Chapitre 6

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Les paquets étaient presque tous rassemblés lorsque la porte s’ouvrit.

Pas violemment.

Mais assez pour faire entrer d’un coup un souffle d’air plus brut, chargé du bruit de la place et de ses odeurs mêlées.

La marchande leva à peine les yeux.

Apolline, elle, tourna légèrement la tête.

Et le vit.

Boran.

Il remplissait presque l’encadrement de la porte à lui seul.

Large.

Pas seulement massif — ancré.

Son corps semblait construit pour encaisser, pour résister, plus que pour se déplacer avec fluidité. Ses épaules étaient épaisses, ses bras lourds, marqués par le travail. Sa peau portait une teinte irrégulière, brunie par le soleil et le vent, avec des zones plus claires là où les manches avaient protégé.

Une barbe dense couvrait sa mâchoire, sombre, mal entretenue sans être négligée, comme si l’apparence n’était pas une priorité mais pas totalement abandonnée non plus. Une cicatrice traversait sa joue gauche, fine mais nette, tirant légèrement la peau lorsqu’il serrait les dents.

Et il les serrait.

Ses yeux, eux, étaient fixes.

Pas vides.

Pas colériques.

Mais durs.

Ancrés dans quelque chose de plus profond que de la simple irritation.

Il balaya la boutique du regard.

Puis s’arrêta sur elles.

Sur Elyndra.

Puis...

Sur Apolline.

Et enfin...

Sur Izia.

Un silence glissa dans la pièce.

Subtil.

Mais réel.

La marchande continua de plier un vêtement.

Comme si de rien n’était.

Mais ses gestes ralentirent légèrement.

— C’est nouveau, ça.

La voix de Boran était grave.

Rugueuse.

Pas forte.

Mais lourde.

Elle ne cherchait pas à provoquer un éclat.

Elle cherchait à être entendue.

Apolline ne détourna pas le regard.

— Quoi ?

Boran fit un pas à l’intérieur.

Ses bottes laissèrent une trace légère de poussière sur le bois clair du sol.

— Ça.

Il désigna vaguement la pile de vêtements.

Puis Izia.

— Vous ici.

Le ton n’était pas interrogatif.

C’était un constat.

Chargé.

Lytha, à côté d’Apolline, murmura sans tourner la tête :

— Ignore.

Mais Apolline ne bougea pas.

Quelque chose en elle refusait de céder à cette logique-là.

Pas cette fois.

— C’est une boutique, répondit-elle calmement.

Un silence.

Boran eut un léger rictus.

Pas un sourire.

— Oui.

Il avança encore d’un pas.

— Et certaines personnes n’y venaient pas avant.

Elyndra n’avait pas bougé.

Mais sa présence changea.

À peine.

Suffisamment pour que l’air se tende.

— Et certaines choses changent, dit-elle.

Sa voix était posée.

Maîtrisée.

Boran tourna la tête vers elle.

— Je vois ça.

Ses yeux redescendirent sur Izia.

Plus longuement cette fois.

Quelque chose passa dans son regard.

Une incompréhension.

Mais aussi ;

Une forme de rejet instinctif.

— Un enfant, reprit-il.

Un très léger silence.

— Dans ces bras-là.

Apolline sentit quelque chose se serrer en elle.

Pas de colère immédiate.

Mais une tension nette.

— Tu veux dire quoi exactement ?

Sa voix était toujours calme.

Mais plus tranchante.

Boran la fixa.

Directement.

— Je veux dire que ça ne ressemble pas à ce qu’on connaît.

Apolline croisa les bras.

— Et tout ce que tu ne connais pas te dérange ?

— Non.

Il secoua légèrement la tête.

— Tout ce qui arrive trop vite.

Le silence retomba.

Plus lourd cette fois.

Kaelren fit un pas.

Discret.

Mais décisif.

Il ne parla pas.

Mais sa présence se plaça clairement entre eux.

Pas comme une menace.

Comme une limite.

Boran le regarda.

Puis regarda de nouveau Apolline.

— On construit quelque chose ici, continua-t-il.

Sa voix était plus basse.

Plus contrôlée.

— Lentement. Avec ce qu’on a.

Il désigna la ville d’un mouvement de tête.

— Pas avec ce qui tombe d’un palais du jour au lendemain.

Apolline sentit le poids des mots.

