Chapitre 7
Le silence laissé par le départ de Boran ne fut pas immédiat.
Il se reconstruisit lentement, comme l’eau après qu’on y a jeté une pierre. Les murmures les plus proches s’éloignèrent d’abord, puis les pas reprirent, plus hésitants qu’avant. Les promeneurs qui s’étaient arrêtés recommencèrent à avancer, sans jamais vraiment cesser de regarder derrière eux. Le parc retrouva son apparence ordinaire, mais pas son équilibre.
Apolline resta les mains posées sur la poussette, immobile au milieu de l’allée.
Les feuilles au-dessus d’elles filtraient la lumière de fin de journée en éclats mouvants qui glissaient sur le sol, sur le bois clair de la poussette, sur les plis de la robe d’Elyndra. Le vent n’était pas fort, mais il suffisait à faire bruire les branches et à soulever par moments l’odeur de l’herbe chauffée par le soleil, mêlée à celle, plus légère, des fleurs plantées plus loin le long des chemins. À quelques dizaines de mètres, des voix d’enfants résonnaient encore, étouffées par la distance. Plus près, on entendait le gravier fin rouler sous les pas de ceux qui s’éloignaient.
Tout semblait avoir repris son cours.
Mais rien n’était vraiment revenu à sa place.
Elyndra se tourna vers elle la première.
Son visage était calme, trop calme, et cette maîtrise-là suffit immédiatement à tendre quelque chose dans la poitrine d’Apolline.
— Tu n’aurais pas dû lui répondre comme ça.
La phrase tomba sans dureté apparente, pourtant elle frappa plus sèchement que si Elyndra avait élevé la voix.
Apolline releva lentement les yeux.
— Comme ça comment ?
— En lui laissant croire qu’il pouvait exiger quoi que ce soit de toi. Ou de nous.
Apolline sentit ses doigts se resserrer légèrement sur la poignée de la poussette.
— Il a posé des questions.
— Et tu lui as donné plus qu’il ne fallait.
Le ton restait bas. Mesuré. C’était précisément cela qui irritait déjà Apolline : cette manière de parler comme si tout relevait d’un calcul déjà résolu, comme s’il suffisait d’ordonner les mots pour que le monde retrouve une forme acceptable.
Kaelren détourna légèrement le regard. Lytha, elle, ne bougea pas, mais son attention s’aiguisait clairement. Elle observait, sans intervenir.
Apolline laissa passer une seconde avant de répondre.
— Je n’allais pas rester là à me faire regarder comme si elle était une faute.
Elyndra jeta un bref coup d’œil à la poussette.
— Ce n’est pas la question.
— Si. C’en est une.
Le vent souleva légèrement une mèche de cheveux d’Apolline, qu’elle repoussa d’un geste plus vif qu’elle ne l’aurait voulu. Son cœur battait plus vite, moins à cause de Boran maintenant qu’à cause de ce qu’elle voyait se dessiner dans le regard d’Elyndra : non pas seulement une inquiétude, mais déjà l’anticipation de ce que cela allait coûter.
Elyndra inspira lentement.
— Je vais devoir faire l’annonce plus tôt que prévu.
Apolline resta un instant silencieuse, comme si elle voulait s’assurer d’avoir bien entendu.
— Voilà, dit-elle enfin.
Sa voix n’était pas forte, mais quelque chose d’âpre s’y glissa.
— Voilà ce qui t’inquiète.
Elyndra fronça légèrement les sourcils.
— Bien sûr que ça m’inquiète.
— L’annonce.
— Oui, l’annonce, répéta Elyndra avec davantage de netteté. Le moment. La manière. La réaction du peuple. Celle de la cour ensuite. Tout ce que cela va déclencher.
Apolline eut un rire bref, sans joie.
— Évidemment.
Elle quitta la poussette, fit deux pas sur le côté, puis se retourna aussitôt. Elle n’allait pas fuir cette conversation. Pas cette fois. Le chemin étroit du parc, l’ombre des arbres, la lumière dorée qui tombait déjà un peu plus bas sur l’herbe, tout cela donnait à la scène quelque chose de presque irréel, comme si elles étaient seules au milieu d’un décor trop paisible pour supporter ce qui montait entre elles.
— Tu ne penses qu’à ça, reprit-elle. À l’image. Au bon moment. À ce que les gens vont dire. À ce qu’il faudra leur servir pour qu’ils avalent la vérité sans trop poser de questions.
Elyndra se redressa imperceptiblement.
— Ce que tu appelles “servir”, moi j’appelle ça gouverner.
— Non, répliqua Apolline aussitôt. Toi, tu appelles ça survivre politiquement.
