Chapitre 1
La lumière ne s’était pas éteinte.
Elle avait reculé, peut-être. Retenu son souffle.
Mais elle n’avait pas disparu.
Elle restait là, suspendue quelque part entre les murs, entre les pierres, entre les pensées. Une trace persistante, presque invisible, comme une brûlure qui continuerait de pulser longtemps après la flamme.
Apolline cligna lentement des yeux.
Une fois.
Puis une seconde.
Le monde était revenu — ou du moins, une version suffisamment stable pour qu’on puisse prétendre qu’il ne s’était rien passé. Les contours avaient repris leur place, les formes s’étaient reformées. Pourtant, quelque chose résistait.
Les ombres étaient trop profondes.
Les lumières trop nettes.
Comme si la réalité avait été forcée de se reconstruire après avoir été fissurée.
Elle inspira.
L’air était chaud, chargé, presque métallique. Il accrocha sa gorge, s’y attarda, comme s’il refusait d’en sortir.
— …C’est terminé, souffla-t-elle.
Sa voix ne lui appartenait pas tout à fait. Trop basse. Trop lointaine.
Devant elle, le cristal flottait toujours.
Il n’était plus aveuglant. Plus écrasant.
Mais il n’était pas paisible pour autant.
Des veines dorées le parcouraient encore, fines, nerveuses, comme des fissures de lumière tentant de contenir quelque chose de trop vaste. Elles pulsaient lentement, irrégulièrement, presque comme un cœur fatigué.
Apolline ne pouvait pas détourner les yeux.
Elle ressentait encore cette traction.
Ce fil invisible qui s’était tendu en elle… puis relâché.
Comme si quelque chose l’avait reconnue.
Puis rejetée.
— Apolline.
La voix d’Elyndra fendit le silence sans le briser.
Maîtrisée. Calme. Trop calme.
Apolline tourna légèrement la tête.
Elyndra n’avait pas bougé depuis… elle ne savait même plus quand. Elle se tenait droite, parfaitement immobile, ses épaules dessinant une ligne rigide, presque tranchante dans la pénombre dorée de la pièce.
Ses yeux, eux, n’étaient plus les mêmes.
Ils n’étaient pas paniqués. Pas perdus.
Mais ils calculaient.
Ils observaient. Mesuraient.
— Tu es blessée ?
Apolline secoua la tête.
Trop vite.
— Non. Je… non.
Ce n’était pas entièrement faux.
Mais ce n’était pas vrai non plus.
Quelque chose en elle avait changé. Pas physiquement. Pas visiblement. Mais suffisamment pour qu’elle ne se reconnaisse pas totalement dans sa propre respiration, dans la lourdeur étrange de ses membres, dans ce vide discret qui s’était installé sous sa poitrine.
Elle n’avait pas les mots.
Et, instinctivement, elle choisit de ne pas en chercher.
Elyndra hocha la tête, lentement. Comme si cette réponse, même incomplète, suffisait pour l’instant.
Puis son regard glissa.
Vers l’enfant.
Apolline sentit son cœur se resserrer avant même de baisser les yeux.
Izia.
Blottie contre elle, minuscule, fragile.
Et pourtant, trop silencieuse.
Sa respiration était régulière, mais profonde. Presque… ancrée.
Pas celle d’un nourrisson agité ou fragile.
Quelque chose de plus stable.
De trop stable.
— Elle n’a pas pleuré, murmura Apolline.
Elyndra s’approcha.
Ses pas étaient lents, calculés, comme si chaque mouvement pouvait déclencher quelque chose qu’elle refusait encore de nommer.
— Donne-la-moi.
Apolline hésita.
Ce n’était qu’un instant.
Une résistance à peine consciente.
Mais elle était là.
Puis elle céda.
Ses bras se relâchèrent, transférant doucement le poids d’Izia vers Elyndra. Et dès que le contact fut rompu, une sensation immédiate la traversa.
Un manque.
Froid.
Brutal.
Elle inspira légèrement, surprise par l’intensité de cette absence.
Elyndra, elle, ne semblait pas affectée.
Elle observa Izia en silence.
Longtemps.
Trop longtemps.
Son regard se fixa sur la main de l’enfant.
Apolline suivit.
La marque.
Elle n’était pas simplement visible.
Elle était là.
Présente.
Réelle.
