Chapitre 5
Le jour n’était pas encore tout à fait levé lorsque le palais s’anima.
Pas d’agitation visible, pas de couloirs bruyants ni de portes claquées — seulement cette mise en mouvement discrète, presque invisible, propre aux lieux où l’on agit sans vouloir être vu. Les torches s’éteignaient une à une dans les galeries, remplacées par la lumière grise de l’aube qui glissait lentement par les hautes fenêtres.
Apolline n’avait pas vraiment dormi.
Elle s’était levée avant que quelqu’un ne vienne la chercher, sans avoir besoin d’alarme ni d’appel. Son corps semblait encore lourd de la nuit, mais son esprit, lui, refusait de replonger dans l’immobilité. Chaque fois qu’elle fermait les yeux, des fragments du rêve revenaient : l’or des feuilles, le violet de la rivière, le bleu violent des fleurs… et surtout ce regard.
Elle ajusta les plis de sa tenue devant le miroir, sans vraiment se regarder.
Ses gestes étaient précis, mécaniques.
Habituels.
Comme si la répétition pouvait lui rendre un peu de contrôle.
Un bruit léger à la porte.
— Entrez.
La porte s’ouvrit sur une silhouette qu’elle ne connaissait pas encore.
Lytha.
Elle entra sans précipitation, refermant derrière elle avec un soin presque silencieux. Sa présence remplit immédiatement l’espace d’une manière différente de celle des autres membres de la cour : moins rigide, moins calculée en apparence, mais pas moins attentive.
Ses yeux verts se posèrent sur Apolline avec une netteté immédiate.
Pas intrusive.
Mais directe.
— Tu es déjà prête.
Apolline haussa légèrement un sourcil.
— Je pourrais dire la même chose.
Lytha esquissa un très léger sourire.
— J’ai l’habitude des départs décidés trop tard.
Elle s’approcha de quelques pas, observant sans cacher son intérêt. Son regard glissa sur la tenue d’Apolline, sur ses mains, sur son visage encore marqué par la fatigue.
— Elyndra m’a dit que tu venais.
— Et ?
Lytha inclina légèrement la tête.
— Et qu’elle avait besoin que tout se passe… simplement.
Apolline la fixa un instant.
— Rien n’est simple.
— Justement.
Le ton était calme.
Presque doux.
Mais il portait quelque chose de plus profond, une compréhension implicite de ce que cela signifiait vraiment.
Un silence passa entre elles.
Pas inconfortable.
Pas encore.
— Je suis Lytha, ajouta-t-elle enfin.
— Je sais.
— Et toi, tu es plus difficile à cerner que ce que j’imaginais.
Apolline ne répondit pas.
Pas par hostilité.
Mais parce qu’elle ne savait pas encore si cette femme était un refuge… ou une autre forme d’observation.
Dans la cour intérieure, l’air était frais.
Une brume légère flottait encore au ras des pavés, s’accrochant aux roues du carrosse déjà prêt. Les chevaux piaffaient doucement, leurs souffles formant de petites volutes blanches dans l’air froid du matin.
Elyndra se tenait près du véhicule.
Droite.
Immobile.
Comme si elle n’avait pas bougé depuis la veille.
Izia était contre elle, enveloppée dans des tissus clairs, si paisible que sa présence semblait presque irréelle au milieu de cette préparation silencieuse.
Apolline sentit son regard s’adoucir malgré elle.
— Elle dort ?
— Oui.
La réponse d’Elyndra fut basse.
Elle ne quittait pas la cour des yeux.
— Bien.
Apolline s’approcha.
Plus près.
Le visage d’Izia était détendu, presque trop. Sa petite main reposait contre le tissu, et même sans voir pleinement la marque, Apolline savait qu’elle était là.
Toujours là.
— Elle n’a pas bougé, ajouta Elyndra.
— Peut-être qu’elle n’en a pas besoin.
Elyndra tourna légèrement la tête vers elle.
Un instant.
Puis détourna le regard.
— Peut-être.
— Nous partirons dès que Kaelren sera prêt.