Ce n’était pas une insulte gratuite.

C’était...

Une peur.

Mal exprimée.

Mais réelle.

Elle inspira lentement.

— Tu penses qu’on va vous prendre quelque chose ?

Boran ne répondit pas immédiatement.

Puis :

— Je pense que vous ne voyez pas ce que ça change pour nous.

Un silence.

Apolline le fixa.

Puis, plus doucement :

— Alors dis-le.

Lytha tourna légèrement la tête vers elle.

Surprise.

Boran aussi.

— Dis-le clairement, reprit Apolline.

— On s’adapte à ce qu’on comprend, répondit-il.

— Et là ?

— Là, on ne comprend pas encore.

Le regard d’Apolline glissa brièvement vers Izia.

Puis revint sur lui.

— Nous non plus.

La réponse tomba simplement.

Sans défense.

Sans attaque.

Juste Vraie.

Boran resta immobile.

Une seconde.

Deux.

Puis il détourna légèrement les yeux.

Pas complètement.

Mais assez pour rompre le face-à-face.

— Alors faites en sorte qu’on ait le temps.

Sa voix était moins dure.

Mais pas apaisée.

Il recula d’un pas.

— Parce que sinon, ça ne se passera pas bien.

Pas une menace.

Un constat.

Brut.

Le silence resta suspendu après son départ.

La porte se referma derrière lui avec un bruit plus lourd qu’à son entrée.

Apolline resta immobile.

Ses doigts s’étaient légèrement crispés contre ses bras.

Elle relâcha lentement la pression.

Kaelren revint à sa position initiale.

Sans commentaire.

Mais son regard passa brièvement sur Apolline.

Vérifiant.

— Il n’a pas tort.

La voix de Lytha était basse.

Apolline tourna la tête vers elle.

— Tu es sérieuse ?

— Oui.

Un silence.

— Mais il n’a pas raison non plus.

Apolline souffla légèrement.

— C’est pratique.

Lytha esquissa un très léger sourire.

— C’est réel.

Elyndra posa enfin les vêtements emballés sur le comptoir.

— Nous avons terminé ici.

Sa voix avait retrouvé sa netteté habituelle.

Mais quelque chose restait.

Apolline le sentit.

Pas une inquiétude.

Une prise en compte.

En sortant de la boutique, la lumière sembla plus forte.

Plus crue.

La place plus dense.

Plus attentive.

Apolline ajusta légèrement sa posture.

Ses yeux parcoururent brièvement la foule.

Comme si, maintenant...

Elle voyait vraiment.

Lorsqu’elles sortirent de la première boutique, la lumière du jour leur parut plus franche, presque trop vive après la douceur contenue de l’intérieur. La place de Velkin n’avait rien perdu de son agitation, bien au contraire. Les voix semblaient s’être multipliées, les pas s’étaient accélérés, et l’air lui-même paraissait plus dense, chargé d’odeurs mêlées de pain chaud, de cuir, de poussière et de fumée légère.

Apolline sentit cette différence immédiatement. Ce n’était pas seulement le bruit ou la foule, mais une forme de présence plus diffuse, comme si chaque regard, chaque mouvement, chaque souffle participait à une même réalité vivante dont elle ne maîtrisait rien.

Elle resserra légèrement sa prise sur les paquets.

Le contact des tissus, encore chauds de la boutique, lui donna un point d’ancrage. Quelque chose de concret. Quelque chose qui ne dépendait ni des regards, ni des murmures, ni de ce qui échappait encore à sa compréhension.

Elyndra ne ralentit pas.

Elle avançait avec cette assurance calme qui lui était propre, Izia toujours blottie contre elle, enveloppée dans les tissus clairs qui semblaient absorber la lumière plutôt que la refléter. Rien, dans sa posture, ne trahissait la moindre hésitation. Et pourtant, Apolline savait désormais que cette assurance n’était pas synonyme de certitude, mais de contrôle.

Kaelren, lui, s’était déjà repositionné légèrement en avant, ouvrant la marche avec une vigilance discrète. Il ne repoussait personne, ne brusquait aucun passage, mais sa seule présence suffisait à créer un espace autour d’eux, comme si la foule elle-même reconnaissait instinctivement une limite à ne pas franchir.

La seconde boutique n’était qu’à quelques pas.

Apolline la distingua immédiatement.