Le cercle, imparfait, semblait creusé dans la peau comme une cicatrice ancienne. Pas une blessure récente, mais quelque chose de plus profond, de plus enraciné. Le trait qui le traversait dépassait légèrement, brisant l’équilibre de la forme, la rendant instable à l’œil.
Et dans ces creux, une lumière.
Pas vive.
Pas uniforme.
Elle semblait respirer.
Elyndra approcha son pouce sans toucher.
— Elle est chaude.
Apolline sentit un frisson remonter lentement le long de sa colonne.
— C’est… normal ?
Elyndra releva les yeux.
— Je ne sais pas encore.
Le silence qui suivit n’était pas vide.
Il était plein de choses qu’aucune des deux n’était prête à dire.
Le palais n’était plus le même.
Ou peut-être était-ce Apolline qui ne l’était plus.
Les couloirs semblaient plus étroits, les plafonds plus bas. Les torches projetaient des ombres irrégulières, presque mouvantes, comme si elles hésitaient entre deux formes.
Chaque pas résonnait différemment.
Plus lourd.
Plus réel.
— Personne ne doit savoir.
Elyndra ne ralentit pas.
Sa voix était ferme. Décidée.
— Pas encore.
— Pas du tout.
Apolline fronça légèrement les sourcils.
— Tu comptes vraiment—
Elyndra s’arrêta.
Elle se tourna.
Son regard était net.
— Oui.
Un silence.
— Nous déciderons quand. Et comment.
Apolline croisa les bras, inconsciemment.
— Et tu comptes dire quoi ?
— La vérité.
Une pause.
— Celle que nous choisirons.
Plus tard, dans la chambre, le silence revint.
Épais.
Presque rassurant.
Izia fut déposée dans le berceau.
Sans un bruit.
Sans un geste.
Comme si le monde n’avait aucune prise sur elle.
Apolline resta debout.
Elle observait.
— Elle dort trop profondément.
Elyndra ajusta le tissu.
— Peut-être.
— Ce n’est pas normal.
Elyndra se redressa lentement.
— Rien ne l’est.
Leurs regards se croisèrent.
— Et la marque ?
Elyndra détourna légèrement les yeux.
— Demain.
— Non.
Le mot claqua, plus fort que prévu.
Apolline inspira, contrôlant sa voix.
— Je veux comprendre.
Elyndra la fixa.
Longtemps.
— Tu comprendras.
Une pause.
— Mais pas ce soir.
La nuit s’étira.
Silencieuse.
Immobile.
Apolline ne dormit pas.
Elle resta là.
Assise.
À observer.
À attendre quelque chose qu’elle ne pouvait pas nommer.
Puis...
Un mouvement.
Infime.
La marque pulsa.
Une seule fois.
Apolline se pencha.
Lentement.
Très lentement.
Ses doigts s’approchèrent.
S’arrêtèrent.
Puis, Le froid.
Pas une absence de chaleur.
Un vide.
Brutal.
Elle recula.
Son souffle se coupa.
Mais elle revint.
Encore.
Ses doigts frôlèrent la peau.
Et le monde glissa.
Pas violemment.
Pas totalement.
Mais assez.
Un murmure.
Pas un son.
Une intention.
Une présence.
Apolline retira sa main.
Trop vite.
Elle recula.
Ses mains tremblaient.
— Non…
Elle secoua la tête.
Mais elle savait.
Elle leva les yeux vers Izia.
Toujours endormie.
Toujours paisible.
Comme si rien ne s’était passé.
Mais ce n’était plus vrai.
Plus maintenant.
Apolline posa lentement sa main contre sa poitrine.
Son cœur battait trop vite.
Trop fort.
Et cette pensée, clair.
Inévitable.
S’imposa.
Izia n’avait pas été abandonnée.
Elle avait été laissée là.
Et ce n’était pas une erreur.
C’était un début.
Le silence revint.
Pas brutalement. Pas comme une rupture.
Il s’installa.
Progressivement.
Comme une présence.
Apolline resta appuyée contre le mur encore quelques secondes, le regard fixé sur le berceau. Sa respiration peinait à retrouver un rythme normal. Chaque inspiration semblait trop consciente, trop lourde, comme si son corps refusait d’oublier ce qu’il venait de ressentir.
Ce vide.
Cet appel.
Elle ferma les yeux.
Juste un instant.
Mais l’obscurité n’apaisa rien.