La voix d’Elyndra se posa entre elles comme une évidence.
Apolline leva les yeux.
Et le vit.
Kaelren.
Il se tenait à quelques mètres du carrosse, en train d’ajuster une lanière de cuir sur l’un des chevaux. Son geste était précis, sans hâte. Lorsqu’il releva la tête, son regard balaya la cour avec calme avant de s’arrêter brièvement sur Apolline.
Pas d’insistance.
Pas de jugement.
Juste une reconnaissance silencieuse.
Il s’approcha.
— Tout est prêt.
Sa voix était grave, posée.
Elyndra hocha la tête.
— Le trajet sera long ?
— Cinq heures.
Apolline laissa échapper un souffle discret.
— Cinq heures…
Kaelren tourna légèrement la tête vers elle.
— La route jusqu’à Velkin n’est pas difficile.
— Mais longue.
— Oui.
Un léger silence.
Puis, plus bas :
— Et plus fréquentée à mesure que l’on s’en approche.
Apolline croisa les bras.
— Fréquentée comment ?
— Marchands. Voyageurs. Habitants des villages proches.
Il marqua une pause.
— Et des regards.
Apolline soutint le sien.
— J’imagine.
Le carrosse se mit en mouvement dans un grincement léger de bois et de métal.
La cour du palais s’éloigna lentement, avalée par les ombres encore présentes dans les galeries. Les grandes portes s’ouvrirent, laissant entrer une lumière plus franche, plus crue, qui contrastait brutalement avec la pénombre dorée de l’intérieur.
Apolline s’installa face à Elyndra.
Lytha à côté.
Kaelren à l’extérieur.
Le rythme des roues sur la pierre marqua les premières minutes du trajet.
Régulier.
Hypnotique.
Le silence s’installa de nouveau, mais il était différent cette fois. Moins oppressant. Plus rempli de choses simples : le souffle des chevaux, le froissement des tissus, la respiration d’Izia.
Apolline regarda par la fenêtre.
Le paysage se déroulait lentement.
Les jardins du palais d’abord, parfaitement entretenus, symétriques, presque irréels dans leur précision. Puis les premières terres plus libres, les haies moins strictes, les chemins de terre qui s’éloignaient en lignes irrégulières.
Plus loin, la campagne s’ouvrait.
Des champs encore humides de rosée, leurs surfaces scintillant sous les premiers rayons du soleil. Des arbres isolés, tordus par le vent, bien différents de ceux du rêve. Des fermes basses, aux toits sombres, d’où s’échappaient de fines colonnes de fumée.
Tout était… normal.
Et pourtant—
Apolline ne pouvait s’empêcher de comparer.
Chaque arbre.
Chaque reflet.
Chaque mouvement du vent.
Rien n’avait la même intensité.
Rien n’avait cette… présence.
Elle détourna les yeux.
— Velkin est grande ?
Lytha répondit avant Elyndra.
— Très.
Apolline tourna légèrement la tête vers elle.
— Plus que la capitale ?
— Différente.
Un léger sourire passa sur ses lèvres.
— Moins politique. Plus vivante.
— Et plus bruyante, ajouta Elyndra.
Apolline hocha la tête.
— Parfait.
Le temps passa lentement.
Les paysages changèrent.
Les champs laissèrent place à des zones plus boisées, mais rien de comparable à la forêt dorée. Ces arbres-là étaient plus sombres, plus irréguliers, leurs feuilles ternes en comparaison de celles du rêve.
Le ciel s’éclaircit.
Le soleil monta.
Et, avec lui, la chaleur.
Apolline se laissa bercer un moment par le mouvement du carrosse, les yeux mi-clos, sans vraiment dormir. Des fragments d’images revenaient parfois, mais elle les repoussait aussitôt.
Pas maintenant.
Pas ici.
— Tu penses encore à ton rêve.
La voix de Lytha était douce.
Apolline rouvrit les yeux.
— Ça se voit tant que ça ?
— Pas pour tout le monde.
Un silence.
— Mais je ne suis pas “tout le monde”.
