Vendredi 29 mai
Cela faisait près de deux semaines que nous ne nous étions pas vus, Fañch et moi. A croire que le monde entier s'était ligué contre nous pour nous empêcher de nous voir.
Le dimanche soir du week-end de l'Ascension, son pote Medhi qui bossait à l'Escape Game, s'était fait renverser à vélo. Il était une heure du mat, il rentrait du boulot, une voiture lui avait grillé la priorité. Il avait fait un vol plané par-dessus le capot de la bagnole. Bilan : une cheville foulée et un poignet cassé. Quelle idée aussi de vouloir arrêter une voiture avec une main ! S'il n'avait pas eu le poignet cassé, il aurait encore pu marcher avec des béquilles mais là il était coincé chez lui. L'Escape Game était déjà en sous-effectif car Julien et Alice avaient demandé à ne pas bosser pendant des deux dernières semaines de mai, saison des examens à la fac oblige. Matthieu, leur boss, avait supplié Fañch de remplacer Medhi au pied levé. Fañch m'avait assuré que cela ne le mobiliserait pas beaucoup car c'était en général une période calme, justement parce que beaucoup d'étudiants étaient en examen.
Ça n'a pas été calme. C'est Fañch qui gérait le planning. Au fur et à mesure que les réservations tombaient sur le site, il affectait les game master aux joueurs. Quand il n'y avait plus de game masters disponibles, c'est lui qui s'y collait. Il était même parfois obligé d'appeler Matthieu à la rescousse. Tous les jours, Fañch me disait que ce soir-là ça allait le faire. Tous les soirs il était pris jusqu'à minuit, voire une heure du matin, le temps de ranger les salles et de faire quelques réparations quand les joueurs avaient cassé quelque chose. Et ça recommençait le lendemain. J'avais bien fait d'aller voir seule ma mère le week-end de Pentecôte : il n'aurait de toute façon pas été disponible.
Cette semaine ça avait été pire encore. Une vague de chaleur s'était abattue sur la Bretagne. Une canicule en mai ! En Bretagne ! Et dire qu'il y en a qui doutent encore du changement climatique ! L'Escape Game étant climatisé, ça a été la ruée même dans la journée.
Fañch me manquait. Terriblement. Horriblement. Toutes les nuits je cherchais son corps dans le lit. Je recherchais sa chaleur même pendant les nuits chaudes. Je voulais goûter à la douceur de sa peau. Je voulais ses rires, ses sourires, je voulais sentir son odeur, entendre sa voix. J'étais en manque. Jamais un mec ne m'avais fait un tel effet. C'est son absence qui m'a fait comprendre que je l'avais vraiment dans la peau. Et si c’était lui, le bon, ma moitié, mon double, l'homme de ma vie ?
Même sa voix, je n'y avais pas accès. On communiquait par textos. Moi je travaillais de jour, lui de nuit, comment faire autrement ? J'ai horreur des vocaux. Lui aussi. Il ne savait même pas faire, m'avait-il dit. Il n'avait jamais essayé de faire, avait-il reconnu.
Medhi était revenu bosser la veille. Sa cheville allait mieux. Il se déplaçait avec une botte de marche. Si on allait le chercher en voiture, si on l'aidait à ranger les salles en faisant tout ce qu'il ne pouvait pas faire à une main, ça le faisait. Julien et Alice avaient fini leurs exams et allaient assumer le week-end. Medhi était capable de faire à nouveau la plupart des menues réparations. Sauf grosse casse comme le premier matin de notre rencontre, j'allais avoir mon Fañch pour moi toute seule ce week-end.
Le mardi j'étais allée voir ma sage-femme et elle m'avait posé un stérilet. J'avais été un peu inquiète d'apprendre que les fils du stérilet allaient rester dans mon vagin. Il n'y avait pas de risque que cela gêne mon mec ? La sage-femme m'avait rassurée mais je n'étais à moitié convaincue.
J'avais pris de quoi manger chez un traiteur vietnamien. J'avais changé les draps du lit. J'avais mis une petite robe bleue qui me faisait un superbe décolleté, exprès pour lui qui aime tant mes seins. Je m'étais préparé un verre de rhum arrangé aux fruits de la passion. J'avais sorti la bouteille de pastis qu'il était le seul à boire, de l'eau, des glaçons. J'étais prête. Et impatiente.