Lytha baissa les yeux une seconde. Kaelren fit un pas discret en arrière, donnant à la dispute l’espace dont elle avait besoin sans s’éloigner complètement.
Elyndra resta silencieuse un instant. Son visage s’était fermé, mais pas par froideur. Par contrôle.
— Tu crois que ce sont deux choses différentes ?
Apolline soutint son regard.
— Aujourd’hui, oui.
Elle désigna la poussette d’un mouvement sec du menton.
— Parce que là, maintenant, il ne s’agit pas seulement d’un communiqué bien tourné ou d’un calendrier à respecter. Il s’agit d’elle. D’un enfant qui dort trop, qui ne pleure presque pas, qui a une marque gravée dans la peau et qui fait réagir l’air autour d’elle comme si le monde lui-même ne savait pas quoi faire de sa présence.
Sa voix trembla légèrement sur les derniers mots. Pas de faiblesse, mais de tension contenue.
— Et toi, tu penses déjà à la façon de présenter ça.
Elyndra ouvrit la bouche pour répondre, mais Apolline continua, portée maintenant par quelque chose qu’elle n’arrivait plus à retenir.
— On dirait que tu refuses de la voir autrement que comme un problème à gérer. Un risque à contenir. Un récit à préparer. Tu parles de l’annonce, du peuple, de la cour, comme si tout ça venait avant elle.
Le silence qui suivit fut plus lourd que les phrases elles-mêmes.
Au loin, un oiseau s’arracha brusquement à une branche, traversa l’allée et disparut dans une zone plus dense du parc. Une femme, plus loin, appelait doucement un enfant qui refusait de quitter la pelouse. Le monde continuait, absurde dans sa normalité.
Elyndra posa enfin une main sur la poussette.
Pas pour s’y appuyer. Pour sentir qu’elle était là.
— Et qu’est-ce que tu voudrais que je fasse ? demanda-t-elle, très bas.
Apolline cligna une fois, surprise malgré elle par le changement de ton. Il n’y avait plus de distance dans cette question. Pas de hauteur. Juste une fatigue à peine maîtrisée.
— Je voudrais, dit-elle plus lentement, que tu penses à elle avant de penser à ce qu’elle va te coûter.
Le regard d’Elyndra se releva brusquement.
— Me coûter ?
— Oui.
— Tu crois vraiment que c’est seulement de cela qu’il s’agit ?
— Je crois, répondit Apolline, sentant de nouveau la colère lui revenir, que chaque fois que quelque chose nous échappe, tu le transformes d’abord en stratégie. Comme si ça t’évitait de ressentir ce que c’est réellement.
Elyndra resta immobile.
Puis, pour la première fois depuis le début de l’échange, quelque chose céda dans son expression. Ce n’était pas spectaculaire. Ce n’était même pas une vraie rupture. Seulement une fissure, fine, nette, dans la ligne parfaite de son contrôle.
— Et toi, tu crois peut-être que je ne ressens rien ?
La phrase sortit plus vite. Plus directement.
Apolline ne répondit pas tout de suite.
Elyndra continua, et cette fois sa voix n’était plus lisse.
— Tu crois que je regarde cet enfant et que je ne vois qu’un risque ? Que je ne vois pas la clé de ma mère sur ma table. Que je ne vois pas ce que le cristal a fait. Que je ne vois pas ce que tout cela annonce.
Elle retira sa main de la poussette, comme si le contact la brûlait soudain.
— Je suis dépassée, Apolline.
Le parc sembla se figer autour d’elles.
Pas vraiment dans ses bruits, ni dans ses mouvements, mais dans la manière dont tout cela leur parut d’un coup plus lointain.
Apolline sentit sa propre colère suspendre un instant son cours.
Elyndra, elle, avait détourné les yeux. Juste une seconde. Pas longtemps. Mais assez pour que la vérité de ce qu’elle venait de dire prenne toute la place.
— Je suis dépassée, répéta-t-elle plus bas encore. Par elle. Par le cristal. Par ma mère. Par toi, parfois. Par ce que cela réveille et par ce que cela exige de moi en même temps.
Elle laissa échapper un souffle qui n’avait rien d’un soupir élégant. C’était la respiration de quelqu’un qui tient trop de choses à la fois et sent, pour la première fois, le poids réel de ses propres bras.
— Et si je pense à l’annonce, à la cour, au peuple, ce n’est pas parce que je me moque d’elle. C’est parce que si je ne le fais pas, personne d’autre ici ne le fera pour moi. Et alors ce ne sera plus seulement elle qui sera en danger.
Apolline baissa les yeux.
