Chapitre 3
Le sommeil ne vint pas comme un repos.
Il vint comme une chute.
Pas brutale, pas violente, mais inévitable, lente, presque silencieuse, comme si la fatigue avait attendu qu’Apolline cesse seulement de lutter pour la prendre tout entière. Le fauteuil n’avait rien de confortable, la couverture glissait sans cesse sur son épaule, et pourtant, à un moment qu’elle n’aurait pas su nommer, le poids de ses pensées s’était défait, l’un après l’autre, jusqu’à laisser place à autre chose.
D’abord, il n’y eut rien.
Pas même du noir.
Seulement cette sensation étrange d’être retenue entre deux états, comme si elle n’était déjà plus tout à fait dans la chambre, mais pas encore ailleurs non plus. Son corps semblait loin. Le froid de la couverture, la raideur de ses muscles, la respiration lente d’Izia dans le berceau, tout cela s’éloignait sans disparaître complètement, comme des choses que l’on entend encore derrière une porte qui se referme.
Puis vint l’air.
Elle le sentit avant de voir quoi que ce soit.
Un air différent.
Plus pur. Plus dense aussi. Plus chargé d’une présence que d’une odeur, même si une fragrance légère s’y mêlait — quelque chose de végétal, de doux, de presque sucré, mais sans lourdeur. Pas le parfum des jardins du palais. Pas celui des fleurs cultivées, ordonnées, contraintes à éclore là où on les a plantées. C’était plus sauvage que cela. Plus ancien. Plus libre.
Quand elle ouvrit les yeux, ou eut l’impression de les ouvrir, la lumière était déjà là.
Pas au-dessus d’elle.
Pas devant.
Partout.
Diffuse, mouvante, d’une douceur irréelle qui ne blessait pas le regard mais l’enveloppait lentement, comme si le monde entier avait été filtré à travers une matière dorée. La forêt s’élevait autour d’elle, immense, silencieuse, d’une beauté presque trop parfaite pour être rassurante.
Les arbres n’avaient rien de ceux du palais, ni même des bois qu’elle avait traversés autrefois. Leurs troncs étaient hauts, fins, presque lisses par endroits, parcourus de lignes naturelles si délicates qu’on aurait pu croire à des gravures. Leurs branches s’étendaient avec une élégance étrange, non pas tordues par le vent ou le poids du temps, mais ouvertes comme des bras anciens, patientes, équilibrées, comme si aucune tempête n’avait jamais été autorisée à les briser.
Et leurs feuilles…
Elles étaient d’or.
Mais pas l’or dur, brutal, aveuglant, qu’on enferme dans les coffres ou qu’on porte au cou des souverains. Un or vivant. Nuancé. Chaque feuille semblait retenir sa propre lumière, comme une fine plaque de soie lumineuse suspendue dans l’air. Certaines étaient presque pâles, proches de l’ivoire doré ; d’autres plus chaudes, traversées de reflets ambrés ; d’autres encore portaient dans leurs bords des lueurs presque rosées, si subtiles qu’il fallait les regarder longtemps pour les voir.
Apolline resta immobile.
Cette fois, elle reconnut l’endroit immédiatement.
Pas parce qu’elle l’avait déjà vu.
Parce qu’une partie d’elle l’attendait.
Le même silence étrange régnait partout, mais il n’avait rien d’un vide. Il semblait au contraire traversé de choses innombrables : le froissement presque imperceptible des feuilles quand elles se touchaient, le souffle discret d’un vent que l’on ne sentait pas encore sur la peau, le murmure profond de l’eau toute proche, et autre chose, plus infime encore, comme une respiration commune qui ne viendrait ni d’un être ni d’un lieu, mais de tout cela réuni.
Elle baissa les yeux.
Le sol ne ressemblait pas à de la terre ordinaire. Une mousse fine, presque lumineuse par endroits, recouvrait les racines apparentes et les pierres plates. Elle n’était ni froide ni humide, seulement souple, comme si elle avait été faite pour accueillir les pas sans jamais les laisser faire de bruit. Entre les plaques de mousse, de petites fleurs presque blanches poussaient en groupes discrets, si pâles qu’elles semblaient parfois transparentes sous la lumière dorée. Aucune ne ressemblait à celles du palais. Aucune n’avait l’air fragile.
Apolline fit un pas.
Puis un autre.
Et chaque fois, cette certitude étrange revenait : elle ne connaissait pas ce lieu, et pourtant elle savait comment s’y tenir. Où poser le pied. Dans quelle direction tourner la tête. Jusqu’à quel point avancer sans brusquer l’équilibre silencieux qui l’entourait.