***
Fañch était arrivé vers vingt heures. Il s'est excusé du retard. Expliquer à Julien comment ranger les salles avec Medhi lui avait pris plus de temps qu'il ne l'avait imaginé. Il avait traversé tout Rennes en vélo. Mais il m'avait fait plaisir : il avait mis son casque. Je le tannais avec cela depuis l'accident de Medhi. Heureusement que Medhi, lui, portait un casque tout le temps sinon ça aurait pu être plus grave. Fañch qui détestait avoir quoi que ce soit sur la tête, m'avait promis de le mettre plus souvent. « Tout le temps », avais-je insisté. « Oui maman ! »
« Je n'ai pas besoin de troisième maman, j'en ai déjà deux sur le dos ». Car il y avait sa mère mais aussi Soizic, sa belle-sœur. Son frère ainé Gwendal, avait 14 ans de plus que lui. Fañch était un accident, pas prévu au programme familial. Quand Gwendal était ado, c'était lui qui gardait son petit frère quand ses parents sortaient. Il faisait ces soirs-là toujours venir Soizic qui était déjà sa petite amie de l'époque. Fañch pense que Gwendal et elle n'ont eu qu'un seul amour dans leur vie. Fañch soupçonnait que c'est pendant qu'ils jouaient aux baby-sitters qu'ils s'étaient dépucelés l'un l'autre. Il avait le souvenir de Soizic en slip venant le consoler quand il avait fait un cauchemar. Est-ce qu'on fait du baby-sitting en slip ? Il avait donc quasiment toujours connu Soizic et il la considérait plus comme sa mère que comme sa sœur. Il avait quasi autant de différence d'âge avec son neveu qu'avec son frère. Il se comportait avec eux plus comme le grand frère qu'avait été Gwendal pour lui que comme un oncle. De son autre frère Corentin, il était moins proche. « Corentin a toujours été compliqué ». Alors que Corentin habitait également Rennes, il le voyait moins souvent que Gwendal et Soizic qui vivaient dans le Morbihan. Tout ce que je savais de Corentin était qu'il était ingénieur (« la tête de la famille ») , travaillait dans les énergies renouvelables et avait pour compagnon un certain Emilien qui travaillait comme assistant chez un avocat. Oui, Corentin était homosexuel.
J'avais ce soir-là trouvé mon Fañch encore plus beau que d'habitude. Mélanie sa coiffeuse préférée lui avait fait une super coupe de surfeur californien blond. Ou à la Brad Pitt comme avait Amanda quand je lui avait envoyé la photo la veille. Fañch s'était amusé à me faire enrager avec sa coiffeuse. Mélanie par ci, Mélanie par là. Mélanie a dit ceci, Mélanie a dit cela. « Mélanie s'occupe très bien de moi ». « Mélanie a des seins plus gros que les tiens ». J'en étais jalouse jusqu'à ce qu'il m'avoue qu'elle avait plus de cinquante ans et que c'était sans doute à ses trois maternités (c'était notamment la mère d'Alice, sa collègue de l'Escape Game), qu'elle devait sa poitrine particulièrement opulente.
Fañch avait super faim. Il a dévoré tout ce que j'avais acheté à manger. Il me dévorait des yeux aussi. J'avais d’ailleurs l'impression qu'il ne me regardait pas toujours dans les yeux. Mon décolleté plongeant faisait son effet. Je pense qu'il avait surtout envie de me dévorer les seins. J'avais aussi très envie qu'il le fasse.
Quand son ventre a semblé être rassasié, je lui ai demandé : « Qu'est-ce qu'on fait ? Il est 22 heures. On se matte un film ou t'es trop fatigué et on va se coucher tout de suite ? »
Il m'a décroché son fameux petit sourire espiègle et a répondu :
« Je ne suis pas si fatigué que cela mais je veux bien aller me coucher tout de suite. Mais avant une douche. J'ai transpiré comme un bœuf à vélo. Il a fait encore chaud ce soir.
- Vas-y, je débarrasse la table pendant ce temps-là ! »
Quand je suis arrivée dans la chambre, il y avait son pantalon couleur mastic avec son gros ceinturon dessus, accroché à la porte du placard, comme il avait l'habitude de le faire. Il y avait ses éternelles tennis en toile au pied du pantalon. Bleues clair, cette fois. Assorties à sa chemisette. Il y avait toujours ce petit sens du détail dans la façon dont il s'habillait et qui me plaisait chez lui. Sa chemisette était jetée en vrac sur le lit. Je l'ai portée à mon visage pour en respirer l'odeur. Ça sentait un mélange entre le parfum de son eau de toilette et celle de sa transpiration. Ça sentait le Fañch, qui même sans être présent, remplissait à nouveau toute la pièce.