La terre fine de l’allée portait les traces mêlées des roues de la poussette et des pas récents. Le soleil s’était abaissé encore un peu, projetant les ombres des branches plus loin sur le sol. Elle entendait sa propre respiration, un peu trop rapide encore.
Quelque chose en elle résistait. Quelque chose d’autre comprenait.
— Je ne t’ai pas demandé de tout porter seule, murmura-t-elle.
Elyndra eut un sourire bref, presque absent.
— Tu ne me l’as pas proposé non plus.
La phrase ne sonnait pas comme un reproche. Plutôt comme une vérité fatiguée.
Apolline releva lentement la tête.
Leurs regards se croisèrent.
Cette fois, il n’y avait plus la même dureté entre elles. Pas parce que tout était réglé, ni parce qu’elles s’étaient soudain comprises entièrement, mais parce qu’elles avaient enfin cessé de parler seulement depuis leurs défenses.
Lytha s’approcha alors d’un pas mesuré, sans s’imposer.
— Si vous avez terminé de vous détruire mutuellement en plein milieu du parc, dit-elle d’une voix douce qui n’effaçait pas complètement l’ironie, je suggérerais qu’on reprenne notre souffle avant que d’autres n’aient l’idée de s’arrêter pour écouter.
Kaelren détourna légèrement la tête, comme pour laisser croire qu’il n’avait rien entendu, mais Apolline vit très bien que le coin de sa mâchoire s’était un peu détendu.
Elyndra ferma brièvement les yeux, puis les rouvrit.
— Nous n’étions pas en train de nous détruire.
Lytha inclina la tête.
— Pas encore, non. Mais vous preniez une direction encourageante.
Malgré elle, malgré la tension encore présente dans sa poitrine, Apolline sentit un souffle presque nerveux lui échapper. Pas un rire véritable. Quelque chose d’un peu plus léger qu’avant.
Elyndra passa une main contre son front, geste inhabituel chez elle.
— Je ne retire pas ce que j’ai dit, reprit-elle en regardant Apolline. Je vais devoir avancer l’annonce.
Apolline serra les lèvres.
— Et moi, je ne retire pas que tu penses trop vite à ce que les autres vont voir.
— Parce qu’ils comptent, répondit Elyndra plus calmement. Pas plus qu’elle. Mais ils comptent.
Apolline la contempla un instant, puis acquiesça très légèrement.
— D’accord.
Le mot ne signifiait pas qu’elle cédait tout. Seulement qu’elle acceptait, pour l’instant, qu’il y avait là une réalité qu’elle ne pouvait pas balayer.
Elyndra sembla comprendre la nuance, parce qu’elle n’insista pas.
— Et toi, dit-elle après un silence, tu as raison sur autre chose.
Apolline haussa légèrement un sourcil.
— Quoi ?
Elyndra regarda la poussette, puis Izia.
— On ne peut pas continuer à la traiter uniquement comme une conséquence. Il va falloir… apprendre à s’occuper d’elle autrement que dans l’urgence.
La phrase était maladroite, presque étonnante dans sa bouche. Elle n’aurait sans doute jamais pu être plus tendre que cela à voix haute, et pourtant Apolline y entendit ce qu’elle n’aurait pas su formuler autrement : une tentative réelle.
— Oui, dit-elle simplement.
Le vent passa entre les branches au-dessus d’elles, soulevant un peu les feuilles, apportant une fraîcheur plus nette. Au bout de l’allée, le parc s’ouvrait de nouveau sur une pelouse large, baignée d’une lumière plus horizontale. Quelques silhouettes s’y déplaçaient encore, moins nombreuses maintenant.
Apolline revint près de la poussette et posa ses mains sur la poignée. Izia n’avait pas bougé d’un pouce durant tout l’échange. Son visage demeurait calme, fermé sur son propre sommeil, comme si les voix, les tensions, les vérités dites et celles encore retenues n’avaient pas réussi à l’atteindre.
— Elle dort à travers tout, murmura-t-elle.
Elyndra s’approcha à son tour.
— Peut-être que c’est sa manière d’attendre.
Apolline tourna légèrement la tête vers elle.
— Attendre quoi ?
Elyndra observa quelques secondes le visage d’Izia sans répondre tout de suite.
— J’aimerais le savoir.
Ce fut peut-être la phrase la plus honnête qu’elle avait prononcée depuis le début de la journée.
Apolline inspira lentement. La colère était encore là, mais transformée. Moins tranchante. Plus lourde. Plus lucide aussi. Elle sentait en elle la trace de la dispute, cette première vraie cassure entre elles, et pourtant elle percevait autre chose sous cette faille : non pas une rupture, mais un déplacement. Comme si elles venaient de quitter l’espace des malentendus polis pour entrer dans quelque chose de plus risqué et de plus vrai.
