Chapitre 8
La nuit s’installa lentement sur le palais, non comme une coupure nette mais comme une matière qui gagnait du terrain, repliant peu à peu les contours du monde derrière les vitres. Les dernières lueurs du soir s’étaient effacées des corniches et des cours intérieures, laissant aux lampes et aux torches le soin de recréer un ordre plus fragile, plus local, plus humain.
Dans les appartements, la lumière avait été volontairement adoucie. Les flammes, abritées derrière des verreries pâles, projetaient une clarté chaude qui ne mordait pas les yeux. Elle glissait sur les murs, sur les tissus neufs, sur le bois clair de l’armoire d’Izia, sur la table où restaient encore quelques objets déplacés trop vite pour trouver immédiatement leur place. Tout paraissait plus calme que quelques heures plus tôt. Plus rangé aussi. Et pourtant, ce calme n’avait rien de pleinement rassurant.
Apolline était assise non loin du lit d’Izia, un peu de biais, de façon à pouvoir garder l’enfant dans son champ de vision sans avoir l’air de la surveiller à chaque seconde. Elle avait essayé de lire une page d’un vieux recueil trouvé sur l’une des consoles latérales, mais ses yeux revenaient sans cesse au même point. Au petit corps couché sous la couverture. Au mouvement, trop discret, de sa poitrine. À la petite main partiellement visible, tournée vers l’extérieur, où la marque semblait plus sombre maintenant que la pièce s’était assoupie.
Elyndra se tenait près de la fenêtre, les bras croisés, le regard tourné vers le dehors, sans vraiment le voir. De temps en temps, elle se retournait, observait la pièce, laissait ses yeux glisser sur Izia, sur Apolline, sur la clé posée plus loin, puis revenait au silence. Lytha n’était plus là. Kaelren non plus. La nuit avait refermé le cercle autour d’elles.
Apolline posa finalement le livre fermé sur ses genoux.
— Tu ne dors pas.
Elyndra ne se retourna pas tout de suite.
— Toi non plus.
— Je ne fais même pas semblant.
Un silence bref passa. Puis Elyndra quitta enfin la fenêtre et vint s’asseoir dans le fauteuil qui faisait face à celui d’Apolline. La fatigue était visible maintenant. Pas dans sa tenue, ni dans la tenue de ses épaules, mais dans la façon dont elle s’asseyait avec moins de résistance qu’à l’ordinaire, comme si son corps admettait enfin qu’il ne pourrait pas tenir toute la nuit dans la seule force de la volonté.
— Tu penses qu’il va se passer quelque chose ? demanda Apolline.
Elyndra regarda Izia avant de répondre.
— Je pense que nous serions imprudentes de croire l’inverse.
Apolline baissa les yeux vers ses propres mains.
— C’est vague.
— Oui.
— Je déteste ça.
— Moi aussi.
La réponse arracha à Apolline un souffle presque amusé, presque las. Il disparut aussitôt. Dans la chambre, le silence n’était jamais tout à fait complet. Il y avait toujours un petit craquement du bois, une respiration, le très léger frémissement d’une flamme. Mais plus les minutes passaient, plus ces sons semblaient se détacher, comme s’ils essayaient de remplir quelque chose de plus vaste.
Apolline se leva finalement et s’approcha du lit. Elle ne toucha pas Izia tout de suite. Elle se contenta de se pencher légèrement, d’observer la ligne minuscule de ses cils, la courbe presque parfaite de sa bouche, l’immobilité de son front.
— Elle dort trop profondément, murmura-t-elle.
Elyndra répondit depuis le fauteuil.
— Tu l’as déjà dit.
— Oui.
Apolline resta penchée.
— Et ça continue de m’inquiéter.
Elle posa finalement deux doigts contre la couverture, juste au niveau du ventre d’Izia. Le tissu se soulevait. À peine. Mais il se soulevait.
Apolline inspira un peu plus librement.
— Elle respire.
Elyndra ne répondit pas. Mais Apolline sentit son regard sur elle.
Le temps passa encore.
