194 - tatouage de déporté

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Super matinée. Je me prends une bâche en français, absence injustifiée en anglais et mon badge ne passe pas à la cantine parce que j’ai oublié de réserver. En fait, j’ai plutôt une vie normale, merdique, comme tout le monde. Alors je me barre, je rentre à la maison. En fait, j’ai le temps, je reprends pas avant 15H00, prof absent, en formation. Il y a pas un âge pour arrêter d’apprendre ? On infantilise les senior. J’ai lu un article d’un médecin, un physiologiste qui prêche pour la retraite à 50 ans, c’est le début de la fin dans une vie humaine. Je préciserais même 45 pour les femelles. J’ai trois décennies devant moi à en valoir le coup. J’entre toujours par la cuisine, Gladys est là à discuter avec ma mère.

  • Gladys ! Glad to see you. What’s the fuck up ?
  • Je reste pas. On m’interdit de te voir.
  • On te dit encore quoi faire. T’es pas majeure ?
  • Justement, toi pas.

Détournement de mineure. Avec son passif, ça coince. Pas grave, je suis patiente et elle aussi. Alors on s’en fiche. On est bien au dessus de tout ça. Moi aussi j’aimerais qu’on m’interdise de voir tous les majeurs. Avec mon passif. Mais dans ce sens là, c’est plus moral, plus légal, plus n’importe quoi alors ça passe. On en est là. J’éteins tous mes monolithes sauf un. J’enlève ma mèche arc-en-ciel. Fini les conneries. Au lycée le rondouillard de la classe me fait une réflexion, genre : « enfin normale ».

  • Quand je te regarde, je réalise à quel point la race humaine est proche de la génétique du cochon. Tu sais que tu vas mourir prématurément ?
  • C’est pas la quantité qui compte, c’est la qualité, de ce que je mange.
  • Ton cœur va lâcher. Viens courir avec moi, ça te fera du bien.
  • Mon cœur va lâcher mais le tien va se briser à courir pour rien.
  • Chacun son truc. J’ai un problème avec la bouffe mais c’est résolu. Électrochocs. Ça a diminué mon QI aussi, c’est un facteur aggravant.
  • C’est ce que je dis, enfin normale.
  • On est tous sauf normaux, gros livier. Tu as le nom d’un arbre, moi d’une Reine. Ton huile est peut-être magique mais celle de mon onction est sacrée.
  • La Princesse Béatrice, fille de son illustre père Andrew, ça te va bien.

C’est une insulte de vérité qui devrait me fâcher mais je me sens flattée et je le trouve divertissant, rafraîchissant, charmant. En cours je m’installe à côté de lui, à sa gauche pour pas se gêner. Je suis gauchère, il est droitier. Il sent bon. On s’écrit des mots doux dans la marge de nos feuilles de notes. Je lui note mon 07 au feutre sur son avant bras dodu. Tatouage de déporté.

Analyse

Ce chapitre est une plongée dans le quotidien banal de Béa. Après des mois de missions, de rencontres, de passions dévorantes, la vie ordinaire la rattrape : une bâche en français, une absence injustifiée, un badge de cantine qui ne passe pas. La confrontation avec Gladys est brève et frustrante : on lui interdit de voir Béa. Béa enlève sa mèche arc-en-ciel. La scène avec le rondouillard est une surprise : Béa, qui évolue dans des cercles de filles et d'hommes plus âgés, rencontre un garçon de son âge, un nouveau Victor, simple, direct, elle lui propose de courir pour sauver son cœur. Le numéro de téléphone inscrit sur son avant-bras est une image forte et provocante, comme une condamnation au pire.

Symbolique

Béa se retrouve confrontée aux tracas quotidiens. La banalité est un soulagement. Gladys est mise en garde. Béa ironise sur l'absurdité de la loi. Béa renonce à son identité ostentatoire. Le rondouillard incarne la normalité. Le numéro de téléphone inscrit sur l'avant-bras d'Olivier est comparé au tatouage des déportés des camps. L'image est choquante, mais elle dit l'intimité forcée, la marque indélébile.

Bilan

Béa est désœuvrée, presque désabusée. La vie normale la rattrape, et elle l'accepte presque. Son ironie sur l'interdiction de voir Gladys, son geste d'enlever la mèche arc-en-ciel, sa conversation avec Olivier – tout cela montre une jeune femme qui cherche un équilibre entre l'extraordinaire (ses missions, ses amours) et l'ordinaire (les cours, les bâches, la cantine). Olivier : Son franc-parler, son humour, tout cela en fait un personnage attachant. Il n'a pas peur de Béa, il la taquine.

Conclusion

La vie normale est merdique, mais elle est aussi un répit. Les bâches, les absences injustifiées, les badges de cantine – tout cela est d'une banalité rassurante. L'interdiction de voir Gladys est une absurdité juridique que Béa dépasse par l'ironie. La mèche arc-en-ciel enlevée est un renoncement à l'identité militante. Olivier, le rondouillard, offre une autre possibilité : la normalité. Béa le trouve "divertissant, rafraîchissant, charmant". Le numéro de téléphone sur l'avant-bras est un "tatouage de déporté" – une image terrible, mais qui dit aussi l'urgence de vivre, de contacter l'autre, de ne pas oublier. La vie normale est merdique, mais elle est aussi, parfois, une bouffée d'air frais.

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