Chapitre 4
Apolline resta un instant incapable de répondre.
Sa chemise collait à sa peau.
La sueur avait perlé dans sa nuque, glissé le long de ses tempes, jusqu’entre ses omoplates, malgré la fraîcheur relative de la chambre. Ses mains étaient froides, mais son corps, lui, semblait encore brûler de l’intérieur, comme si le rêve n’avait pas simplement traversé son esprit, mais l’avait tenue tout entière dans son emprise avant de la rejeter brusquement dans la réalité.
Elle passa une main tremblante sur son front.
Sa paume en ressortit humide.
Le fauteuil grinça légèrement lorsqu’elle se redressa davantage. La couverture, tombée à moitié au sol, retenait encore un peu de la chaleur qu’elle y avait laissée, mais cela ne suffit pas à l’apaiser. Son souffle demeurait trop rapide, trop court, et chaque battement de son cœur semblait encore répondre à l’écho du rêve plutôt qu’au silence de la chambre.
Elyndra s’était déjà levée.
Elle traversa la pièce sans bruit, cette manière qu’elle avait de se déplacer comme si même la fatigue n’était pas autorisée à rendre ses gestes imprécis. La lumière des lampes faisait glisser des reflets plus doux sur ses cheveux sombres et sur les plis de sa tenue, mais son visage, lui, portait encore les traces nettes de la nuit : concentration, tension, retenue.
Elle s’arrêta près du fauteuil d’Apolline.
Pas trop près.
Assez pour voir.
— Tu transpires, constata-t-elle doucement.
Apolline eut un rire bref, sec, qui ne ressemblait pas vraiment à un rire.
— Merci, je m’en étais aperçue.
Elyndra ne releva pas.
Elle prit sur la table un linge propre, en silence, puis lui tendit. Apolline hésita une seconde avant de l’accepter. Le tissu était frais. Elle le pressa contre son front, puis contre sa nuque, en fermant brièvement les yeux.
Le soulagement fut infime.
Mais réel.
— Tu l’as revu, dit Elyndra.
Ce n’était pas une question.
Apolline abaissa lentement le linge.
— Oui.
Sa voix était rauque.
Plus basse qu’elle ne l’aurait voulu.
Elle jeta un coup d’œil au berceau.
Izia dormait toujours.
Paisiblement.
Cette vision-là, dans un autre moment, aurait pu l’apaiser. Mais cette nuit, le contraste entre ce calme absolu et l’agitation qui régnait en elle ne faisait qu’accentuer son trouble.
Elyndra suivit son regard un instant, puis revint à elle.
— Raconte.
Apolline releva les yeux.
Elyndra ne parlait pas comme quelqu’un qui cherchait à la rassurer. Elle parlait comme quelqu’un qui voulait comprendre vite, précisément, sans perdre une seconde en détours inutiles.
Et pourtant, dans la manière dont elle se tenait là, à côté d’elle, sans la pousser davantage que nécessaire, il y avait autre chose. Une disponibilité qu’elle n’aurait sans doute jamais offerte devant d’autres.
Apolline inspira.
Puis une seconde fois.
Elle essora doucement le linge entre ses doigts avant de commencer.
— C’était la forêt.
Les mots sortirent encore imprégnés du rêve, comme s’ils avaient du mal à entrer pleinement dans la langue du monde réel.
— La même… mais pas tout à fait. Plus nette. Plus vaste. Je voyais davantage de choses cette fois.
Elyndra ne la quitta pas des yeux.
— Quelles choses ?
Apolline s’appuya un peu plus contre le dossier du fauteuil, comme pour forcer son corps à ne pas se laisser emporter à nouveau par les images.
— Les arbres étaient… immenses. Pas seulement hauts. Ils avaient quelque chose de… maîtrisé. Comme s’ils avaient poussé dans un endroit qui ne connaissait ni l’hiver, ni les tempêtes, ni la maladie. Leurs feuilles étaient toujours dorées, mais pas uniformes. Il y avait des nuances. Certaines plus pâles, d’autres plus ambrées. Ça n’avait rien de métallique. C’était… vivant.
Elle marqua une pause.
Elyndra ne l’interrompit pas.
— Et la rivière ?
Demanda-t-elle seulement.
Apolline déglutit.
— Toujours violette. Améthyste. Mais plus profonde. Plus mouvante. Elle ne coulait pas comme une rivière normale. Par moments, j’avais l’impression qu’elle retenait les reflets au lieu de les laisser passer. Comme si l’eau gardait ce qu’elle voyait.
Le froncement de sourcils d’Elyndra fut infime.
Mais réel.
Apolline le remarqua.
Elle continua aussitôt.
— Il y avait aussi des silhouettes.
Cette fois, Elyndra croisa lentement les bras.
— Des silhouettes ?
— Des gens. Je crois.