Au contraire.
Elle inspira profondément, puis se redressa lentement. Ses muscles protestèrent immédiatement, une fatigue sourde s’installant dans ses épaules, dans ses bras, jusque dans ses doigts.
Elle avait l’impression d’avoir couru sans bouger.
De s’être battue sans comprendre.
Son regard glissa de nouveau vers Izia.
Toujours endormie.
Toujours immobile.
Apolline déglutit.
— Qu’est-ce que tu es… ? murmura-t-elle à peine.
Aucune réponse.
Bien sûr.
Elle détourna les yeux.
Il fallait… autre chose.
Penser à autre chose.
Faire quelque chose de simple.
De normal.
Même si rien ne l’était plus.
La porte de la chambre s’ouvrit sans bruit.
Le couloir était désert.
Les torches diffusaient une lumière plus douce ici, plus stable, presque rassurante en comparaison de celle du cristal. L’air semblait plus respirable, moins chargé.
Apolline marcha sans vraiment réfléchir à sa direction.
Ses pas la menèrent jusqu’à ses appartements.
Lorsqu’elle referma la porte derrière elle, un léger soupir lui échappa, presque malgré elle.
Un espace à elle.
Fermé.
Contrôlable.
Elle resta un instant immobile, les mains posées contre le bois, le front légèrement incliné.
Puis elle inspira profondément.
Encore.
Et encore.
Comme si elle tentait d’expulser quelque chose d’invisible coincé en elle.
Son regard se posa sur ses mains.
Elles tremblaient encore.
Très légèrement.
Elle les serra.
Puis les relâcha.
— C’est rien… murmura-t-elle.
Mais son propre ton manquait de conviction.
L’eau chaude lui fit presque mal.
Au début.
Lorsqu’elle entra dans la douche, le contact de la chaleur contre sa peau déclencha une réaction brutale, comme si son corps ne savait plus comment réagir à une sensation simple.
Elle resta immobile sous le jet.
Les yeux fermés.
L’eau glissait le long de ses épaules, de son dos, de ses bras, emportant avec elle la poussière, la tension, peut-être même une partie de ce qu’elle avait ressenti.
Mais pas tout.
Jamais tout.
Elle posa une main contre le mur.
Ses doigts glissèrent lentement sur la pierre humide.
Ses pensées, elles, ne s’arrêtaient pas.
Elles revenaient.
Toujours au même point.
La marque.
La sensation.
Ce moment où le monde avait… changé.
— Ce n’est pas réel… souffla-t-elle.
Mais même en le disant, elle savait que c’était faux.
Trop précis.
Trop net.
Trop… présent.
Elle ouvrit les yeux.
L’eau continuait de couler.
Inlassablement.
Indifférente.
Apolline laissa sa tête basculer légèrement en arrière.
Pendant quelques secondes, elle se força à ne penser à rien.
À juste sentir.
La chaleur.
Le poids de l’eau.
Le rythme simple de quelque chose qui n’avait pas changé.
Et, lentement, très lentement, sa respiration se stabilisa.
Pas complètement.
Mais suffisamment.
Elle ressortit de la douche enveloppée dans une serviette, les cheveux encore trempés, collés contre sa nuque.
L’air frais de la pièce lui arracha un léger frisson.
Elle s’habilla rapidement, sans vraiment prêter attention aux détails. Des gestes automatiques, appris, répétés mille fois.
Normaux.
Elle avait besoin de ça.
De normalité.
Même factice.
La faim la surprit.
Brutalement.
Comme si son corps, jusque-là suspendu, se souvenait soudain qu’il existait.
Elle s’immobilisa un instant, la main posée sur le dossier d’une chaise.
Puis un léger rire sans joie lui échappa.
— Sérieusement… ?
Après tout ça.
Après le cristal.
Après… ça.
Son corps voulait… manger.
Elle secoua légèrement la tête.
Mais elle céda.
Parce que refuser n’aurait rien changé.
Quelques minutes plus tard, elle était assise à une petite table, un plateau devant elle.
Un sandwich.
Simple.
Pain encore légèrement tiède, truite fumée, une fine couche de crème parfumée à la truffe.
L’odeur était délicate.
Presque trop.
Apolline fixa le sandwich quelques secondes avant d’en prendre une bouchée.
Le goût explosa immédiatement.
Riche.
Salé.
Subtil.