— On fait quoi maintenant ? demanda-t-elle.
Elyndra releva les yeux vers l’allée devant elles.
— On retourne au palais.
Puis elle ajouta, après une courte hésitation :
— Et cette nuit, on veille.
Apolline sentit aussitôt son attention se durcir.
— Tu crois qu’il va se passer quelque chose ?
— Je crois, répondit Elyndra, que depuis qu’elle est arrivée, rien ne reste calme bien longtemps.
Lytha échangea un regard bref avec Kaelren. Aucun des deux ne commenta. Pourtant, quelque chose dans la posture de Kaelren changea légèrement, comme s’il enregistrait déjà l’instruction implicite.
Apolline, elle, baissa une dernière fois les yeux sur Izia. Le sommeil de l’enfant n’avait rien de fragile. Il ressemblait presque à une suspension, comme si elle se tenait, même endormie, à la lisière de quelque chose que les autres ne pouvaient pas encore voir.
Apolline reprit lentement la marche.
La poussette roula de nouveau sur l’allée de terre, stable, silencieuse. Elyndra avançait à côté d’elle. Pas devant. Pas derrière. À côté.
Le parc reprit autour d’elles ses bruits simples, ses ombres plus longues, sa beauté maîtrisée de fin de jour. Mais désormais, chaque détail semblait préparer quelque chose. Le vent un peu plus frais. La lumière qui déclinait. Les silhouettes plus rares sur les chemins. Le calme apparent du lieu.
Apolline n’aurait pas su dire pourquoi, mais à mesure qu’elles s’éloignaient du lieu de la dispute, une certitude sourde prenait forme en elle.
La nuit à venir ne serait pas ordinaire.
Et ce qui les attendait au palais ne laisserait plus beaucoup de place aux demi-vérités.
Le retour au palais se fit dans un calme plus lourd que celui de l’aller.
Pas un silence tendu, ni hostile, mais un silence qui portait encore les mots échangés, les regards soutenus trop longtemps, les vérités dites sans être entièrement digérées. Apolline marchait aux côtés d’Elyndra sans chercher à combler cet espace. Elle sentait encore la trace de la dispute dans sa poitrine, comme une chaleur diffuse qui refusait de retomber complètement.
Le parc s’éloigna derrière elles, laissant place aux lignes plus nettes du palais. Les murs de pierre reprenaient leur place, les couloirs leur régularité, et avec eux revenait cette impression d’ordre maîtrisé, presque trop parfait.
Apolline ne parla pas en entrant dans les appartements.
Elle retira simplement ses chaussures, les laissa près de l’entrée, puis passa une main dans ses cheveux comme pour en chasser la fatigue accumulée. La journée avait été longue, mais ce n’était pas la fatigue physique qui pesait le plus. C’était ce qui s’était déplacé en elle, sans qu’elle sache encore comment le nommer.
— Je prends une douche, dit-elle simplement.
Elyndra hocha la tête sans répondre.
Izia était toujours calme dans ses bras.
Toujours trop calme.
L’eau coula longtemps avant qu’Apolline n’entre vraiment sous le jet.
Elle resta d’abord immobile, les mains posées contre le rebord de pierre, observant la vapeur s’élever lentement dans la pièce. La chaleur commença à envelopper son corps sans qu’elle s’y abandonne immédiatement.
Puis elle s’avança.
L’eau glissa sur sa peau, d’abord trop chaude, puis juste assez pour détendre les tensions accumulées. Elle ferma les yeux, laissant les pensées se diluer dans le bruit constant du jet. Les images de la journée revenaient encore, mais elles semblaient moins tranchantes, moins envahissantes.
Velkin.
Les regards.
Boran.
Le parc.
Elyndra.
Elle passa une main sur son visage, laissant l’eau emporter ce qui restait d’agacement, ou du moins en atténuer les contours.
Pendant quelques minutes, il n’y eut plus rien d’autre que cette sensation simple : être là, dans son corps, dans un espace fermé où rien ne pouvait l’atteindre.
C’était suffisant.
Pas pour oublier.
Mais pour tenir.
Lorsqu’elle sortit, ses gestes étaient plus lents, plus posés.
Elle enfila des vêtements simples, sans chercher à retrouver l’apparence maîtrisée qu’elle portait à l’extérieur. Ici, cela n’avait plus la même importance.
Elle rejoignit la pièce principale.
