Samedi 30 mai, 12h00
« Et voilà le Beau au Bois Dormant revenu à la vie grâce au baiser de sa Princesse Charmante !
- Emilien a décidé de nous faire payer cher sa nuit perturbée », a, flegmatique, commenté Fañch à mon intention.
Emilien était effectivement d’humeur taquine ce matin-là. C'était un tout autre Emilien que celui qui était venu chez moi, qui m'avait écoutée avec attention et compassion, qui avait plaidé la cause de son « client » sans nier les torts de celui-ci et permis finalement au dialogue de se restaurer. J'étais éperdue de reconnaissance à son égard et prête à tout lui pardonner.
« Bon nous, on est en train de brunché, parce qu'on s'est levés à point d'heure, allez savoir pourquoi. Pas eu le temps de prendre un petit déj, pas eu le temps d'aller aux Lices, donc on vous propose des œufs brouillés avec une petite salade de tomates mozzarella. Pas très original mais on fait avec ce qu'il y a dans le frigo. Il y aussi du skyr et de la confiture de mûres. On a retrouvé un pot fait par Soizic donc c'est de la bonne. Et enfin Coco nous a fait son pain doré, comme il appelle cela. C'est juste du pain perdu, à la différence que si vous mettez autre chose que du sirop d'érable dessus, il fait une syncope. Je peux vous le faire réchauffer un peu si vous voulez. Désolé pour le service, on a été un peu pris de court, la prochaine fois pensez à réservez quarante-huit heures avant de vous engueulez, s'il vous plaît ! »
Emilien s'exprimait de façon ultra maniérée, une vraie carricature de Zaza dans la Cage aux Folles. Je ne savais pas si je devais en rire ou pas. Ça n'avait pas l'air de perturber Fañch.
« Je veux bien des œufs. Et du pain doré fait par mon frère ! Et puis aussi ton fromage blanc là avec la confiture de mûres. De tout quoi ! S'il te reste un bout de pain aussi pour mettre sous la confiture, je ne dis pas non... Et du beurre aussi !
- Carrément ! Il a retrouvé l'appétit lui ! Il ne veut plus se laisser mourir. En tout cas pas de faim. Et pour Madame, ce sera ?
- La même chose.
- Faire des folies de son corps jusqu'aux petites heures du matin en empêchant ceux de la chambre d'à côté de dormir, visiblement, ça creuse ! » a commenté Emilien en partant vers cuisine.
« Tu parles, il s'est endormi comme une masse. Il n'a rien entendu, a corrigé Corentin, dès qu'Emilien a eu le dos tourné.
- Et toi, t'as bien dormi ? s'est inquiété Fañch.
- Pas vraiment ! J'avais un tracteur juste à côté de moi dans le lit et quelqu'un avait pris mon dernier cachet de mélatonine. Malgré le vacarme que faisait le sanglier qui ronflait à mes côtés, je vous ai entendu parler. Et même plus ! a-t-il ajouté avec un petit sourire espiègle, le même que celui de son frère. C'est ça qui m'a permis de m'endormir, rassuré que vous vous soyez finalement réconciliés sur l'oreiller comme on dit. Je me sentais tellement coupable...
- Tu n'as pas à te sentir coupable d'avoir voulu protéger ton petit frère, a rétorqué Fañch. On a fait un peu beaucoup les cons, Julie et moi. Emilien a raison, on aurait dû se parler davantage. Surtout moi ! J'ai été incapable de dire un mot après avoir repoussé violement Julie.
- Non, non ! Il ne faut surtout pas se parler pour éviter les conflits AVANT qu'ils n'éclatent, a déclamé Emilien, toujours théâtral, en revenant de la cuisine avec deux assiettes bien pleines à la main. Les avocats, les psys, les conseillers matrimoniaux, les sexologues n'auraient plus de boulot pour essayer d'arranger les choses APRES. Tu veux me mettre au chômage ou quoi ? ».