Apolline passa le linge contre sa gorge, où la sueur avait recommencé à se déposer en une fine pellicule glacée.
— Trop loin pour que je les distingue vraiment. Je savais seulement qu’ils étaient là. Ils bougeaient entre les arbres. Ils ne semblaient pas me voir. Enfin… pas tous.
Elyndra inclina très légèrement la tête.
— Pas tous ?
Le silence se resserra autour d’elles.
Apolline sentit son ventre se contracter.
— Il y avait un homme.
La phrase fit naître quelque chose de plus net dans le regard d’Elyndra. Pas de la peur. Pas encore. Mais une attention plus aiguë.
— Qu’est-ce qu’il faisait ?
Apolline rouvrit les yeux complètement, comme si le simple fait de raconter l’obligeait à revoir plus précisément encore chaque détail.
— Il se tenait de l’autre côté de la rivière. Dans une trouée plus lumineuse. Au début, je ne comprenais pas ce qu’il faisait. Puis j’ai vu…
Elle s’interrompit un instant.
Le souvenir de la fleur lui revint avec une force presque douloureuse. Sa couleur, surtout. Ce bleu impossible.
— Une fleur, murmura-t-elle.
— Une fleur ?
— Bleue. Immense.
Le mot paraissait presque ridicule à haute voix, comme s’il était incapable de contenir la beauté réelle de ce qu’elle avait vu.
— Elle faisait au moins un mètre. Peut-être plus. Pas une tige fragile avec quelques pétales autour. Une vraie fleur immense, ouverte comme une coupe. D’un bleu… je n’ai jamais vu cette couleur ailleurs. Pas même dans les vitraux des temples ni dans les pierres précieuses. Elle était plantée sur un buisson énorme. Une dizaine de mètres de long, au moins.
Elyndra ne dit rien.
Apolline continua, plus vite maintenant, comme si les images se pressaient.
— Et quand j’ai regardé mieux, j’ai vu qu’il y avait le même buisson de mon côté de la rivière. Enfin… pas exactement mon côté. Juste en face. De l’autre côté. Plusieurs fleurs. Le même bleu. C’était trop… trop intense au milieu de tout cet or. On aurait dit que ça ne devait pas être là, et pourtant c’était exactement à sa place.
— L’homme l’a cueillie ?
— Non.
Apolline secoua lentement la tête.
— Pas “cueillie”. Pas comme on cueille une fleur. Il l’a prélevée. Comme si… comme si le geste comptait. Comme si c’était un acte précis, appris, important.
Elyndra observa un instant le berceau, puis revint à elle.
— Et ensuite ?
Apolline sentit son souffle ralentir une seconde, juste assez pour mieux ressentir la peur qui revenait.
— Ensuite, il a levé les yeux.
Sa main se referma involontairement sur le linge.
— Vers moi.
La chambre sembla se resserrer.
Même le silence prit une consistance différente.
— Tu es sûre ?
Le ton d’Elyndra avait changé.
À peine.
Mais suffisamment pour que la question paraisse plus lourde que les autres.
Apolline soutint son regard.
— Oui.
Pas d’hésitation.
Pas cette fois.
— Il m’a vue.
Elyndra ne répondit pas immédiatement.
Apolline sentit très distinctement ce décalage entre elles à cet instant précis : elle, encore traversée par la sensation vive du rêve, incapable de considérer cela comme une simple image ; Elyndra, déjà en train d’ordonner mentalement ce récit, de l’examiner, de le replacer dans une logique, ou de lui en trouver une.
— Il était proche ? demanda-t-elle finalement.
— Non. Et puis… oui.
Apolline fronça légèrement les sourcils, agacée par sa propre imprécision.
— Il était loin. Mais à un moment, il m’a semblé plus proche sans avoir vraiment bougé. Comme si la distance ne comptait pas de la même manière là-bas.
Elyndra détourna un instant les yeux.
Ce n’était pas grand-chose.
Mais Apolline le vit.
Et quelque chose en elle se tendit aussitôt.
— Tu connais cet endroit.
Ce n’était pas une question.
Elyndra revint à elle.
— Je connais des récits.
— Ce n’est pas la même chose.
— Non.
Sa réponse fut calme.
Trop calme.
Apolline se redressa légèrement.
— Alors quoi ?
Elyndra garda le silence plusieurs secondes, comme si elle mesurait le point exact où elle pouvait parler sans en dire trop.
Quand elle reprit, sa voix s’était faite plus basse.
— Ma mère m’a parlé, il y a longtemps, d’un endroit… qu’elle qualifiait de féérique.
Le mot parut presque déplacé dans sa bouche. Trop ancien. Trop nu.
Apolline ne bougea plus.
— Féérique ?
Elyndra hocha très légèrement la tête.
