimanche, jour du Seigneur, est leur jour. Jouir le jour du Seigneur est leur liturgie. Les 21 grammes de l'âme quittent Gladys un instant, l'absolu explose. Le présent lui semble infini. Et c'est sa vérité, dans l'instant avec comme témoin active et à charge, Béa.

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