Plus large que la première, moins délicate dans son apparence, elle donnait une impression de solidité presque brute. La façade, faite de bois plus sombre et marqué, portait les traces du temps et de l’usage. Les vitrines n’exposaient pas des pièces élégantes ou décoratives, mais des objets concrets : des structures en bois, des paniers tressés, des rouleaux de tissu épais soigneusement alignés.

Ici, rien ne semblait superflu.

Tout était fait pour servir.

Apolline entra sans ralentir.

L’air changea aussitôt.

Plus sec, plus dense, chargé d’odeurs simples et franches. Le bois dominait, mêlé au cuir et à cette senteur particulière du tissu neuf, encore imprégné des mains qui l’avaient travaillé. Le sol, constitué de larges planches sombres, craqua légèrement sous ses pas, produisant un son plus grave, plus ancré que celui de la boutique précédente.

Elle s’arrêta à peine le temps de laisser son regard s’adapter.

L’agencement était différent, mais tout aussi maîtrisé. Les murs, plus hauts, étaient occupés par des étagères chargées d’objets variés, empilés avec une rigueur presque militaire. Des couvertures épaisses, pliées en blocs réguliers. Des paquets de tissu noués avec soin. Des structures en bois, suspendues ou posées selon leur taille, chacune à sa place.

Au centre de la pièce, plusieurs poussettes étaient alignées.

Apolline s’en approcha immédiatement.

Elles n’avaient rien de décoratif. Leur bois était plus épais, leurs roues plus larges, leurs fixations visibles, assumées. On n’avait pas cherché à masquer leur fonction. Elles étaient là pour tenir, pour durer, pour supporter ce que la route imposerait.

Elle posa la main sur la première.

Le bois était froid, dense sous ses doigts.

Elle appuya légèrement.

La structure ne bougea pas.

Kaelren s’approcha alors, sans bruit.

Il posa à son tour la main sur l’une des roues, la fit tourner très légèrement, observant le mouvement, le son, la résistance.

Apolline tourna la tête vers lui.

« Tu t’y connais vraiment ? »

Il releva les yeux, sans se départir de son calme habituel.

« Suffisamment pour voir ce qui ne tient pas. »

Elle reporta son attention sur la poussette. Les attaches étaient solides, les angles renforcés. Rien ne semblait fragile, rien ne donnait l’impression de pouvoir céder sous une contrainte imprévue.

« Celle-ci, alors. »

Kaelren hocha la tête.

« Elle tiendra. Même sur des routes irrégulières. »

Ce simple détail acheva de la convaincre.

Elle ne regarda pas les autres modèles.

« On prend celle-là. »

La voix de l’homme derrière le comptoir s’éleva, neutre, posée.

« C’est un bon choix. »

Apolline tourna légèrement la tête vers lui.

Il ne s’était pas approché, mais son regard était attentif. Il n’y avait ni curiosité déplacée, ni froideur marquée. Seulement cette distance professionnelle de ceux qui observent sans juger, mais qui n’ignorent rien.

Elle ne s’y attarda pas.

Son attention glissa déjà ailleurs.

Vers les porte-bébés.

Plusieurs modèles étaient accrochés sur un support en bois. Certains semblaient simples, faits d’un seul pan de tissu, d’autres plus complexes, avec des attaches, des sangles ajustables, des renforts visibles.

Apolline en détacha un.

Le tissu était épais, mais souple, légèrement granuleux sous ses doigts.

Elle le déplia lentement, observant la manière dont il se mettait en place.

Elle hésita une seconde.

Puis le passa autour de ses épaules.

L’ajustement demanda quelques instants. Le tissu se resserra contre elle, épousant son buste d’une manière inattendue. La sensation était étrange, presque intrusive, mais elle comprit immédiatement ce qu’il apportait : une stabilité, un maintien, une proximité.

Elle ajusta les sangles.

Tira légèrement.

Rien ne glissa.

Elle releva les yeux vers Kaelren.

« Ça tient ? »

Il observa.

Puis répondit simplement :

« Oui. »

Apolline hocha la tête.

Elle ne chercha pas plus loin.

« On prend. »

Elle retira le porte-bébé, le replia sommairement avant de le déposer avec les autres objets.

Son regard se porta ensuite sur les étagères plus basses.

Les couches.

Empilées en piles régulières, liées par de simples cordelettes.