Les lampes avaient été baissées davantage. Dehors, la nuit était devenue compacte. Le palais semblait tenir hors du monde. Même les bruits lointains s’étaient raréfiés. Apolline retourna s’asseoir. Puis se releva presque aussitôt pour marcher jusqu’à l’armoire. L’ouvrit. La referma. Revint près du fauteuil. Elle sentait l’agitation sous sa peau sans pouvoir lui donner de forme.
— Assieds-toi, finit par dire Elyndra.
Apolline s’arrêta.
— Je suis assise depuis une heure.
— Tu t’es levée sept fois.
Apolline la regarda un instant, puis céda. Elle revint au fauteuil. Ses jambes remercièrent la décision avant même qu’elle l’ait complètement prise. Elle s’y enfonça légèrement, la tête appuyée un instant contre le dossier.
— On devrait peut-être appeler quelqu’un qui s’y connaît mieux, dit-elle.
— Quelqu’un qui s’y connaît mieux en quoi ?
Apolline releva la tête.
— En enfants.
Elyndra eut un très léger mouvement de bouche, quelque chose entre l’ironie et la fatigue.
— Et lui dire quoi ?
Apolline n’eut pas de réponse immédiate.
— Rien, admit-elle finalement.
— Voilà.
Le silence retomba. Apolline détourna légèrement le regard vers Izia, puis ses paupières se baissèrent d’un seul coup. Ce ne fut pas un vrai sommeil. Plutôt une brève défaillance du corps qui tire sur une corde déjà trop tendue. Elle n’aurait su dire combien de temps cela dura. Quelques minutes, peut-être moins. Assez pour que la chambre flotte brièvement, pour que sa conscience s’effiloche.
Ce fut l’absence de bruit qui la réveilla.
Pas un son.
Justement son manque.
Apolline ouvrit les yeux d’un coup. Son cœur accéléra avant même qu’elle sache pourquoi. La chambre était là. Les lampes toujours allumées. Elyndra dans le fauteuil. Le lit.
Le lit.
Quelque chose n’allait pas.
Elle se redressa brutalement et son regard tomba sur Izia.
La couverture ne bougeait plus.
Apolline se leva si vite que le fauteuil racla le sol.
— Elyndra.
Le nom sortit plus bas qu’un cri, plus tranchant qu’un murmure. Elyndra fut debout dans la même seconde.
Apolline était déjà au bord du lit. Elle se pencha. Ses doigts tremblaient avant même d’avoir touché l’enfant.
Rien.
Pas de mouvement.
Pas ce soulèvement presque invisible qu’elle cherchait depuis le début de la nuit.
Une seconde passa. Puis une autre.
Le sang quitta le visage d’Apolline si brusquement qu’elle sentit le froid monter de sa poitrine jusqu’à sa gorge.
— Non.
Le mot lui échappa.
Ses mains vinrent saisir Izia avec une précaution désespérée, comme si elle craignait qu’un geste trop fort ne l’achève davantage encore. Le petit corps était léger. Trop léger. Et surtout… inerte.
— Izia.
Sa voix se brisa d’elle-même.
— Izia.
Elyndra arriva à côté d’elle.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Elle ne respire pas.
Cette fois, le ton d’Apolline était net, déchiré, irréfutable.
Elyndra tendit immédiatement la main, posa deux doigts contre le cou d’Izia, puis sa paume contre sa poitrine. Son visage changea. Pas beaucoup. Mais assez pour que la panique d’Apolline se transforme en quelque chose de plus violent encore.
— Non, répéta Apolline, plus fort. Non, non, non.
Elle secoua légèrement l’enfant.
— Izia, respire.
Rien.
Le silence autour d’elles prit une dimension monstrueuse.
Puis la première lampe clignota.
Apolline leva la tête d’un mouvement si vif que sa nuque la tira. La flamme vacilla, s’amenuisa, retrouva de l’intensité, puis vacilla de nouveau. Une autre, plus loin, imita le mouvement. La lumière de la pièce changea brutalement, non par diminution continue, mais par pulsations courtes, irrégulières, comme si quelque chose dans l’air avalait puis recrachait la clarté.
— Elyndra.
— Pose-la sur le lit.
— Quoi ?
— Pose-la.
Le ton ne supportait aucune résistance.