Il est sorti de la salle de bain. Il n'avait pas pris le temps bien d'essuyer. Des gouttelettes coulaient encore sur son torse. Ses cheveux étaient mouillés. Il portait un caleçon bleu clair, assorti au reste. Je lui ai pris la main et l'ai guidé vers le lit. Il était debout devant moi. Je me suis assise au bord du lit. J'ai tiré son caleçon vers le bas. « Enlève moi ça ! ».
Son sexe sentait la verveine, l'odeur du gel douche. Je l'ai pris en bouche sans attendre. J'en avais trop envie. Au bout de quelques minutes, il m'a demandé d'arrêter. Je n'ai pas pris de risques. Je l'ai fait s'allonger sur le dos. J'ai commencé à me déshabiller. Quand il donnait des signes d'impatience et essayait de me caresser, je lui donnais un sein à embrasser, à lécher, à sucer. Sa queue était toujours toute droite et pulsait au rythme de son excitation. Après avoir enlevé ma culotte je me suis assise sur ses cuisses. J'ai pris sa queue dans ma main. Elle était déjà décalottée suite à la fellation que je lui avais faite. J'ai commencé à frotter son gland sur mon clitoris, exactement comme il l'avait fait la dernière fois qu'il m'avait pénétrée, au début de mes règles. C'était il y a quasiment deux semaines ! Une éternité ! J'avais envie à nouveau de le sentir en moi, mais vraiment en moi cette fois ! Quand j'ai eu l'impression d'avoir trouvé le bon angle, je me suis empalée d'un coup sur lui, savourant sa queue sans capote qui glissait si facilement dans mon vagin, déclenchant comme un envol de papillons dans mon ventre.
J'ai senti comme un choc sur ma poitrine. Il venait de me repousser violemment. J'ai été propulsée en arrière, et suis tombée au pied du lit, l’arrière de ma tête cognant contre le mur.
« Eh mais ça ne va pas la tête ou quoi ! »
Il était debout, nu, le regard fou, comme pris de panique.
« Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce qui ne va pas ? »
Est-ce je lui avais fait mal ? Était-il blessé ? Etait-ce à cause de ce putain de stérilet ? Toutes ces questions trottaient dans ma tête sans pouvoir franchir mes lèvres. Il n'a pas décroché un mot. Il a enfilé son caleçon, a récupéré son pantalon, mis ses chaussures, enfilé sa chemisette, ramassé son téléphone.
« Fañch ! Parle-moi ! François, qu'est ce qui se passe ? Je t'ai fait mal ? »
Toujours sans rien dire et le regard perdu, il est sorti de la chambre, a pris son vélo qui stationnait dans l'entrée, son casque et est sorti de l'appartement.
Je me suis précipitée sur mon téléphone pour le harceler de textos.
Julie : Fañch, répond-moi ! Dis-moi ce qui se passe ! Tu ne peux pas partir comme cela !
Julie : Fañch, nous deux ça ne peut pas finir ainsi. Explique-moi au moins ce qui s'est passé !
Julie : Pitié, dis-moi ce que j'ai fait de mal !
Julie : François, je t'aime, reviens !
Je n'ai reçu aucune réponse. Je tournais en rond dans l'appartement, incapable de dormir. J'étais partagée entre la colère, la rage face à ce mur de silence, le désespoir et l'angoisse que cette si belle histoire d'amour finisse de façon aussi absurde. Je refaisais le film de la soirée, des deux dernières semaines et même des six semaines depuis notre rencontre pour essayer d'identifier ce qui avait pu clocher. Et je ne voyais pas ! On s'entendait super bien. On partageait tant de choses. Ses amis m'avaient accueilli à bras ouvert, mes copines aussi (sauf Rebecca mais bon il avait dit que ce n'était pas grave). Il n'avait même pas encore vu ma mère, ni mon père (là j'aurais compris qu'il parte en courant). Au lit ça avait toujours été l'entente parfaite, du moins je croyais. Jusqu'à ce soir, qui devait en être l'apothéose, et qui avait tourné au désastre.

Annotations