Chapitre 1 : L’Appel des abysses
Lina se réveilla en sursaut, haletante, comme si elle venait de sortir d’une course effrénée. Ses draps étaient trempés de sueur, collés à son corps, et sa respiration saccadée résonnait dans toute la pièce. Elle se redressa d’un bond, les yeux écarquillés, le cœur battant à tout rompre. Il lui fallut quelques instants pour comprendre où elle se trouvait. Tout semblait normal dans sa chambre. Les murs familiers, la lumière douce du matin filtrant à travers les rideaux légers, les bruits lointains de la mer. Mais, ce qu’elle avait vécu, ou plutôt ce dont elle venait de rêver semblait terriblement réel.
Elle ferma les yeux un seconde, tentant de retrouver son calme, mais les images revenaient en force. La sensation de l’eau, la main froide et ferme qui l’avait guidée, ce visage mystérieux aux yeux vert brillant tel des émeraudes. Tout paraissait encore vivant dans son esprit. Ce n’était pas un songe comme les autres. Lina avait l’habitude de rêver de l’océan, pourtant, cette fois, c’était différent. Trop tangible, trop intense pour qu’il s’agisse simplement d’un produit de son imagination.
Se levant doucement, elle s’assit sur le bord de son lit, ses pensées tournoyantes d’interrogations. La maison était silencieuse, ses parents dormaient encore, inconscients du tumulte qui régnait dans l’esprit de leur fille. Lina se passa une main dans les cheveux, essayant de chasser cette étrange impression. En revanche, elle ne pouvait se défaire du sentiment qu’un événement, quelque part, l’appelait.
Elle se leva finalement, se dirigeant vers la petite salle de bain attenante. Elle ouvrit le robinet et laissa l’eau froide couler sur ses mains avant de se rincer le visage. Le choc de la fraîcheur contre sa peau l’aida à évincer la torpeur du sommeil. Elle se regarda dans le miroir, les yeux toujours empreints de l’émotion de la nuit. Ses traits, habituellement calmes, étaient aujourd’hui marqués par la confusion et l’inquiétude.
« Qu’est-ce qui m’arrive ? » murmura-t-elle, comme si la glace pouvait lui répondre.
Mais, la seule réponse qu’elle obtint fut le silence et le souvenir tenace de ces yeux verts. La femme de l’océan. Ce regard lui avait donné l’impression d’être sondée, comme si la mystérieuse inconnue avait pu lire au plus profond d’elle, voir ses doutes, ses espoirs, ses peurs. Une part d’elle-même avait toujours su que son lien avec la grande bleue allait bien au-delà de la simple attirance que ressentaient les autres habitants du village. Toutefois, ce rêve — ou plutôt cette vision — avait confirmé des soupçons qu’elle n’avait jamais osé exprimer.
Après s’être habillée d’un jean et d’un pull léger, Lina descendit l’escalier grinçant de la maison. Chaque marche produisait un son familier, comme pour la ramener dans la réalité. Pourtant, tout lui semblait étrangement différent ce matin. Le quotidien qui avait autrefois suffi à la rassurer paraissait désormais fade, comme si son monde avait rétréci en une nuit. Elle passa dans la cuisine, où l’odeur réconfortante du café fraîchement préparé flottait dans l’air, mêlée à celle des crêpes chaudes. Sa mère, déjà levée comme à son habitude, s’affairait aux fourneaux, un sourire doux sur le visage.
« Bonjour ma chérie ! Bien dormi ? » demanda sa maman avec son habituel ton chaleureux.
Lina hocha la tête par réflexe, mais son cœur n’était pas dans cette réponse. Elle s’assit à la table, jouant machinalement avec une serviette en tissu, ses pensées toujours absorbées par ce qu’elle avait vécu la nuit dernière. Ses yeux, bien que dirigés vers sa mère, ne voyaient plus la scène familière de la cuisine.
Sa maman, une femme aux cheveux grisonnants qui avait systématiquement su lire entre les lignes des silences de sa fille, se tourna vers elle, une inquiétude discrète dans le regard. « Tu sembles préoccupée, Lina. Il y a quelque chose qui ne va pas ? »
Lina se força à sourire, mais c’était un sourire mince, presque transparent. « Non, non, ça va. J’ai juste fait… un rêve un peu bizarre. Rien de grave. »
Elle mentait à moitié. Ce n’était pas « rien », mais comment expliquer un songe qui avait laissé une empreinte si vive en elle ? Comment mettre des mots sur cette sensation que l’océan, dans toute Sa Majesté, l’avait choisie pour quelque chose de bien plus grand que ce qu’elle pouvait comprendre ?
