189 - cérémonie occulte

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Les cours au lycée sont comme un théâtre. On change de pièce toutes les heures dans un système qui voit diminuer ses effectifs, il y aura deux millions d’élèves en moins dans la prochaine décennie, suppression de postes et fermetures de classes, c’est la décroissance dans un monde qui ne fonctionne qu’avec des logiciels de croissance donc plus rien n’a de sens comme le chante Angèle, ou en spray. Au loin, chez les grands, la planète est en guerre. Le chef du monde libre échappe à un nouvel attentat. Au Lycée, neufs délégations d’élèves s’apprêtent à partir à l’étranger, dans le vrai, en Europe. On y a des passeuses, des sous-fantômettes, des apôtresses qui diffusent l’esprit saint dans les langues des pays ciblés. Allemagne, Tchéquie, Pologne, Italie, Macédoine, Roumanie, Autriche, Croatie et Finlande. On en reçoit trois autres en échange. Jessica va gérer l’Allemande, Misha la Polonaise et la Tchéquie n’a pas de passeuse. Dans le jardin on coupe les branches du cerisier qui commencent à gêner la terrasse. On voit mieux le lilas en fleurs et les cabanes à oiseaux qui continuent de manger les graines malgré la météo clémente. C’est de l’énergie facile pour construire les nids. Aujourd’hui le soleil se cache. Même Gladys n’est pas disponible. Elle me suggère elle-même d’aller me faire réconforter par Ingrid. Toujours accueillante chez elle, un temps adapté à une bonne soupe de printemps, son fluide magique pour échauffer nos corps.

  • Qu’est ce que tu mets vraiment dans ton Philtre ?
  • Tout mon amour, pour toi. Je serai toujours là pour te voir grandir et tu seras toujours là pour me voir devenir médecin.

Autrement dit, quand je vais perdre Gladys, je ne serai pas seule. J’aime pas l’avenir. C’est toujours plein de contraintes et d’adversités. Vive le présent de ma peau qui glisse dans les plis de Ingrid lui soutirant quelques soupirs de soulagement de son plaisir. Nos vingts doigts se promènent sur nos corps comme deux aveugles qui se scannent en caresses tactiles sous les griffes de nos ongles. Je goûte à ses endroits les plus humides, les oasis de son petit corps fertile d’orgasmes, toutes en douceurs de nos langues qui se mélangent à d’autres humeurs.

  • Je suis une détournée de majeure avec circonstances aggravantes d’être ta patiente. Heureusement que tu n’es pas encore diplômée.
  • Quand je le serai, on sera en toute légalité. En attendant, on peut jouir de l’égalité de la gourmandise de l’envie de notre luxure.

Elle sait aussi de quoi et comment me parler, le verbe avant le geste qui me fait m’évanouir en elle telle une miraculée en cérémonie occulte.

Analyse

Ce chapitre est une méditation sur la décroissance et la guerre en toile de fond, contrastant avec l'intimité retrouvée chez Ingrid. Les échanges scolaires (les délégations en Europe, les passeuses) sont l'occasion de déployer le réseau des fantômes dans neuf pays. Le jardin est un havre de paix, mais Gladys n'est pas disponible. Béa se rend chez Ingrid, qui la réconforte avec sa soupe. L'amour est une médecine, une promesse pour l'avenir.

Symbolique

- Le lycée comme théâtre : Chaque heure change de pièce, dans un système qui se dégrade. La "décroissance" (baisse des effectifs, suppression de postes) contredit la logique de croissance de la civilisation en déclin. "Plus rien n'a de sens" — la chanson d'Angèle (ou en spray) est une ironie.

- Le jardin : Le soin du jardin contraste avec les menaces extérieures.

- L'indisponibilité de Gladys : Béa doit se faire réconforter par Ingrid. La soufflerie est douce, presque sans chagrin. Le réseau (Ingrid) est toujours là quand un maillon manque ou s'absente.

- Le philtre magique d'Ingrid : La soupe de printemps est une métaphore de la médecine par l'amour. Une promesse d'avenir, malgré l'aversion de Béa pour l'avenir.

- L'égalité de la gourmandise : Le jeu de mots (égalité/gourmandise) est une pirouette. En attendant la légalité, elles peuvent jouir de l'égalité du désir, de la luxure partagée.

- Le verbe avant le geste : Ingrid sait parler avant d'agir. La parole est une caresse, une préparation. Béa, qui a toujours privilégié le corps sur les mots, reconnaît ici la puissance du verbe.

Bilan

- Béa : Elle est dans une posture d'attente. Sa déclaration est une provocation, mais aussi un rappel de son statut de mineure. Le "verbe avant le geste" d'Ingrid la surprend, la subjugue.

- Ingrid : Elle est la soignante. Sa soupe est un philtre, son amour une médecine. Sa capacité à parler est aussi importante que ses gestes.

- Les autres : Le réseau se déploie en Europe, pendant que Béa, un temps, se recentre sur l'intime.

Conclusion

Le monde est en guerre, le lycée est un théâtre en décroissance, mais le jardin continue de pousser. Les oiseaux construisent leurs nids. Les délégations partent en Europe. Le réseau des fantômes s'étend. Mais parfois, Gladys n'est pas disponible. Alors Béa va chez Ingrid. La soupe de printemps, le philtre magique, les doigts qui se promènent comme les aveugles le font pour lire — tout cela est une liturgie intime, une célébration du présent. La médecine et l'amour, le verbe et le geste, la légalité et la gourmandise — tout cela se mêle. L'égalité de la luxure, en attendant la légalité. Le présent est une oasis. Ingrid la gourou, Béa la miraculée. Et le miracle, c'est d'être là, ensemble.

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