Un frisson remonta lentement le long de ses bras.
Pas de peur. Pas encore.
Plutôt cette sensation plus troublante que la peur elle-même : celle d’entrer dans un lieu qui n’a pas besoin de vous accueillir pour vous reconnaître.
Le bruit de l’eau l’attira à nouveau.
Elle s’avança entre les troncs, laissant glisser son regard sur les branches hautes, sur les jeux de lumière mouvants, sur ces reflets plus chauds qui semblaient parfois courir d’un arbre à l’autre comme si la forêt communiquait dans un langage trop subtil pour elle.
Puis elle la vit.
La rivière.
Elle était exactement comme dans son premier rêve, et pourtant différente.
Plus précise.
Plus vaste.
Sa couleur surtout n’avait rien perdu de son étrangeté. Une améthyste mouvante, profonde, presque liquide de lumière. Ce n’était pas le violet uniforme d’un tissu teint, ni celui, plus sale, du ciel avant l’orage. La rivière changeait à chaque seconde. Certaines zones paraissaient plus sombres, proches du prune, presque noires sous certains angles ; d’autres s’embrasaient de reflets plus clairs, lilas ou violets pâles, comme si des éclats de pierre précieuse avaient fondu dans l’eau sans jamais s’y dissoudre entièrement.
Elle coulait lentement.
Ou du moins, c’est ce qu’il semblait.
Car en la regardant mieux, Apolline comprit que son mouvement était trompeur. La surface glissait avec douceur, mais sous cette douceur se cachait quelque chose de plus profond, un courant plus dense, plus ancien, qui ne suivait pas tout à fait la logique habituelle de l’eau. Par endroits, de petits remous se formaient sans raison visible, dessinant des cercles incomplets avant de disparaître. À d’autres, les reflets semblaient se fixer une seconde de trop, comme s’ils retenaient la lumière au lieu de la laisser passer.
Elle s’approcha sans bruit.
Le bord de la rivière était ourlé de fleurs dorées, plus nombreuses ici, plus ouvertes aussi, leurs pétales renvoyant la lumière avec une intensité presque insolente. Certaines semblaient brodées de poussière lilas, comme si le fleuve lui-même avait laissé sur elles une partie de sa couleur.
Mais ce ne furent pas elles qui la troublèrent.
Ce furent les autres formes.
Très loin d’abord.
Presque rien.
Des silhouettes.
Apolline se figea immédiatement.
De l’autre côté de la rivière, entre les arbres, des présences se dessinaient par instants, si lointaines qu’elles échappaient presque à la vue dès qu’elle tentait de les fixer. Elles bougeaient. Lentement. Pas comme des ombres. Comme des gens bien réels, traversant la lisière de la forêt, disparaissant derrière les troncs, réapparaissant plus loin. Trop loin pour qu’elle distingue des visages, des vêtements, des gestes exacts. Juste assez pour savoir qu’elles étaient humaines.
Son souffle se fit plus court.
Elles étaient là.
Encore.
Comme dans l’intuition floue du premier rêve, sauf que cette fois elles ne pouvaient plus être ignorées comme un simple pressentiment. Elles existaient. Elles marchaient. Elles vivaient quelque part dans cet endroit qui refusait encore de se laisser comprendre.
Apolline avança de deux pas de plus, au bord même de l’eau.
La mousse céda légèrement sous son poids. La rivière, elle, sembla aussitôt ralentir, ou peut-être était-ce seulement son regard qui s’y accrochait davantage.
Les silhouettes continuaient de bouger, lointaines, discrètes. L’une s’arrêta, ou sembla s’arrêter. Une autre se baissa légèrement. Puis elles disparurent derrière une ligne d’arbres plus denses. Une pointe d’agacement monta aussitôt en elle — pas contre elles, mais contre cette distance insupportable qui la condamnait à voir sans comprendre.
Elle plissa les yeux.
Rien.
Puis, sur sa droite, un mouvement plus proche attira son attention.
Pas tout près.
Mais assez pour qu’elle distingue nettement une forme humaine cette fois.
Un homme.
Elle ne sut pas immédiatement comment elle le sut. Peut-être à la carrure, à la manière plus directe de se déplacer, à l’angle de ses épaules. Il se tenait à quelques dizaines de mètres plus loin, de l’autre côté de la rivière, au bord d’une trouée plus lumineuse dans la végétation.
Elle ne voyait pas son visage.
Seulement son profil.
Et d’abord, elle ne comprit pas ce qu’il faisait.
Puis son regard suivit le sien.
Et elle vit la fleur.
Elle en oublia de respirer.
Bleue.