Apolline la fixa un instant.
Puis détourna le regard vers la fenêtre.
— Tu crois aux rêves ?
Lytha prit le temps de réfléchir.
— Je crois que certains ne sont pas faits pour être ignorés.
Apolline sentit quelque chose se tendre légèrement en elle.
— Elyndra pense l’inverse.
— Elyndra pense à ce qui peut être contrôlé.
Apolline esquissa un léger sourire.
— Et toi ?
Lytha haussa à peine les épaules.
— Moi, je pense que tout ne l’est pas.
Au loin, une silhouette commença à se dessiner.
D’abord floue.
Puis plus nette.
Velkin.
La ville s’étendait bien au-delà de ce qu’Apolline avait imaginé. Des toits serrés les uns contre les autres, des bâtiments plus hauts à mesure que l’on s’approchait du centre, et, dominant l’ensemble, plusieurs structures imposantes qui semblaient presque trop élégantes pour être seulement fonctionnelles.
La route s’élargit.
Le bruit augmenta.
Voix. Roues. Pas. Vie.
Kaelren ralentit légèrement l’allure.
— Nous y sommes.
Apolline se pencha légèrement vers la fenêtre.
Ses yeux parcoururent la ville avec une attention nouvelle.
Et quelque part, très loin sous cette curiosité—
Une pensée persistait.
Si un endroit pouvait cacher un accès, une trace, un indice…
Alors une ville comme Velkin serait parfaite.
Le carrosse ralentit.
Pas brutalement.
Progressivement.
Comme si la route elle-même refusait qu’on entre trop vite dans la ville.
Apolline sentit immédiatement la différence.
Le rythme des roues changea d’abord, plus irrégulier, plus heurté. Puis vinrent les sons. D’abord lointains, presque étouffés, puis de plus en plus distincts : des voix, des pas, des roues d’autres chariots, des appels, des éclats de rires, des discussions coupées en plein milieu d’une phrase.
La vie.
Dense.
Présente.
Bruyante.
Elle se redressa légèrement.
Velkin apparaissait déjà autour d’eux.
Pas comme une silhouette au loin.
Mais comme quelque chose dans lequel ils entraient déjà.
Les premières maisons étaient basses, serrées les unes contre les autres, construites dans une pierre plus claire que celle du palais, parfois mêlée à du bois sombre. Les fenêtres étaient ouvertes, certaines décorées de tissus colorés qui flottaient doucement dans l’air. Des cordes tendues entre deux façades portaient du linge qui séchait, balançant lentement au passage du carrosse.
Tout était… proche.
Trop proche.
Apolline sentit instinctivement ses épaules se tendre.
— Respire, murmura Lytha.
Apolline tourna légèrement la tête vers elle.
— Je respire.
— Pas vraiment.
Un silence.
Puis Apolline inspira, plus lentement cette fois.
L’air était différent ici.
Moins pur que celui du palais, chargé de mille odeurs entremêlées : pain chaud, cuir, poussière, herbes, transpiration, fumée. Ce n’était pas désagréable. C’était… réel.
Brut.
Le carrosse s’engagea dans une rue plus large.
Et là, les regards commencèrent.
Pas tous en même temps.
Pas violemment.
Mais suffisamment pour être perceptibles.
Certains passants ralentissaient légèrement en voyant passer le véhicule. D’autres détournaient à peine la tête, comme si l’intérêt était déjà présent avant même qu’ils ne sachent pourquoi. Quelques-uns, plus directs, regardaient franchement.
Apolline sentit immédiatement cette pression.
Pas une menace.
Mais une attention.
— Ils savent que c’est vous, dit-elle doucement.
Elyndra, en face, ne bougea pas.
— Ils savent que quelqu’un d’important est là.
— Et ils veulent savoir qui.
— Oui.
Apolline croisa les bras.
— Et ils vont le savoir.
Elyndra posa brièvement son regard sur Izia, toujours enveloppée contre elle.
— Pas aujourd’hui.
Le carrosse s’arrêta finalement.