Sa mère l’observa encore un moment, puis hocha lentement la tête. « Les rêves peuvent parfois nous révéler des choses enfouies en nous. Si tu veux en parler, je suis là, tu le sais. »
Lina murmura un remerciement et se contenta de prendre une gorgée de jus d’orange, espérant que la banalité du geste l’aiderait à retrouver un semblant de normalité. Or, même assise là, dans la maison où elle avait grandi, entourée de tous les objets familiers de sa vie, elle se sentait distante, étrangère à ce quotidien qui, jusqu’à présent, l’avait toujours réconfortée.
Après un moment silencieux, des pas précipités résonnèrent soudain à l’étage, suivis du bruit familier d’une porte qu’on referme trop vite. Son père dévala les escaliers en enfilant sa veste à moitié, encore occupé à boutonner sa chemise. Il entra dans la cuisine avec l’énergie d’un homme déjà en retard pour sa journée. Il embrassa Lina sur le front en passant derrière elle, attrapa une tartine posée sur le plan de travail et avala une gorgée de café brûlant avant d’enlacer sa femme. « J’ai fait de drôles de rêves cette nuit… » maugréa-t-il en tirant sur le col de sa chemise. « À ne pas entendre mon réveil, j’ai dû dormir comme une pierre. Et maintenant, je suis terriblement en retard. »
Il allait repartir lorsqu’il s’arrêta en voyant Lina. Son regard se fixa sur elle, un pli de préoccupation traversant son visage. « Tu vas bien, ma puce ? Tu sembles… troublée. »
Lina esquissa un sourire généreux, mais trop éphémère pour égarer quiconque. « Oui, oui, ça va, ne t’inquiète pas. »
Sa mère se tourna vers lui, amusée et un brin exaspérée. « Tu es vraiment en retard, tu devrais y aller avant que ton équipage pense que tu les as abandonnés. »
Il baissa le regard sur sa montre et écarquilla les yeux. « Par tous les courants… tu as raison ! » Il leur envoya un dernier signe de la main et quitta la maison en vitesse, laissant la porte claquer légèrement derrière lui.
Lina inspira profondément, puis se leva en prenant son sac. « Je dois y aller aussi. L’école commence dans pas longtemps. »
Sa mère lui adressa un tendre sourire. « Ta journée se passera bien, j’en suis sûre. Et, si ce soir ton esprit est encore ailleurs… tu sais que je suis là. »
Lina répondit d’un sourire sincère cette fois, hocha la tête et sortit à son tour de la maison. Perdue dans ses pensées, elle referma doucement la porte d’entrée derrière elle. La fraîcheur matinale lui effleura le visage tandis qu’elle descendait les trois marches de roche devant la maison. Le village s’était déjà animé : les volets claquaient, les voix s’entremêlaient, les rires ricochaient contre les murs de pierre. Ici, chacun connaissait Lina depuis qu’elle savait marcher, et les salutations pleuvaient comme chaque matin.
« Bonjour Lina ! » lança une vieille dame en arrosant ses géraniums.
« Salut, Lina ! » cria un pêcheur qui revenait du port, un panier d’oursins à la main.
Elle répondit machinalement, de petits gestes du menton, des sourires rapides. Les habitants, attachés à cette enfant du village, n’y virent qu’une discrétion passagère.
En traversant la place centrale, elle sentit l’odeur irrésistible du pain chaud qui s’échappait de la boulangerie. Le boulanger, les bras encore enfarinés, lui fit un signe enthousiaste.
« Ton père m’a filé sous le nez tout à l’heure ! Je n’ai pas eu le temps de lui demander comment allait la mer ! »
Un peu plus loin, près de son étal toujours en montage, le poissonnier éclata de rire :
« Il courait comme s’il avait une tempête derrière lui, ton père ! On n’a même pas pu lui proposer un café ! »
D’ordinaire, Lina aimait ces moments : ces petites phrases, ces rires, cette impression d’appartenir à quelque chose de vivant, d’ancré, d’immuable. Aujourd’hui, pourtant, tout lui semblait à distance, comme si un voile invisible la séparait du monde.
Elle poursuivit sa route, ses pieds connaissant le chemin mieux qu’elle-même. Les ruelles qu’elle longeait, elle les avait parcourues mille fois : les pavés irréguliers, les filets de pêche qui séchaient devant certaines maisons, les volets bleus qui donnaient à tout le village un air de carte postale. Mais, rien de tout cela ne parvenait à la ramener vraiment ici.
Son esprit nageait ailleurs, rapporté sans cesse à la main froide qui l’avait effleurée. Aux yeux verts dont l’intensité la traversait encore, à la lumière qui l’enveloppait, à cette cité bleutée surgie des abysses… et à cette sensation tenace que tout cela, d’une manière ou d’une autre, l’appelait.
Plus elle avançait, plus tout autour d’elle s’effaçait. Elle ne voyait plus les gens, plus les maisons, plus la mer. Elle ne ressentait plus que le courant profond de ses pensées qui l’entraînait loin du monde.