Elle en prit une.

La déplia.

Le tissu était plus épais que ce qu’elle avait imaginé, plus rugueux aussi, mais d’une solidité évidente. Rien à voir avec les matières délicates de la première boutique.

« Combien ? » demanda-t-elle sans relever la tête.

L’homme répondit après un très bref silence.

« Cela dépend de combien de temps vous restez. »

La question resta suspendue.

Pas lourde.

Mais réelle.

Apolline sentit immédiatement ce qu’elle impliquait. Pas seulement un achat. Une durée. Une présence. Une installation.

Elle releva lentement les yeux.

Mais ne répondit pas à cela.

« Beaucoup. »

Le mot tomba simplement.

Sans précision.

Sans justification.

L’homme hocha la tête.

« Alors prenez-en assez pour ne pas revenir trop souvent. »

Elle acquiesça.

Puis en prit plusieurs.

Sans compter.

Elle ne savait pas exactement combien il fallait.

Elle savait seulement qu’elle ne voulait pas manquer.

Autour d’elle, le temps semblait s’écouler différemment.

Les gestes devenaient plus sûrs, plus ancrés. Elle ne réfléchissait plus à chaque objet avec la même hésitation qu’au début. Quelque chose en elle s’était ajusté, comme si ce rôle, qu’elle n’avait jamais envisagé, trouvait malgré tout une forme de place.

Elle choisit des couvertures ensuite.

Plus épaisses, plus simples, sans broderie ni décoration. Des tissus capables de retenir la chaleur, de protéger sans attirer le regard.

Elle en prit une.

Puis une deuxième.

Puis une troisième.

Elle hésita un instant, les doigts posés sur la dernière.

Pourquoi trois ?

Pourquoi pas deux ?

Pourquoi pas quatre ?

Elle ne trouva pas de réponse claire.

Mais elle la garda.

Parce que cela lui semblait juste.

C’est à ce moment précis qu’elle sentit le changement.

Ce n’était pas un bruit.

Pas un mouvement.

Pas quelque chose que l’on pouvait voir.

C’était… une sensation.

Comme un léger déplacement dans l’air.

Presque imperceptible.

Elle se redressa lentement.

Son regard parcourut la boutique.

Rien.

Tout était à sa place.

Les étagères.

Les objets.

Elyndra.

Lytha.

Kaelren.

Puis, presque malgré elle, ses yeux se posèrent sur Izia.

L’enfant dormait toujours.

Paisiblement.

Trop paisiblement.

Et, pendant une seconde, Apolline eut l’impression que la lumière autour d’elle vacillait légèrement. Pas qu’elle diminuait, ni qu’elle augmentait, mais qu’elle hésitait, comme si elle ne savait pas exactement où se poser.

Elle cligna des yeux.

La sensation disparut.

Tout redevint normal.

Elle resta immobile une seconde de plus.

Puis détourna le regard.

Peut-être que c’était elle.

La fatigue.

Le rêve.

Tout ce qui s’accumulait.

Elle prit une inspiration lente.

« On a tout ? » demanda Lytha.

Apolline regarda autour d’elle.

La poussette.

Le porte-bébé.

Les couches.

Les couvertures.

Tout était là.

Concret.

Présent.

« Oui. »

Elyndra s’approcha du comptoir.

« Nous prenons tout. »

Sa voix ne laissait aucune place au doute.

L’homme acquiesça.

Mais, cette fois, son regard se posa de nouveau sur Izia.

Plus longuement.

Comme s’il cherchait quelque chose.

Ou comme s’il ressentait, lui aussi, cette légère anomalie que rien ne venait pourtant confirmer.

Puis il détourna les yeux.

Sans commentaire.

Apolline observa ce geste.

Et, sans pouvoir l’expliquer clairement, une pensée s’imposa à elle.

Ils ne voyaient rien.

Mais ils ressentaient.

Elle serra légèrement les doigts autour du tissu qu’elle tenait encore.

Puis relâcha.

« On rentre. »

La voix d’Elyndra coupa court à tout le reste.

Apolline hocha la tête.

Sans discuter.

Elles sortirent.

Et la lumière de Velkin les reprit.

Mais, cette fois, Apolline ne chercha pas à s’en protéger.

Elle la traversa.

Comme si, désormais, elle faisait partie de ce monde-là aussi.