Il y a eu un moment de silence pendant que Fañch et moi mangions avec appétit. Emilien est retourné en cuisine nous faire du thé car il n'y avait plus. Quand il est revenu, il s'est inquiété :
« Elle est bien muette la petite dame ce matin. C'est parce qu'elle est polie, qu'elle ne parle pas la bouche pleine. Et cette nuit, elle, avait la bouche pleine ou pas ? Comment elle s'y est prise pour le réveiller le Fañchou ? »
Corentin est venu à notre secours : « Arrête de les emmerder Emilien, laisse-les manger !
- Mais je me renseigne, simplement ! C'est strictement professionnel ! Et après ? Papa est rentré dans maman ? Avec son chapeau ou, cœur vaillant et tête nue ?
- Emilien ! » a fait semblant de se fâcher Corentin. Mais on voyait bien que les pitreries d'Emilien le faisaient sourire.
« C'est juste pour savoir si la convention que j'ai négociée hier avec la partie adverse a satisfait mon client ou pas. C'est strictement professionnel, je te dis !
- Ton client est satisfait de tes services », lui a répondu Fañch en se levant pour aller chercher je ne sais quoi dans la chambre.
« Enfin il le dit ! On n'en est pas encore au "Merci Emilien" mais on s'en approche ! Tu penseras à mes honoraires alors ? Tarif de nuit, c'est plus cher ! » Il haussait la voix au fur et à mesure que Fañch s'éloignait. « J'accepte les paiements en nature, si t'es un peu raide... Financièrement parlant, je veux dire ! Quoique ! Je suis comme Julie, je préfère les versements en liquide ! Surtout que je suis en manque d'affection en ce moment. Ton frère me délaisse. Il me frappe même ! Ça doit être de famille !
- Je te frappe quand tu ronfles ! Et je devrais te frapper aussi chaque fois que tu dis des conneries mais ça me ferait trop mal aux mains à force ! a répliqué Corentin.
- Oui, mais c'est pour cela que tu m'aimes et que tu ne peux pas de passer moi ! » a conclut Emilien en se penchant vers Corentin pour quémander un bisou. Bisou qu'il a obtenu d'ailleurs. Fañch est revenu de la chambre avec un petit paquet à la main, emballé dans du papier bulle.
« Tiens, je te l'ai réparé ton précieux interrupteur en porcelaine, lui a-t-il dit en donnant le paquet à Emilien. J'ai changé la pièce cassée à l'intérieur par une imprimée en 3D. De l'extérieur ça ne se voit pas. Ton boss n'y verra que du feu. Cela fait trois semaines que je trimbale ce truc dans mon sac. Ça vaut paiement ?
- T'es génial ! T'es bien plus doué que l'ingénieur qui squatte chez moi ! A se demander comment il l'a eu son diplôme celui-là.
- Coco c'est un ingénieur, moi je suis un bricoleur. Pas le même métier ! Si je te fais un bisou en plus pour combler ton manque d'affection, on est quitte, Milou ?
- Milou, c'est un diminutif pour Emilien, ça ? ai-je demandé.
- Ben oui, Corentin-tin et Milou ça va ensemble, non ?, a rétorqué Fañch après avoir déposé deux gros smacks sur les joues d'Emilien, pour le plus grand bonheur de ce dernier.
- S'il n'avait pas un humour de merde, il serait pas mal ce petit gars. Tu ne veux pas me faire un dernier plaisir et aller le remonter cet interrupteur ? Cela fait deux mois qu'on a ton montage provisoire qui pendouille dans la cuisine. J'ai toujours peur de m'électrocuter quand j'y touche.
- Corentin va pouvoir te le faire. Non, je déconne, je m'en occupe tout de suite ».