Qui était cette femme ? Quel était cet endroit ? Comment une telle technologie avait-elle pu exister ? Et, pourquoi elle ?
Mais, avant tout… était-ce son imagination ? Ou bien… c’était si réel.
Elle marchait d’un pas ralenti, presque flottant, le regard perdu, le corps avançant mécaniquement.
« Liiina ! »
La voix déchira soudain le brouillard dans lequel elle avançait. Elle cligna des yeux. Devant elle, le portail de l’école se dressait sans qu’elle sache comment elle l’avait atteint.
Théo se tenait juste là, planté devant elle, un sourire immense collé au visage, sa crinière blonde déjà décoiffée par le vent du matin. Son sac était ouvert — évidemment — et deux feuilles dépassaient de travers, prêtes à tomber à chaque instant.
« Tu as une sale tête ce matin ! » dit-il en riant, les mains sur les hanches, comme s’il jouait les détectives.
À ses côtés, Maëva, avec sa longue chevelure rousse parfaitement tressée — comme toujours — l’observait avec un mélange d’inquiétude et de douceur. Ses lunettes rondes glissèrent légèrement sur son nez, et elle les remonta d’un geste précis.
« Lina… ça ne va pas ? »
Lina, coupée dans ses pensées, répondit d’un ton automatique que tout allait bien, qu’elle était seulement un peu fatiguée. Théo et Maëva échangèrent un regard sans dire un mot : ils n’étaient pas dupes, pas une seconde.
Voyant leur hésitation, Lina se ressaisit et retrouva un peu de son naturel. Elle fit la bise à Maëva, puis donna un petit coup de poing sur l’épaule de Théo. « Et ça, c’est pour “la sale tête”. Toujours le bon compliment du matin. » Théo éclata de rire, ravi d’avoir provoqué une réaction normale chez elle.
Ils entrèrent ensemble dans l’école, avançant dans les couloirs familiers où résonnaient déjà les voix des élèves. La journée de cours se déroula comme tant d’autres : les différentes matières s’enchaînèrent, les fous rires et les blagues aussi. Théo, fidèle à lui-même, fit le clown à plusieurs reprises et se fit réprimander par deux professeurs. Maëva resta concentrée, appliquée, prenant de propres notes ordonnées.
Lina, elle, naviguait entre les deux, plaisantant parfois, discutant, surveillant Théo du coin de l’œil… mais laissant son esprit s’échapper par moments. Elle se surprenait à fixer un point du tableau sans entendre un mot du cours, ou à abandonner son regard se perdre par la fenêtre, là où le ciel rejoignait la mer.
C’est alors qu’elle vit une onde profonde glisser sous la surface de l’océan, lente, maîtrisée, trop parfaite pour être naturelle… presque humaine. Lina cligna des yeux, le cœur suspendu. L’instant d’après, la mer était redevenue lisse, calme, quasiment innocente — au point qu’elle se demanda si elle n’avait pas rêvé.
Elle secoua faiblement la tête, tenta de sourire, et revint à la légèreté du moment : Théo essayait encore de faire rire la classe en imitant le professeur, et Maëva lui lançait des regards désespérés.
La journée s’acheva assez tôt dans l’après-midi. En sortant de l’école, les trois amis prirent par habitude la direction de la plage. C’était leur rituel, leur refuge quotidien. Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige ou que le soleil tape fort, ils y allaient toujours. Inutile de se donner rendez-vous ou de s’organiser : depuis leur enfance, ce moment-là faisait partie de leur journée, aussi essentiel que respirer.
Théo, fidèle à lui-même, se plaignait bruyamment. « Non, mais franchement, puni pour une petite blague ! Une toute petite blague ! » Maëva leva les yeux au ciel. « Ce n’était pas une petite blague, Théo. Tu méritais ta punition. » Lina éclata de rire, retrouvant un instant sa légèreté.
Ils arrivèrent sur la plage, les pieds s’enfonçant dans le sable encore tiède. Le bruit des vagues emplissait l’air d’un rythme régulier, presque hypnotique. Théo continuait de raconter sa version des faits du cours d’histoire, Maëva répondait à moitié, mais Lina, elle, s’était arrêtée.
Elle s’arrêta, fixant l’océan. Le vent souleva une mèche de ses cheveux, tandis que le ciel se teintait d’un bleu plus profond et que la mer semblait respirer, presque l’appeler. De plus, elle n’entendait plus ses amis. Son regard perdu dans l’horizon, elle revoyait les yeux verts, la cité baignée de bleus et cette main qui l’avait guidée… et l’impression que tout cela n’était pas un rêve.
Théo et Maëva se turent en l’apercevant figée ainsi, comme magnétisée.
À cet instant précis, Lina ne fut plus qu’une avec l’océan.

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