Même si elle n’était pas certaine de la place qu’elle y occupait encore.

Le retour à Lysandra ne se fit pas dans le même état d’esprit que le départ.

Le carrosse avançait à un rythme régulier, mais l’intérieur n’avait plus rien de vide. Les paquets occupaient désormais une partie de l’espace, soigneusement empilés, maintenus en place à chaque mouvement. Les tissus, les couvertures, les objets du quotidien achetés à Velkin apportaient une présence nouvelle, concrète, presque rassurante.

Apolline n’avait pas parlé pendant une grande partie du trajet.

Son regard s’était souvent posé sur les paysages qui défilaient derrière la vitre, mais elle ne les observait pas vraiment. Elle voyait autre chose à travers eux. La ville, les regards, les mots de Boran revenaient régulièrement, non pas comme une agression, mais comme une question laissée en suspens.

Il n’avait pas cherché à provoquer.

Il avait cherché à comprendre.

Et ce qui la troublait le plus, c’était qu’elle ne savait pas si elle-même avait réellement une réponse à lui donner.

Elle inspira lentement, laissant ses doigts glisser sur le bord d’un paquet posé à côté d’elle. Le tissu était légèrement rugueux sous sa peau, plus réel que les pensées qui s’entremêlaient dans son esprit.

— Tu penses encore à lui.

La voix de Lytha s’éleva sans brusquer le silence.

Apolline tourna légèrement la tête.

— Oui.

Elle ne chercha pas à nier.

— Il ne parlait pas comme les autres.

Lytha hocha légèrement la tête.

— Non. Il parle comme quelqu’un qui vit avec les conséquences.

Un court silence suivit.

Apolline baissa les yeux.

— Et nous ?

Lytha esquissa un léger mouvement des épaules.

— Nous vivons avec les décisions.

Elyndra releva brièvement les yeux vers elles, sans intervenir.

Mais sa présence suffisait à rappeler que ces deux choses n’étaient pas toujours compatibles.

Les portes de Lysandra s’ouvrirent devant elles dans un mouvement lent et parfaitement maîtrisé.

Le contraste avec Velkin fut immédiat.

Ici, tout était stable. Les lignes des bâtiments, les postures des gardes, les déplacements mesurés des serviteurs donnaient au lieu une impression d’ordre presque absolu. Rien ne débordait. Rien ne semblait laissé au hasard.

Apolline descendit du carrosse.

L’air était plus frais, plus léger, mais aussi plus distant. Elle observa brièvement la cour, les silhouettes, les regards discrets qui se posaient sur elles sans jamais s’attarder.

Ce monde-là ne posait pas de questions.

Il attendait des réponses déjà construites.

Le reste de la journée se déroula dans une organisation presque naturelle.

Les vêtements furent dépliés, triés, rangés. Les tissus prirent place dans les armoires, les couvertures furent disposées à portée de main, les objets plus volumineux trouvèrent leur place dans les coins encore libres des appartements.

Apolline participa à tout.

Elle ne se contentait pas de regarder. Elle pliait, ajustait, déplaçait, comme si ces gestes lui étaient familiers. Par moments, elle s’arrêtait, observait ce qu’elle venait de faire, puis reprenait sans poser de question.

Quelque chose en elle s’adaptait.

Sans qu’elle en comprenne encore toutes les raisons.

Izia, elle, resta calme.

Toujours aussi calme.

Elle dormait la plupart du temps, ne manifestant qu’une présence discrète, presque trop stable pour un enfant de cet âge. Apolline la regardait souvent, sans le montrer, comme si elle cherchait un détail, une variation, quelque chose qui viendrait confirmer ou contredire ce qu’elle commençait à ressentir.

Mais rien ne changeait.

Et c’était précisément ce qui l’inquiétait.

Ce fut en fin d’après-midi qu’Elyndra prit la parole.

— Nous sortons.

Apolline releva les yeux.

— En ville ?

— Non. Le parc.

Un léger silence.

— Nous devons tester la poussette.

Apolline hocha la tête.

L’idée était simple.

Presque banale.

Et pourtant, elle sentit immédiatement que cela ne le serait pas complètement.

Le parc de Lysandra s’étendait en profondeur derrière le palais, bien plus vaste qu’il n’y paraissait depuis les hauteurs. Les premières allées étaient larges, bordées d’arbres espacés qui laissaient passer la lumière de fin de journée sans la filtrer complètement.