Elyndra avait déjà installé Izia sur la table prévue à cet effet. Les nouveaux tissus, soigneusement disposés, donnaient à l’espace une organisation différente, plus fonctionnelle, presque plus vivante.
— Elle s’est réveillée, dit Elyndra.
Apolline s’approcha.
Izia bougeait légèrement, sans pleurer, sans agitation. Ses yeux étaient ouverts, mais elle ne fixait rien de précis. Son regard semblait flotter, comme s’il cherchait encore à s’ancrer quelque part.
Apolline posa une main près d’elle.
Pas sur elle.
Juste à côté.
— On va te changer.
Sa voix était plus douce sans qu’elle y pense.
Elle attrapa une couche propre, la déplia avec un peu d’hésitation, puis avec plus d’assurance à mesure que ses gestes s’ajustaient. Le tissu était plus épais que ceux qu’elle avait connus auparavant, plus structuré, mais elle comprit rapidement comment le placer correctement.
Izia ne résista pas.
Elle ne pleura pas.
Elle ne réagit presque pas.
C’était ce calme-là qui troublait le plus.
Apolline fronça légèrement les sourcils.
— Elle ne dit rien.
Elyndra répondit sans détourner le regard.
— Elle n’a jamais vraiment dit.
Un silence passa entre elles.
Apolline termina de fixer la couche, vérifia les attaches, ajusta les plis. Ses gestes étaient désormais précis, presque mécaniques, mais ils n’étaient pas vides. Elle y mettait une attention réelle, comme si chaque détail comptait davantage qu’elle ne l’aurait cru.
Le biberon fut plus simple.
Le liquide tiède, préparé à l’avance, dégageait une légère odeur douce qui contrastait avec le reste de la pièce. Apolline s’assit, Izia contre elle, et porta lentement le biberon à sa bouche.
Cette fois, il y eut une réaction.
Légère.
Mais présente.
Izia prit.
Sans empressement.
Sans difficulté.
Ses mains restaient immobiles, mais son corps s’ajustait instinctivement.
Apolline observa.
Chaque mouvement.
Chaque respiration.
— Au moins ça, murmura-t-elle.
Elyndra ne répondit pas.
Mais elle observait aussi.
Différemment.
Une fois le biberon terminé, le calme revint immédiatement.
Izia ne s’agita pas.
Elle ne réclama rien.
Elle se laissa simplement porter, comme si tout ce qui venait de se passer n’était qu’un passage nécessaire, sans conséquence émotionnelle.
Apolline la déposa dans le lit.
Le petit espace avait été préparé avec soin. Les nouvelles couvertures, plus épaisses, plus simples, entouraient l’enfant sans l’enfermer. La lumière de la pièce avait été réduite, ne laissant qu’une clarté douce, suffisante pour voir sans perturber.
Elle resta un instant penchée au-dessus d’elle.
À attendre.
Quelque chose.
Un signe.
Mais rien ne vint.
Izia ferma simplement les yeux.
Et s’endormit.
Le rangement des vêtements prit plus de temps.
Apolline ouvrit la nouvelle armoire, encore vide quelques heures plus tôt. Le bois clair à l’intérieur portait encore l’odeur du neuf, mélangée à celle des tissus qu’elles y déposaient.
Elle commença à plier.
Un à un.
Avec une attention différente de celle du début de journée.
Chaque tenue trouvait sa place selon une logique qui se construisait au fur et à mesure : les plus légères d’un côté, les plus épaisses de l’autre, les ensembles regroupés, les pièces isolées placées avec plus de soin.
Ses gestes étaient plus lents.
Mais plus sûrs.
Elle ne réfléchissait plus à chaque mouvement.
Elle savait.
Ou du moins, elle agissait comme si elle savait.
Elyndra l’aida sans parler.
Le silence entre elles n’était plus le même que dans le parc. Il restait chargé, mais moins tranchant. Quelque chose s’était déplacé, sans se résoudre complètement.
Lorsque tout fut rangé, la pièce retrouva une forme de calme.
Un calme différent.
Habité.
Apolline referma doucement l’armoire.
Puis se tourna vers le lit.
Izia dormait toujours.
Trop profondément.
Trop parfaitement.
Elle resta là, immobile, à l’observer.
Une pensée s’imposa à elle, sans qu’elle puisse la repousser cette fois.
Ce n’était pas normal.
Pas vraiment.
Elle inspira lentement.
— Cette nuit, dit-elle sans détourner les yeux, on ne la laisse pas seule.
Elyndra hocha la tête.
— Non.
Le silence retomba.
Mais cette fois, il n’était plus vide.
Il attendait.
Et Apolline le sentait.
Quelque chose allait venir.

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