192 - cueille le jour
Comme c’est sa tante par alliance, elle ose l’embrasser et moi aussi, on essaie même à trois mais ce n’est pas très pratique. On emporte tout ça dans nos rêves. Au lever du jour sa monture se pointe à la maison et on se retrouve en forêt de Cîteaux à chercher du muguet, celui-là même qui a tué Charles IX. Je me sens en sécurité entourée d’arbres et à la merci de Gladys qui veut me faire jouir contre un arbre. Il fait si beau. Quand on rentre on s’arrête à une boulangerie étrangement ouverte. Pour une fois, le 1er Mai, on peut acheter du pain. Même les poubelles sont passées. Vive la France Libre ! On offre de l’amour et un brin à tout le monde. Il sent extrêmement bon, le muguet. Jessica aussi quand je l’embrasse. Mon cerveau et mon corps bouillonnent. J’aimerais ralentir. Redevenir simple et basique. Comme quand je suis avec Ingrid où je m’adapte à ses tocs contagieux, où elle aussi aime arrêter de penser en s’oubliant sur mon petit corps affectueux. Ingrid ne me juge pas et prend ce que je veux bien lui donner. Pendant que Gladys est prise ce samedi par des obligations familiales où je ne suis pas la bienvenue, je retrouve Ingrid chez elle, rue Saint-Honoré où il est plus question de salade que de soupe. Elle a installé une petite table sur le jardin qui donne sur la rue où personne ne passe tellement elle est petite en sens unique.
- Comme moi, mais c’est quand même le nom d’un dessert.
- Ça te va si bien. Tu es toute sucrée de désir. Goûte à mon sel.
En extérieur on reste correctes mais à l’abri des regards on se mange aussi, comme une fraîche salade de printemps trop chaud, trop tôt. Avant de passer sous la douche, je lui arrange sa franche avec quelques coups de ciseaux au dessus de ses beaux yeux gris bleu en amande. Ingrid a le charme de la vulnérabilité d’une handicapée, mentale, une proie facile qui elle aussi abuse de moi en poupée sexuelle ouverte à tous ses vices. S’il ne devait en rester que deux, ce serait elle et moi. Je suis sa préférée et elle est ma plus facile à vivre, à jouir, à en mourir tellement c’est fort entre nous où on arrive même à jouir au même moment, c’est son talent à elle je pense, elle est en totale maîtrise de son plaisir.
- Je me sens tellement heureuse avec toi, Béa. Comment s’est possible ?
- C’est pas gagné, je suis heureuse aussi avec Gladys et Jessica. L’échange de nos partenaire n’était pas du tout évident. Mais ça a marché. Quand je vois Jenna et Jessica ensemble, elles sont trop belles. Et moi, je correspond plus aux déviances de Gladys que j’essaie de ne pas trop t’aimer avant de la perdre. Toi, tu m’es offerte par Misha. En attendant je récolte le bonheur de Gladys comme on cueille le jour.
Analyse
Ce chapitre est une célébration du muguet (le 1er Mai, la fête du travail, l'amour) et une méditation sur la fugacité. La boulangerie étrangement ouverte, les poubelles passées ("Vive la France Libre !") sont des notations ironiques : le monde ordinaire continue, indifférent. La forêt de Cîteaux, l'arbre contre lequel Béa jouit, le muguet qui a tué Charles IX — tout cela est un décor champêtre, une nature à la fois belle et mortifère. La scène avec Ingrid, rue Saint-Honoré, est une oasis de douceur. Les "tocs contagieux" d'Ingrid, sa vulnérabilité, sa maîtrise du plaisir simultané, en font "la plus facile à vivre".
Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés
- Le muguet : Porte-bonheur, symbole du 1er Mai, mais aussi plante vénéneuse (celle qui a tué Charles IX). L'amour est un poison, le bonheur est une fleur qui sent bon, mais qui peut tuer.
- La forêt de Cîteaux : Lieu de l'abbaye cistercienne, de la spiritualité, du silence. Béa s'y sent "en sécurité". L'arbre contre lequel elle jouit est un autel païen, une célébration de la nature.
- La boulangerie ouverte : Le 1er Mai, les boulangeries sont censées être fermées (jour férié). Celle-ci est "étrangement ouverte". Une anomalie, une faveur. "Même les poubelles sont passées." La vie normale continue, par miracle.
- Ingrid et ses tocs : L'autisme d'Ingrid n'est pas un handicap, c'est une façon d'être au monde. Béa s'y adapte, s'y abandonne.
- La salade au lieu de la soupe : Changement de saison. Le printemps est là, les repas s'allègent. La table sur le jardin, la rue anecdotique, "en sens unique" — Ingrid est comparée à cette rue, "personne ne passe". "Comme moi, mais c'est quand même le nom d'un dessert" (le Saint-Honoré est un gâteau). Le jeu de mots est tendre.
- La frange d'Ingrid : Béa lui arrange sa frange "avec quelques coups de ciseaux". Le geste est intime, domestique. Prendre soin de l'apparence de l'autre, c'est l'aimer.
- Le fantasme à deux : "S'il ne devait en rester que deux, ce serait elle et moi." La déclaration est radicale. Gladys, Jessica, Jenna — tout le reste serait sacrifiable. Ingrid est la "plus facile à vivre, à jouir, à en mourir".
Bilan
- Béa : Elle est dans une posture de réceptivité (l'arbre, la douche, la frange coupée). Sa déclaration sur Ingrid ("s'il ne devait en rester que deux") est un coup de théâtre. Gladys, pourtant si centrale, pourrait être sacrifiée. L'amour n'obéit pas à des règles.
- Ingrid : Elle est la "proie facile", la "handicapée mentale", mais c'est elle qui maîtrise son plaisir, qui provoque l'orgasme simultané. Sa vulnérabilité est une force. Sa frange coupée, ses tocs, son jardin secret — tout cela en fait un personnage inclassable, irréductible.
- Gladys : Elle est absente, prise par ses "obligations familiales" où Béa n'est "pas la bienvenue". Le chapitre est une parenthèse dans leur relation, une exploration d'autres possibles.
Conclusion
Le muguet sent bon, mais il tue (Charles IX). L'amour est une fleur vénéneuse, un poison délicieux. La forêt de Cîteaux, lieu de spiritualité, devient un terrain de jeu érotique. La boulangerie ouverte le 1er Mai est un miracle ordinaire. Ingrid, avec ses tocs, sa frange, son jardin en sens unique, est un refuge. Béa s'y adapte, s'y abandonne. L'orgasme simultané est son talent, sa magie. La déclaration ("s'il ne devait en rester que deux") est vertigineuse : Gladys, la passion dévorante, pourrait être reléguée. Ingrid, la "plus facile à vivre", serait la survivante. Mais l'amour n'est pas un choix, c'est une accumulation. Béa récolte le bonheur comme on cueille le jour — sans savoir si la fleur est vénéneuse, sans savoir si elle survivra. Le muguet est là, aujourd'hui. Demain, il fanera. Mais aujourd'hui, il sent bon.

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