Elle mastiqua lentement.
Et pendant un instant, très court, tout redevint… simple.
Juste une sensation.
Juste un goût.
Pas de marque.
Pas de cristal.
Pas de vide.
Elle ferma brièvement les yeux.
Puis rouvrit.
Et la réalité revint.
Toujours là.
Toujours intacte.
Elle prit une seconde bouchée.
Puis une troisième.
Plus mécanique.
Moins présente.
Ses pensées glissaient ailleurs.
Toujours.
Vers cette chambre.
Vers ce berceau.
Vers cette main.
Elle posa le sandwich.
Son appétit venait de disparaître aussi vite qu’il était venu.
Un bruit.
Faible.
À peine perceptible.
Apolline releva la tête.
Elle resta immobile.
Écouta.
Rien.
Puis, un second.
Plus clair.
Un son brisé.
Un souffle court.
Elle se leva d’un coup.
Le cœur déjà accéléré.
— Izia.
Le nom lui échappa sans réflexion.
Elle traversa la pièce, ouvrit la porte, et se lança dans le couloir.
Ses pas résonnaient plus vite cette fois.
Plus lourds.
Plus pressés.
Elle ne réfléchissait pas.
Elle savait.
Le pleur était plus net maintenant.
Pas fort.
Pas crié.
Mais présent.
Fragile.
Réel.
Apolline poussa la porte sans frapper.
— Izia—
Elle s’interrompit.
L’enfant pleurait.
Enfin.
Un son fragile, irrégulier, comme si elle apprenait encore à le produire.
Elyndra était là.
Debout près du berceau.
Immobile.
Observant.
— Pourquoi tu ne— ?
Apolline ne termina pas sa phrase.
Elle s’approcha.
Sans attendre.
Sans demander.
Elle prit Izia dans ses bras.
Le contact fut immédiat.
Chaud.
Réel.
Et les pleurs changèrent.
Pas complètement.
Mais ils s’apaisèrent.
Un peu.
Apolline la berça instinctivement.
— Ça va… murmura-t-elle doucement.
Sa voix avait changé.
Plus douce.
Plus basse.
Plus… naturelle.
Elle fronça légèrement les sourcils.
— Elle a besoin de quelque chose.
Elyndra croisa les bras.
— Oui.
Apolline releva les yeux.
— Tu le savais ?
— Je l’observais.
Apolline la fixa un instant.
Puis reporta son attention sur Izia.
Elle ajusta légèrement sa position.
Et là...
Une sensation.
Un détail.
Un inconfort.
Elle baissa les yeux.
Puis comprit.
— Elle doit être changée.
Le constat s’imposa avec une évidence presque surprenante.
Elle releva les yeux vers Elyndra.
— Il y a—
Elyndra secoua la tête.
— Pas encore.
Un silence.
Apolline cligna des yeux.
— Pas encore ?
— Nous n’avons rien prévu.
Apolline resta figée une seconde.
Puis un rire nerveux lui échappa.
— Génial.
Elle inspira.
— Donc on fait quoi ?
Elyndra haussa légèrement les épaules.
— On improvise.
Apolline secoua la tête, un sourire incrédule passant brièvement sur ses lèvres.
— Évidemment.
Elle ajusta Izia contre elle.
— Il va falloir acheter des choses.
Elyndra hocha la tête.
— Demain.
— Demain ?
— Oui.
Une pause.
Puis :
— Vêtements. Nécessaire. Et…
Elle sembla hésiter une fraction de seconde.
— Une poussette.
Le mot sonna étrangement dans la pièce.
Presque irréel.
Apolline cligna des yeux.
Puis hocha lentement la tête.
— D’accord.
Elle observa Izia.
Toujours contre elle.
Toujours présente.
— D’accord…
Et pour la première fois depuis le cristal ;
Quelque chose en elle se posa.
Pas complètement.
Pas définitivement.
Mais suffisamment pour qu’elle puisse respirer sans avoir l’impression que le monde allait basculer à nouveau.
Elle passa doucement sa main sur le dos de l’enfant.
Un geste simple.
Instinctif.
Presque naturel.
Mais au fond...
Très loin sous cette surface fragile, la sensation persistait.
Discrète.
Tenace.
Comme une vérité qu’elle n’était pas encore prête à regarder en face.
Et qui, pourtant ;
N’attendait qu’elle.

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