Apolline obéit immédiatement, ses mains déjà engourdies par la peur. Izia fut allongée sur les draps. Son visage paraissait d’une immobilité impossible. Pas paisible. Vide. C’était cela qui terrifiait Apolline. Ce n’était pas le sommeil. C’était son absence.
Elyndra se pencha, approcha l’oreille de la bouche de l’enfant, puis une main de nouveau contre sa poitrine.
— Rien.
Le mot fut presque inaudible.
Apolline sentit la panique la submerger entièrement.
— Fais quelque chose.
— Je suis en train d’essayer.
— Essaie mieux.
La phrase sortit avec une violence qu’elle n’avait pas choisie. Elyndra releva la tête, les yeux brillants d’une tension plus nue que tout ce qu’Apolline lui avait vu jusqu’ici.
— Je ne suis pas guérisseuse.
La pièce clignota de nouveau. Cette fois, toutes les lampes ensemble. La lumière se plia sur elle-même, revint, puis l’une des flammes s’éteignit totalement. Une ombre plus dense envahit le coin de la chambre. Apolline recula d’un pas, puis revint aussitôt vers le lit.
— Izia.
Sa main passa sur le ventre de l’enfant, puis sur sa poitrine, comme si le simple fait de la toucher pouvait lui rappeler comment revenir.
— Elle était là. Elle respirait. Elle était juste là.
Sa voix montait sans qu’elle puisse la contrôler.
— Je sais.
Elyndra la contourna, attrapa un petit linge, le frotta vivement entre ses mains, comme si l’action physique lui permettait de penser. Puis elle revint et le posa contre la poitrine d’Izia, inutilement, brutalement peut-être. Rien ne changea.
— Non, dit Apolline. Non. Ce n’est pas possible.
Elle attrapa la petite main d’Izia.
La marque était tiède.
Non, plus que tiède.
Chaude.
Une chaleur anormale, profonde, presque vibrante.
Apolline se figea.
— La marque.
Elyndra suivit son regard.
Le cercle gravé dans la peau ne brillait pas encore franchement, mais quelque chose s’y rassemblait. Dans les creux, une lueur naissait. Pas une lumière lisse. Quelque chose de plus vivant, de plus instable, comme si de très fines braises s’éveillaient sous la peau.
La troisième lampe s’éteignit.
La chambre bascula dans une alternance folle d’ombres épaisses et de sursauts lumineux. Les flammes restantes clignotaient trop vite maintenant. Leurs reflets couraient sur les murs, déformaient les meubles, donnaient à la clé posée sur la table des éclats sinistres.
Apolline sentit son souffle devenir court, haché.
— Elle est en train de faire ça.
— Ou quelque chose passe par elle, répondit Elyndra.
— Ça ne m’aide pas.
— Je ne te demande pas que ça t’aide, je te demande de rester avec moi.
Apolline releva brusquement les yeux vers elle. La phrase la frappa plus que tout le reste. Pas seulement par son sens. Par son ton. Il n’y avait plus rien de princier dedans. Juste l’urgence nue.
— Je suis là, dit-elle aussitôt. Je suis là.
Elyndra posa ses deux mains à plat de chaque côté d’Izia, sans la toucher encore, comme si elle craignait de déclencher autre chose. Ses yeux ne quittaient pas la marque.
— Regarde-moi, dit-elle à Apolline.
Apolline obéit, l’air prisonnier dans sa gorge.
— Si ça recommence comme avec le cristal, il faudra tenir.
— Elle ne respire plus.
— Je sais.
— Elyndra, elle ne respire plus.
Cette fois, la voix d’Apolline se brisa complètement.
Le silence dura une seconde de trop.
Puis Izia prit soudain une inspiration.
Brutale.
Sèche.
Comme si l’air lui était revenu d’un coup, arraché au monde plutôt qu’aspiré naturellement.
Apolline recula si vite qu’elle heurta le montant du lit, puis revint dans la même seconde, les mains déjà tendues.
Izia ne pleura pas immédiatement.
Ses yeux restaient fermés. Son petit corps se tendit d’abord, comme traversé par une décharge invisible. La marque, maintenant, brillait franchement. Pas en surface. Depuis l’intérieur. La lumière sortait des creux comme l’eau d’une pierre fendue.