Plus loin, les chemins se divisaient, s’enroulaient autour de bosquets plus denses, créant des zones plus calmes, presque isolées.

Apolline poussa la poussette dès leur entrée.

Le mouvement était fluide. Les roues suivaient naturellement les irrégularités du sol, absorbant les légères variations sans à-coups.

Elle observa.

Chaque détail.

La stabilité.

La prise en main.

La manière dont le poids se répartissait.

— Elle tient bien, dit-elle.

Kaelren, légèrement en retrait, acquiesça.

— Elle est faite pour ça.

Apolline esquissa un léger mouvement de tête.

Puis son regard se releva.

Les premières silhouettes apparaissaient déjà.

Des promeneurs.

Des habitants.

Certains passaient sans s’arrêter.

D’autres ralentissaient légèrement.

Les regards commençaient.

Le chemin se resserra à mesure qu’elles avançaient.

Les arbres étaient plus proches, leurs branches formant des zones d’ombre irrégulières sur le sol. La lumière passait entre les feuilles en fragments mouvants, dessinant des formes instables sur les vêtements, sur les visages, sur la poussette.

Apolline sentit la tension avant même de la comprendre.

Un changement subtil.

Dans les voix.

Dans les pas.

Dans les silences.

— Ils te reconnaissent, dit Lytha.

Apolline ne détourna pas les yeux.

— Ou ils reconnaissent Elyndra.

— Les deux.

Un murmure s’éleva.

— C’est elle.

— Elle a un enfant…

— Depuis quand ?

Apolline s’arrêta.

Ses mains restèrent posées sur la poussette.

Fermes.

Stables.

Elle ne cherchait pas à fuir.

Un homme s’avança.

Lentement.

Apolline le reconnut immédiatement.

Boran.

Sa silhouette se détachait sans effort. Large, solide, marquée par le travail, il avançait avec une assurance tranquille, sans précipitation. Son visage, dur, portait les traces d’une vie exposée aux éléments, et la cicatrice sur sa joue renforçait cette impression de rigidité.

Son regard se posa sur elle.

Puis sur la poussette.

Puis sur Izia.

— Encore vous.

Sa voix était basse.

Mais ferme.

Apolline ne recula pas.

— Oui.

Le silence se fit autour d’eux.

Boran observa Izia plus longtemps.

— Vous avez décidé de la montrer.

— On ne la cache pas.

Il hocha légèrement la tête.

— Vous devriez peut-être.

Apolline fronça les sourcils.

— Pourquoi ?

— Parce que les gens ne savent pas quoi en faire.

Il désigna vaguement autour de lui.

— Et ce qu’ils ne comprennent pas, ils finissent par le rejeter.

Apolline observa les visages.

Certains étaient fermés.

D’autres hésitants.

Elle inspira lentement.

— Alors ils peuvent poser des questions.

Un mouvement parcourut le groupe.

Boran sembla surpris.

— Et tu vas répondre à toutes ?

— Si elles sont honnêtes.

Le silence revint.

Plus dense.

Boran fit un pas de plus.

— Elle est à qui ?

— À nous.

— Depuis quand ?

— Depuis qu’on l’a trouvée.

Un murmure s’éleva.

— Trouvée où ?

Apolline soutint son regard.

— Là où elle devait être.

Le silence changea.

Boran regarda Izia.

Longuement.

Et, à cet instant précis, Apolline sentit quelque chose.

Pas visible.

Mais réel.

Une variation dans l’air.

Elle tourna la tête vers la poussette.

La lumière, en passant entre les feuilles, semblait hésiter sur le visage d’Izia, comme si elle ne suivait plus exactement le mouvement naturel des ombres.

Apolline cligna des yeux.

La sensation persista une seconde.

Puis s’effaça.

Boran recula légèrement.

— Faites attention.

Sa voix était plus grave.

— Parce que si ça vous échappe, vous ne pourrez pas le reprendre.

Apolline resta immobile.

Puis hocha la tête.

— On le sait.

Le groupe se dispersa lentement.

Boran se détourna sans ajouter un mot.

Apolline regarda Izia.

Toujours calme.

Toujours silencieuse.

Mais maintenant, elle en était certaine.

Quelque chose avait réagi.

Et elle ne savait pas encore quoi en faire.

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