— Je ne savais pas si elle parlait d’un lieu réel, d’une légende, ou d’une manière de désigner autre chose. J’étais enfant. Elle ne disait jamais les choses entièrement. Elle les laissait flotter assez longtemps pour qu’on doute ensuite de les avoir vraiment entendues.
Apolline baissa les yeux une seconde, puis les releva aussitôt.
— Et qu’est-ce qu’elle disait exactement ?
Elyndra marcha lentement jusqu’à la fenêtre, écarta d’un geste les pans du rideau, observa la nuit au-dehors sans vraiment la regarder.
— Qu’il avait existé, à une époque, des terres qui ne ressemblaient plus au monde que nous connaissons aujourd’hui. Des lieux plus riches, plus vivants, plus instables aussi. Elle parlait d’un endroit que l’histoire aurait… rayé.
Apolline sentit sa gorge se resserrer.
— Rayé ?
— Effacé. Oublié volontairement. Retranché.
Elyndra relâcha le rideau.
— Je n’ai jamais su si elle parlait d’un territoire, d’une civilisation ou d’une fable qu’on raconte aux enfants pour leur apprendre que tout peut disparaître.
Apolline fixa la ligne de ses épaules.
Tout en Elyndra disait qu’elle pensait déjà beaucoup plus que ce qu’elle formulait.
— Tout concorde pourtant, murmura-t-elle.
Elyndra se retourna.
— Peut-être.
Puis elle vint s’appuyer contre le montant de la fenêtre, croisant les bras plus fermement encore.
— Ou peut-être que ton esprit fait ce que font tous les esprits quand ils sont poussés trop loin.
Apolline cligna des yeux.
— C’est-à-dire ?
— Il réorganise. Il réassemble. Il donne une forme.
Sa voix n’était ni moqueuse, ni condescendante. Elle était raisonnable. Presque trop.
— Tu as entendu des choses. Enfant, peut-être. Des récits, des mots, des images. Tu as traversé une décharge magique anormale il y a quelques heures. Tu es épuisée. Tu portes depuis cette nuit un enfant marqué qui ne devrait pas exister ici. Ton cerveau prend tout cela et construit un lieu où le faire tenir.
Apolline la regarda comme on regarde quelqu’un qui vient de prononcer quelque chose de très logique… et de profondément insuffisant.
— Tu crois vraiment à ce que tu dis ?
Elyndra soutint son regard.
— Je crois que c’est une hypothèse préférable à d’autres.
— Préférable n’est pas pareil que juste.
Le silence tomba à nouveau.
Plus sec cette fois.
Apolline se leva du fauteuil, lentement. La sueur avait refroidi sur sa peau, laissant une sensation désagréable de froid humide dans son dos et à la naissance de ses cheveux. Elle serra encore le linge dans ses doigts, comme si quelque chose de sa stabilité pouvait s’y être accroché.
— J’ai entendu une autre phrase.
Elyndra fronça de nouveau les sourcils.
— Quoi ?
— Une voix. La même femme que la première fois, je crois.
— Tu crois ?
— Je n’ai jamais vu son visage. Mais oui. La même présence. La même façon de… parler. Ce n’était pas les mêmes mots, mais c’était la même voix.
Elyndra ne bougea pas.
— Tu n’as rien compris ?
Apolline secoua la tête.
— Pas avec ma raison.
Puis, plus bas :
— Mais il y a eu un mot.
Un seul.
Elle hésita.
Parce qu’elle ne savait pas comment expliquer quelque chose d’aussi flou et pourtant aussi net dans son ressenti.
— Je ne peux pas le répéter. Je ne l’ai pas retenu. Mais quand je l’ai entendu… j’ai eu l’impression de l’avoir déjà croisé. Pas entendu. Vu.
Le regard d’Elyndra glissa très brièvement vers la table.
Vers la clé.
Vers les feuilles qu’elle n’avait pas encore sorties de ses recherches incomplètes.
Apolline suivit ce mouvement.
— Dans les symboles ? demanda-t-elle aussitôt.
Elyndra revint à elle.
— Peut-être.
— Tu vois.
Le ton d’Apolline se fit plus vif, non pas agressif, mais chargé de cette impatience qui naît quand on sent qu’on s’approche d’une vérité que l’autre tente d’envelopper de prudence.
— Ce n’est pas juste mon esprit qui délire.
— Je n’ai pas dit cela.
— Tu le penses.
— Je pense, répondit Elyndra plus fermement, qu’il est dangereux de traiter un rêve comme une preuve.
Apolline la fixa.
— Et il n’est pas dangereux de l’ignorer ?
Cette fois, Elyndra ne répondit pas immédiatement.
Elle soutint son regard jusqu’à ce que le silence devienne presque physique entre elles.
Puis elle dit, plus doucement :
— Non. Pas de l’ignorer. De le laisser nous gouverner.
La tension retomba d’un degré.