Puis le premier cri déchira la chambre.
Apolline n’avait jamais entendu un son pareil.
Ce n’était pas seulement un pleur d’enfant. C’était plus aigu, plus pur, presque trop net pour un si petit corps. Il vibra dans l’air et, au même instant, toutes les lampes se rallumèrent d’un coup.
Pas normalement.
Comme si la lumière avait été projetée.
Les flammes montèrent trop haut, trop vite, avant de retrouver leur taille habituelle. Les ombres reculèrent violemment. La clé sur la table vibra d’un son métallique sec.
Elyndra attrapa immédiatement Izia dans ses bras.
— Respire, dit-elle autant à l’enfant qu’à elle-même.
Mais Izia ne cessait pas de pleurer. Son visage s’était contracté, sa bouche ouverte sur des cris répétés, irréguliers, plus faibles puis de nouveau déchirants. Apolline sentait ses propres jambes trembler.
— Donne-la-moi.
— Attends.
— Donne-la-moi.
Elyndra leva les yeux sur elle. Une seconde seulement. Puis elle la lui tendit.
Apolline la prit comme si tout son corps connaissait déjà ce geste. Izia resta tendue un instant encore, puis son cri se brisa sur une inspiration plus calme. Puis une autre. Puis encore une. Les pleurs ne cessèrent pas complètement, mais ils changèrent. Moins aigus. Plus proches de quelque chose de vivant, de compréhensible.
Apolline la serra contre elle.
— C’est bon, c’est bon, c’est bon…
Elle répétait les mots sans y penser, comme un rythme plus que comme une phrase. Sa main glissait sur le dos d’Izia, entre les omoplates minuscules, revenait, repartait. La chaleur du petit corps était là maintenant, claire, réelle. Trop réelle après l’absence qui venait de la précéder.
Elle sentit soudain que ses propres yeux la brûlaient.
Pas de tristesse exactement. Pas encore. La panique quittait son corps par vagues inégales, laissant derrière elle un tremblement diffus, presque douloureux.
Elyndra recula d’un pas, puis d’un autre, comme si elle avait besoin de voir la scène entière pour y croire. Ses mains restaient légèrement levées dans le vide, encore prises dans le geste qui n’avait servi à rien.
La lumière de la pièce, elle, se stabilisait peu à peu.
Les flammes cessèrent de clignoter. Le silence ne revint pas tout de suite, pas tant qu’Izia pleurait encore faiblement contre Apolline, mais la chambre reprit une cohérence. Les murs redevinrent des murs. Les ombres, des ombres. Les objets reprirent leurs places ordinaires.
Sauf la marque.
Apolline la voyait très bien.
Elle brillait encore, mais moins fort. Comme si ce qui s’y était éveillé se retirait peu à peu, sans disparaître complètement.
— Tu l’as vue, dit-elle.
Ce n’était pas une question.
Elyndra passa une main sur son visage.
— Oui.
Sa voix était rauque.
— Tu l’as vue aussi.
— Oui.
Apolline leva les yeux vers elle.
— Qu’est-ce que c’était ?
Elyndra secoua lentement la tête.
— Je n’en sais rien.
Cette fois, il n’y avait aucune défense dans sa réponse. Aucune stratégie. Seulement un aveu nu.
Izia prit une autre inspiration, plus profonde, puis son corps se relâcha davantage contre Apolline. Les pleurs s’espacèrent encore, laissant place à des sons plus faibles, presque étouffés dans le tissu de sa robe.
Apolline sentit alors la violence de ce qui venait de se passer s’abattre pleinement sur elle.
— Elle était morte.
Le mot tomba dans la pièce avec une brutalité obscène.
Elyndra ferma brièvement les yeux.
— Ne dis pas ça.
— Elle ne respirait plus.
— Je sais.
— Elle était glacée.
— Je sais.
— Je l’ai touchée et…
Sa voix se défit. Elle secoua la tête, incapable d’aller plus loin.
Elyndra resta immobile quelques secondes, puis s’approcha très lentement. Pas assez pour prendre Izia. Juste assez pour être là, dans le même espace, dans la même peur.