Pas devant un palais.
Pas devant un bâtiment imposant.
Mais au bord d’une place.
Large.
Vivante.
Le bruit y était plus dense encore. Des étals s’étendaient sur les côtés, couverts de tissus, de paniers, de petites structures en bois. Des marchands interpellaient les passants, leurs voix se croisant sans jamais vraiment s’écouter.
Au centre, un espace plus dégagé laissait circuler les gens.
Et, au-delà, deux boutiques.
Apolline les vit immédiatement.
Plus grandes que les autres.
Plus élégantes aussi.
Leur façade était décorée avec soin, des motifs délicats courant le long des encadrements de fenêtres. Des couleurs plus douces, plus travaillées. Et surtout—
Des objets exposés.
Vêtements.
Berceaux.
Tissus.
Petits objets suspendus.
— C’est là, dit Lytha.
Apolline descendit du carrosse.
Le sol était ferme sous ses pieds, mais la sensation resta étrange. Après des heures dans l’espace clos du véhicule, le monde lui parut soudain trop vaste, trop bruyant, trop présent.
Kaelren était déjà là.
Positionné légèrement en avant, son regard balayant la place avec calme. Il ne semblait pas tendu, mais chaque mouvement de ses yeux témoignait d’une attention constante.
Il s’approcha d’un pas.
— Nous restons proches.
Pas une question.
Apolline hocha légèrement la tête.
— J’imagine.
Elyndra descendit à son tour.
Avec Izia.
Le changement fut immédiat.
Les regards.
Plus nombreux.
Plus insistants.
Certains se figèrent.
D’autres chuchotèrent.
Pas de mots clairs.
Mais des fragments.
— …qui est-ce…
— …la princesse…
— …elle tient un enfant ?
Apolline sentit son ventre se nouer légèrement.
Pas de panique.
Mais cette sensation désagréable d’être observée sans pouvoir contrôler ce que les autres voyaient réellement.
— On avance, dit Elyndra.
Simple.
Direct.
Ils traversèrent la place.
Kaelren légèrement en avant.
Lytha à côté d’Apolline.
Elyndra juste derrière, Izia contre elle.
Le mouvement attira encore plus l’attention.
Apolline sentit certains regards s’accrocher à elle plus qu’aux autres.
Elle ne savait pas pourquoi.
Peut-être sa posture.
Peut-être son hésitation.
Ou peut-être... Elle repoussa la pensée.
Ils entrèrent dans la première boutique.
Et le contraste fut immédiat.
Le bruit de la place s’atténua presque totalement, comme étouffé par les murs épais et les tissus suspendus. L’air y était plus calme, plus chaud, légèrement parfumé.
Des étagères couraient le long des murs, remplies de vêtements pour enfants soigneusement pliés, organisés par taille, par couleur, par matière. Des berceaux miniatures, décoratifs, étaient exposés près de l’entrée, et plus loin, des modèles plus grands, solides, prêts à être utilisés.
Une femme leva les yeux derrière le comptoir.
Son regard passa d’Elyndra à Apolline, puis à Izia.
Et quelque chose changea.
Pas de peur.
Pas de rejet.
Une curiosité douce.
— Bienvenue.
Sa voix était chaleureuse.
Apolline sentit immédiatement la différence.
Ici, le regard n’était pas tranchant.
Juste humain.
— Nous cherchons des vêtements, dit Elyndra.
La femme hocha la tête.
— Bien sûr.
Son regard revint vers Izia.
— Quel âge a-t-elle ?
Un silence.
Très bref.
Mais réel.
Apolline sentit la tension.
Elyndra répondit sans hésiter.
— Très jeune.
La femme sourit légèrement.
— Ça, je m’en doutais.
Un léger souffle passa entre elles.
Puis elle s’approcha.
— Vous avez déjà des préférences ?
Apolline regarda autour d’elle.
Les tissus.
Les couleurs.
Les formes.
Tout semblait… simple.
Et soudain ;
Elle réalisa quelque chose.
Pour la première fois depuis des heures... Elle n’était pas en train de penser au rêve.