D’un bleu si intense qu’il semblait presque impossible dans ce monde déjà irréel. Pas le bleu tendre d’un ciel d’été, ni le bleu dur des vitraux froids. C’était un bleu vivant, profond, riche, saturé comme une pierre précieuse gorgée d’eau et de nuit. Ses pétales immenses s’ouvraient lentement vers le haut, dans une forme plus proche d’une coupe que d’une fleur ordinaire, comme si elle avait été conçue pour retenir quelque chose en son cœur.
Elle était gigantesque.
Au moins un mètre de long, peut-être davantage. Sa tige, épaisse et souple à la fois, montait depuis un buisson d’une ampleur démesurée, étalé sur plusieurs mètres, si dense et si ancien qu’on aurait dit une bordure vivante taillée par le temps lui-même. Le feuillage était sombre, presque bleu-vert, et les nervures de ses feuilles portaient parfois de très fines lueurs argentées.
L’homme se pencha.
Son geste avait quelque chose de simple et de cérémoniel à la fois. Il ne l’arracha pas brutalement. Il la préleva. Comme on détache quelque chose qu’on respecte. Sa main glissa à la base de la tige. La fleur s’inclina lentement. Et lorsqu’il la coupa, aucun bruit ne vint troubler l’air.
Apolline ne détourna pas les yeux.
Elle n’avait jamais vu une chose pareille.
La fleur, une fois dans ses mains, paraissait presque trop grande pour être tenue par un seul être. Et pourtant, il la portait avec naturel, comme si sa beauté écrasante n’avait rien d’exceptionnel ici.
Un frisson lui traversa la nuque.
Instinctivement, elle regarda plus loin, balaya l’autre rive du regard, jusqu’à ce qu’elle comprenne.
Le même buisson.
En face.
Presque à sa hauteur, mais de l’autre côté de la rivière.
Elle ne l’avait pas vu immédiatement parce que la lumière jouait contre elle, faisant fondre une partie de ses contours dans les reflets de l’eau. Mais il était bien là. Aussi large. Aussi dense. Couvert de la même végétation sombre, traversé des mêmes lignes argentées.
Et entre ses branches profondes…
D’autres fleurs.
Pas une seule.
Plusieurs.
Leur bleu était si violent au milieu de l’or de la forêt qu’il en devenait presque douloureux à regarder. Comme si elles n’appartenaient pas tout à fait au même monde que le reste. Comme si elles avaient poussé là contre l’ordre naturel du lieu, et non avec lui.
Apolline fit un pas de plus, fascinée malgré elle.
L’eau la séparait du buisson.
Pas largement.
Mais suffisamment.
La rivière n’était pas immense à cet endroit. Elle aurait pu imaginer traverser, peut-être, si le courant n’avait pas paru si trompeur, si profond, si étrangement vivant. Elle resta donc là, immobile, les yeux fixés sur ces fleurs gigantesques qui semblaient respirer d’une manière lente, presque animale, au gré d’un vent qu’elle ne sentait toujours pas.
Puis l’homme leva la tête.
Directement dans sa direction.
Le choc fut immédiat.
Apolline se figea.
Elle ne distinguait toujours pas clairement ses traits, à cette distance, mais quelque chose dans le mouvement de son visage, dans la netteté soudaine de son attention, lui fit comprendre qu’il ne regardait pas vaguement l’autre rive. Il la regardait elle.
Son cœur cogna une fois, brutalement.
Elle n’avait plus l’impression d’observer.
Elle était observée.
Le monde sembla se contracter autour d’elle.
Les feuilles d’or, la rivière améthyste, les fleurs bleues, les silhouettes plus loin — tout cela demeurait, mais son regard ne pouvait plus quitter cette figure dressée sur l’autre rive, immobile désormais, la fleur immense à la main.
Et puis, sans qu’elle sache comment, elle sentit autre chose.
La voix.
Pas aussi proche que la première fois. Pas susurrée directement contre son oreille. Plutôt comme si elle naissait dans la forêt elle-même, glissant entre les arbres, courant sur l’eau, se mêlant aux reflets jusqu’à venir mourir tout près d’elle.
Une phrase.
Différente.
Toujours dans cette langue qu’elle ne connaissait pas.
Les sons étaient fluides, anciens, impossibles à retenir précisément une fois passés, et pourtant chacun d’eux semblait peser plus lourd qu’un mot compris. Ils roulaient, s’étiraient, se coupaient en inflexions dont elle ne pouvait saisir le sens exact, seulement la charge.
Elle ne comprenait pas.
Mais elle ressentait.