Pendant que Fañch s'affairait, Corentin s'est senti obligé de me faire une explication de texte. L'appartement où ils logeaient était celui du patron d'Emilien. Un appartement qui était dans la famille depuis des générations et où il voulait que rien de change. D'où le côté un peu vintage, voire désuet dans certaines pièces. La cuisine en formica n'était pas pratique du tout. Et la salle de bain était pire. Mais le loyer n'était pas cher et puis c'était dans l'hyper centre de Rennes. Il y a deux mois, Emilien s'était retrouvé avec le bouton de l'interrupteur de la cuisine dans les mains, cassé net. Il avait essayé de le recoller mais ça ne tenait pas. Il avait cherché de retrouver le même sur internet mais le modèle ne se faisait plus depuis au moins 50 ans. Impossible d’en trouver un semblable, même d’occasion. Il y avait bien des rééditions mais aucune qui ne ressemblait suffisamment au modèle original. Fañch leur avait proposé de le réparer en remplaçant la pièce qui avait cassé à l'intérieur par une qu'il avait dessinée et imprimée en 3D à son FabLab. Cela faisait un mois et demi qu'il disait que c'était fait, qu'il allait passer mais ne trouvait jamais le temps de la faire. Un mois et demi, comme par hasard. Pas dificile de comprendre qu'ils m'en tenaient tous les deux pour responsable.
Depuis la cuisine, Fañch a demandé : « Corentin, vous venez à l'anniversaire d'Enora dans deux semaines ?
- Non, on ne peut pas. Je suis en déplacement, a répondu Corentin.
- Monsieur part en Martinique pour un projet de centrale solaire et il refuse de m'emmener dans ses bagages, a précisé Emilien. Je pense qu’il veut se faire un beau noir sur la plage, sans moi.
- Enora va être déçue, a dit Fañch.
- Je sais. Je l'ai dit à Maman, qui du coup l'a dit à Gwendal donc elle est au courant. Et elle est effectivement déçue et me l'a fait savoir par le même canal, en sens inverse. Elle m'a aussi fait comprendre que je devrais compenser par la valeur du cadeau. Elle ne perd pas le nord ! Pourtant moi, elle s'en fout un peu. Celui dont elle attend vraiment la venue, c'est son parrain !
- C'est qui Enora ? ai-je demandé car j'étais de nouveau un peu larguée.
- Ma nièce. La fille de Gwendal. Et de Soizic donc. Enfin notre nièce à Fañch et moi. Ou si on veut être exact ma nièce et la filleule de Fañch. Tu y vas toi, Fañch ?
- Je crois que je n'ai pas le choix.
- Et tu y vas avec Julie ? »
Il y a eu un grand silence. Fañch ne s'attendait pas du tout à la question, visiblement. Aller avec moi à cet anniversaire, cela signifiait me présenter à sa famille. Cela revenait en quelque sorte à officialiser notre relation. Était-il prêt à franchir ce pas ? Et moi est-ce que j'étais prête ?
« Voilà, il fonctionne à nouveau, ce foutu interrupteur, a dit Fañch du fond de la cuisine. Et, oui, pourquoi ne pas y aller avec Julie, a-t-il poursuivi en revenant vers nous. Si elle est d'accord, bien sûr ».
Et bien voilà ! En douze heures on était passé de « je te quitte sans un mot » à « je vous présente ma fiancée ». Bonjour l'ascenseur émotionnel ! Bien sûr que j'étais d'accord !
On a laissé Corentin et Emilien à leurs occupations. Nous les avions suffisamment dérangés comme cela. Je les ai une nouvelle fois remercié tous les deux et leur ai demandé pardon pour le dérangement. Nous sommes rentrés chez moi. Le soir, nous avons refait l'amour, tendrement, de nouveau sans préservatif. Ce fut délicieux. Il a éjaculé en moi pour la deuxième fois. Nous n'étions définitivement plus de simples sex-friends mais un couple.
Un couple en passe de devenir officiel puisqu'il allait me présenter à sa famille. Plusieurs étapes décisives venaient d'être franchies, le tout en moins d'une journée. J'étais à la fois comblée et inquiète. Est-ce que nous n'allions pas trop vite ?

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