Ni au cristal.
Ni à la marque.
Juste à...
Des vêtements.
Pour un enfant.
Elle cligna lentement des yeux.
— Non… dit-elle doucement.
Puis, après une seconde :
— Pas encore.
Le tissu glissa entre les doigts d’Apolline.
Doux.
Presque trop.
Elle le laissa couler lentement entre ses mains, testant sa souplesse, la manière dont il reprenait sa forme, la légèreté qu’il conservait malgré la qualité évidente du fil.
Autour d’elle, la boutique respirait une chaleur tranquille.
Rien n’était laissé au hasard.
Les étagères, taillées dans un bois clair légèrement veiné, montaient jusqu’à mi-hauteur des murs, formant des lignes nettes, presque apaisantes. Chaque pile de vêtements était ajustée avec une précision minutieuse : alignée, redressée, lissée comme si quelqu’un passait régulièrement la main dessus pour en maintenir l’ordre.
Plus haut, des portants en métal sombre soutenaient des pièces suspendues, permettant d’en observer les formes complètes. Certaines tenues étaient ouvertes, montrant les coutures intérieures, la finesse des finitions, la manière dont le tissu se pliait sans casser.
La lumière jouait avec tout cela.
Filtrée par des voilages clairs, elle descendait en nappes douces, presque laiteuses, venant caresser les tissus, souligner une broderie, faire apparaître une nuance plus chaude dans un beige autrement discret.
Apolline plissa légèrement les yeux.
Les couleurs ici n’étaient pas neutres.
Elles étaient choisies pour apaiser.
Pour rassurer.
Pour ne jamais heurter.
— Celui-là ira bien.
La voix d’Elyndra, posée derrière elle, ne brisa pas le calme.
Elle s’y intégra.
Apolline tourna légèrement la tête.
— Lequel ?
Elyndra désigna du regard la tunique qu’elle tenait encore.
— Celui que tu refuses de poser depuis une minute.
Apolline baissa les yeux.
Ses doigts s’étaient effectivement resserrés autour du tissu.
Elle relâcha légèrement la pression.
— Il est simple.
— Justement.
Un court silence.
Puis Elyndra ajouta, plus bas :
— Elle n’a pas besoin de plus.
Apolline ne répondit pas.
Elle posa la tunique sur la pile déjà présente sur le comptoir.
Puis s’éloigna d’un pas.
Lytha se tenait un peu plus loin, penchée sur une autre étagère.
Elle n’attrapait pas les vêtements immédiatement.
Elle observait.
Comparait.
Son regard passait d’une pièce à l’autre avec une précision presque analytique.
— Celui-ci est trop léger.
Elle tira légèrement un petit vêtement d’un gris très pâle.
— Il ne tiendra pas après deux lavages.
Apolline s’approcha.
Toucha le tissu.
Effectivement.
Plus fin.
Plus fragile.
— On le laisse.
Lytha hocha la tête.
Puis, sans hésiter cette fois, elle tira une autre pièce.
Un ensemble plus structuré, dans un beige légèrement plus soutenu, avec des coutures renforcées aux épaules et aux poignets.
— Celui-là.
Apolline passa les doigts sur les coutures.
Solides.
Discrètes.
— Oui.
Derrière le comptoir, la marchande suivait leurs gestes avec une attention constante.
Elle ne parlait pas beaucoup.
Mais elle voyait tout.
Chaque hésitation.
Chaque choix.
Chaque regard échangé.
Elle s’approcha légèrement.
— Vous privilégiez le confort.
Ce n’était pas une question.
Apolline releva les yeux.
— Oui.
La femme hocha la tête.
— Alors évitez les broderies trop épaisses à l’intérieur.
Elle prit délicatement une pièce dans la pile.
Retourna légèrement le tissu.
— Celui-ci, par exemple. Très beau, mais irritant sur la peau.
Apolline fronça légèrement les sourcils.
— Je n’y aurais pas pensé.
— C’est mon travail.
Un léger sourire passa sur ses lèvres.