Cette fois, il y avait dans la phrase une urgence plus nette. Pas une panique. Pas une menace ouverte. Quelque chose de plus terrible, peut-être : l’insistance d’une vérité qui revient.
Elle ouvrit la bouche.
Sans savoir si elle voulait répondre, appeler, demander.
Aucun son ne sortit.
L’homme, de l’autre côté, n’avait pas bougé.
Ou plutôt — il avait bougé si peu que le mouvement semblait appartenir à la forêt elle-même. Sa tête s’inclina légèrement. Sa posture changea d’un rien. Comme s’il cherchait à la voir mieux. Comme s’il attendait quelque chose.
Apolline recula d’un demi-pas.
Le sol céda à peine sous elle.
Et, à cet instant précis, la rivière changea.
Pas de couleur.
De surface.
Des symboles apparurent dans l’eau.
Très fugitifs. Très déformés. Pas tracés comme à l’encre, mais dessinés par la lumière et le courant lui-même. Des cercles incomplets. Des lignes qui dépassaient. Des formes organiques proches de lettres, ou peut-être d’autre chose. Ils glissèrent un instant sous les reflets violets, apparurent entre deux remous, puis s’effacèrent aussitôt.
Apolline baissa les yeux vers eux, incapable de ne pas suivre leur mouvement.
Quand elle releva la tête, l’homme était plus proche.
Ou elle en avait l’impression.
Son souffle se coupa entièrement cette fois.
Il n’était pas censé avoir pu se déplacer si vite.
Le buisson bleu était toujours là derrière lui. Les silhouettes lointaines aussi, plus floues encore maintenant. Mais lui semblait avoir franchi une part de la distance sans que ses jambes aient eu besoin de bouger.
Ce ne fut pas sa proximité qui l’effraya le plus.
Ce fut la certitude qu’il savait qu’elle le voyait.
Et qu’il l’attendait depuis bien avant ce rêve.
La voix revint.
Toujours la femme.
Toujours cette langue.
Mais à la fin de la phrase, quelque chose changea.
Un mot.
Un seul.
Pas compris.
Reconnu.
Comme une forme déjà aperçue sans le savoir, un symbole dont le sens n’aurait pas encore émergé, mais dont la présence frappait malgré tout quelque part sous la pensée.
L’homme leva lentement une main.
Pas pour lui faire signe.
Pas pour menacer.
Le geste semblait moins destiné à elle qu’à ce qui les séparait.
La rivière.
Et alors, pour la première fois depuis qu’elle était là, Apolline sentit distinctement la peur.
Pas celle, immédiate, que provoque un danger visible.
Une peur plus ancienne.
Comme si une partie d’elle savait déjà ce qui venait, alors que le reste refusait encore de le voir.
Le vent se leva enfin.
Très légèrement.
Les feuilles d’or frémirent.
Les fleurs bleues inclinèrent leurs grandes têtes dans le même mouvement.
La lumière changea.
Et l’homme fit un pas.
Un seul.
Vers l’eau.
Apolline se réveilla en sursaut.
L’air lui manqua.
Sa poitrine se souleva trop vite, trop fort, comme si elle revenait d’une longue plongée. Le plafond de la chambre se recomposa au-dessus d’elle dans une confusion floue, encore traversé d’ombres mouvantes et de lumière faible. Le fauteuil sous elle était raide, inconfortable, réel. La couverture avait glissé à moitié à terre. Ses doigts s’étaient crispés sur l’accoudoir à en blanchir.
Elle inspira brutalement.
Puis encore.
Et encore.
Son cœur cognait si fort qu’elle en sentait chaque battement jusque dans sa gorge.
Pendant une seconde, elle ne sut plus où elle était vraiment.
La forêt persistait encore dans ses yeux. L’or des feuilles. Le violet de la rivière. Le bleu violent des fleurs géantes. L’homme. Son regard. Sa main levée.
Puis la chambre reprit toute sa place.
Le berceau.
La table.
La clé.
Et le silence.
Un silence que seul troublait un souffle léger, tout près.
Elyndra.
Elle était réveillée elle aussi. Redressée dans son fauteuil près de la fenêtre, immobile, mais alerte. Son regard s’était déjà posé sur Apolline.
— Encore, dit-elle simplement.
Ce n’était pas une question.
Apolline porta lentement une main à son visage, sentant la moiteur de sa peau, le désordre de sa respiration, la fatigue qui revenait d’un coup sur ses épaules.
Mais sous tout cela, plus profondément, une certitude nouvelle s’était installée.
Ce n’était plus seulement un rêve.
Et, quelque part de l’autre côté de cette certitude, quelqu’un venait de la voir.

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