À peine.
Mais assez pour qu’Apolline puisse détourner les yeux la première.
Elle alla jusqu’au berceau.
Izia dormait toujours, d’un sommeil si stable qu’il en paraissait presque insolent. Sa petite main marquée reposait à demi ouverte contre le tissu clair, et le cercle gravé semblait plus sombre maintenant que la lumière de la chambre s’était adoucie.
Apolline observa cette main longuement.
Puis sa propre main.
Pas de marque.
Et pourtant, dans le rêve, la sensation persistait : elle aurait dû en avoir une. Ou avait été destinée à en porter une.
Le simple fait de l’imaginer fit naître une crispation au creux de son ventre.
— Je ne suis pas convaincue, dit-elle finalement, sans se retourner.
Sa voix était calme. Fatiguée. Mais déterminée.
Derrière elle, Elyndra expira lentement.
— Je m’en doutais.
Apolline posa les doigts sur le rebord du berceau.
— Ce lieu existe.
Elle sentit, plus qu’elle n’entendit, Elyndra se redresser légèrement.
— Apolline—
— Non.
Cette fois, elle se tourna.
Son regard était plus net qu’il ne l’avait été depuis son réveil. La peur était encore là, bien sûr. La sueur encore sur sa peau. La fatigue jusque dans ses épaules. Mais sous tout cela, autre chose s’était imposé.
Une conviction.
Fragile, peut-être.
Incomplète.
Mais réelle.
— Je ne dis pas que je comprends ce que c’est. Ni où c’est. Ni pourquoi j’y vais. Je ne dis même pas que tout ce que j’y vois est vrai. Mais ce n’est pas… un simple décor fabriqué par mon esprit.
Le visage d’Elyndra demeura fermé.
Pas hostile.
Mais prudent.
— Tu n’en sais rien.
— Toi non plus.
La réponse tomba sans violence, et c’est peut-être ce qui la rendit plus juste encore.
Le silence qui suivit fut long.
Puis Elyndra s’approcha enfin du berceau à son tour. Elle s’arrêta de l’autre côté, de sorte que l’enfant dormait désormais entre elles.
— D’accord, dit-elle.
Apolline releva légèrement le menton.
— D’accord ?
— D’accord. Je n’écarte pas cette possibilité.
La concession était mince. Mesurée. Mais elle existait.
Apolline la prit comme telle.
— Et maintenant ?
Elyndra baissa les yeux sur Izia, puis sur la marque, puis de nouveau vers Apolline.
— Maintenant, nous ne faisons rien qui soit irréversible dans la fatigue d’une nuit pareille.
— C’est-à-dire ?
— C’est-à-dire que demain, nous préparons l’annonce. Nous achetons ce qu’il faut pour elle. Nous observons encore. Et ensuite…
Elle marqua une pause.
— Ensuite, nous regardons ce que les archives acceptent de nous donner avant d’exiger davantage.
Apolline sentit quelque chose en elle se détendre légèrement.
Pas parce qu’elle obtenait toutes les réponses.
Parce qu’elle obtenait un mouvement.
Une direction.
Et, pour l’instant, c’était suffisant.
Elle hocha lentement la tête.
— Très bien.
Elyndra resta encore un moment près du berceau.
Puis, d’une voix plus basse :
— Si tu rêves encore, réveille-moi immédiatement.
Apolline ne détourna pas les yeux.
— Tu ne dors presque pas de toute façon.
— Ce n’est pas la question.
Leurs regards se croisèrent.
Une seconde.
Puis deux.
Il y avait encore trop de choses entre elles pour qu’un tel échange soit simple : le secret, le pouvoir, le cristal, l’enfant, le mensonge à venir, tout ce qu’Elyndra ne disait pas encore, tout ce qu’Apolline n’était pas prête à montrer complètement. Et pourtant, au cœur même de cette complexité, une confiance mince, presque irritante de fragilité, cherchait déjà à se former.
Apolline finit par détourner les yeux.
— D’accord, répéta-t-elle.
Elyndra acquiesça.
Et, pour la première fois depuis le réveil brutal d’Apolline, la chambre sembla retrouver une forme de calme qui n’était pas seulement une absence de bruit, mais une suspension — celle qui précède les choses lorsqu’elles ne sont pas encore prêtes à se révéler entièrement.
Au-dehors, la nuit tenait toujours le palais dans sa main sombre.
À l’intérieur, Izia dormait.
La clé attendait.
Et dans l’esprit d’Apolline, derrière les images encore brûlantes de la forêt dorée, de la rivière améthyste, des silhouettes trop lointaines et de l’homme à la fleur bleue, une idée persistait, obstinée, impossible à apaiser :
si cet endroit avait été rayé du monde, alors quelqu’un — ou quelque chose — venait de commencer à l’y inscrire de nouveau.

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