Elle reposa la pièce.
Apolline la regarda une seconde.
Puis retira le vêtement de la pile.
— On ne le prend pas.
Le choix continua.
Plus fluide maintenant.
Apolline se déplaçait avec plus d’assurance, ses gestes moins hésitants. Elle ne réfléchissait plus autant à chaque pièce. Certaines lui semblaient évidentes.
Elle attrapa une tenue d’un bleu doux.
Pas profond.
Pas violent.
Mais assez présent pour contraster avec le reste.
Ses doigts s’arrêtèrent une fraction de seconde de trop dessus.
Puis elle la posa avec les autres.
Sans commentaire.
La pile grandissait.
Sur le comptoir.
Les tissus s’empilaient, se superposaient, créant une variation de textures et de couleurs qui, ensemble, formaient quelque chose d’étrangement harmonieux.
Lytha jeta un coup d’œil.
— Combien ?
La marchande répondit sans même compter à nouveau.
— Dix-huit.
Apolline releva la tête.
— Déjà ?
— Vous choisissez vite.
Apolline observa la pile.
Puis les étagères encore pleines.
Puis Izia.
Toujours immobile.
Toujours silencieuse.
Un calme trop parfait.
— Non.
Sa voix était basse.
Mais ferme.
— On continue.
Elyndra la regarda.
Longuement.
Sans rien dire.
Puis elle hocha simplement la tête.
— D’accord.
Apolline reprit.
Plus méthodiquement cette fois.
Elle varia davantage.
Des tissus plus épais.
Des pièces plus amples.
Des vêtements qui pourraient durer.
Elle ne cherchait plus seulement ce qui était beau.
Mais ce qui allait servir.
Ce qui allait tenir.
Ce qui allait… accompagner.
Le mot lui traversa l’esprit sans qu’elle s’y attarde.
— Celui-ci.
Elle posa une nouvelle tenue.
Puis une autre.
Et encore une.
Ses gestes devenaient presque automatiques.
Mais pas vides.
Au contraire.
Chaque choix semblait répondre à quelque chose de plus profond qu’une simple préférence.
Quelque chose qu’elle ne formulait pas encore.
— Vingt-sept.
La marchande.
Toujours calme.
Toujours précise.
Apolline s’arrêta.
Regarda la pile.
Puis leva les yeux vers Elyndra.
— Encore trois.
Un très léger silence.
Puis Elyndra répondit :
— Alors choisis-les bien.
Apolline inspira lentement.
Ses yeux parcoururent la boutique une dernière fois.
Plus lentement.
Plus attentivement.
Elle s’arrêta sur une petite tenue crème, presque identique à la première.
Mais sans broderie.
Plus simple encore.
Elle la prit.
— Vingt-huit.
Puis une autre.
Plus chaude.
— Vingt-neuf.
Elle hésita.
Ses doigts glissèrent sur plusieurs tissus.
S’arrêtèrent.
Reculèrent.
Puis—
Un petit vêtement d’un violet très pâle.
Presque invisible.
Mais présent.
Elle le fixa.
Une seconde de trop.
Puis le prit.
— Trente.
Le silence s’installa.
Bref.
Mais dense.
La marchande observa la pile.
Puis Apolline.
— C’est un bon nombre.
Apolline hocha légèrement la tête.
Mais son regard restait sur le dernier vêtement.
Le violet.
Presque absent.
Et pourtant—
Elle détourna les yeux.
— Nous prendrons tout.
La voix d’Elyndra coupa doucement le moment.
La marchande acquiesça.
— Bien sûr.
Elle commença à rassembler les vêtements, les pliant avec soin, les organisant en paquets distincts.
Apolline resta là.
Immobile.
Ses mains reposaient sur le bord du comptoir.
Le bois était chaud.
Stable.
Réalité simple.
Et pourtant...
Dans un coin de son esprit, une image persistait.
Une autre couleur.
Un autre violet.
Plus profond.
Plus vivant.
Elle ferma brièvement les yeux.
Puis les rouvrit.
— On a fini ici.

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