— Elle respire maintenant, dit-elle.
Apolline ne répondit pas.
Parce qu’elle le savait. Parce qu’elle la sentait. Parce que le petit corps contre elle était chaud, vivant, traversé d’une fragilité terriblement concrète. Et pourtant, cela n’effaçait rien. Cela ne réparait pas les secondes vides, le silence, l’absence, l’horreur insensée d’avoir cru trop tard.
— On ne peut pas continuer comme ça, murmura-t-elle.
Elyndra regarda la marque encore faiblement lumineuse.
— Non.
— On ne peut pas attendre qu’il se passe autre chose.
— Non.
Apolline releva lentement la tête.
— Alors quoi ?
Elyndra posa cette fois une main sur le rebord du lit. Le geste semblait la retenir debout autant qu’il l’ancre dans la pièce.
— Alors demain, nous ne ferons plus semblant de croire que c’est seulement étrange.
La phrase resta suspendue.
Puis elle ajouta, plus bas :
— Et cette nuit, nous ne la quittons pas une seconde.
Apolline serra un peu mieux Izia contre elle.
Le petit visage d’enfant s’était enfin apaisé. Les cils reposaient de nouveau sur les joues. La bouche, encore entrouverte par l’effort du pleur, se refermait peu à peu. Mais le sommeil revenu ne ressemblait plus au sommeil d’avant. Apolline n’aurait plus jamais la même confiance devant son immobilité.
Elle leva les yeux vers les lampes.
Toutes brûlaient maintenant d’une flamme stable.
Comme si rien ne s’était passé.
Comme si le palais ne venait pas de trembler sur une respiration manquante.
Et cette normalité retrouvée lui parut plus inquiétante encore que le chaos.
— J’ai cru la perdre, dit-elle enfin, d’une voix presque vide.
Elyndra ne détourna pas les yeux.
— Moi aussi.
Cette fois, aucune d’elles ne chercha à parler davantage.
La chambre semblait avoir rétréci autour de cette vérité-là.
Apolline s’assit sur le bord du lit avec Izia dans les bras. Elyndra prit le fauteuil le plus proche et ne quitta plus l’enfant du regard. Entre elles, les mots n’étaient plus nécessaires immédiatement. Le souffle revenu d’Izia suffisait pour l’instant à remplir la nuit.
Mais toutes les deux savaient déjà qu’au matin, rien ne pourrait être repris comme avant.
Le sommeil ne fut pas une chute.
Ce fut un glissement.
Lent, presque insidieux, comme si le monde réel s’était simplement effacé sans prévenir, laissant place à autre chose qui attendait déjà sous la surface.
Apolline ouvrit les yeux.
Elle était debout.
La forêt était là.
Mais elle n’apparut pas cette fois comme un souvenir flou ou une vision lointaine. Elle s’imposa immédiatement, dans toute sa densité, dans toute sa présence. L’air y était plus lourd, chargé d’une chaleur douce et d’une odeur presque métallique mêlée à celle, plus familière, de la terre humide et des feuilles.
Les arbres s’élevaient autour d’elle, immenses, leurs troncs lisses captant la lumière dorée qui semblait venir de partout et de nulle part à la fois. Les feuilles, suspendues haut au-dessus d’elle, vibraient légèrement sous un vent à peine perceptible, produisant une résonance trop subtile pour être entendue pleinement, mais assez présente pour s’inscrire dans son corps.
Elle avança.
Elle ne se demanda pas où aller.
Elle savait déjà.
La rivière apparut presque aussitôt.
Plus proche.
Plus large.
Son eau n’était pas simplement colorée, elle semblait vivante, traversée de courants internes qui ne suivaient pas la surface. Le violet profond se mêlait à des reflets plus clairs, presque argentés, qui se déplaçaient comme des éclats sous la peau de l’eau.
Apolline s’arrêta au bord.
Le courant l’attira sans qu’elle le touche.
Elle sentit une pression légère dans sa poitrine.
Comme un appel.
Elle recula d’un pas.
Les silhouettes étaient là.
De l’autre côté.
Elles n’étaient plus des formes vagues. Toujours indistinctes, mais plus présentes, plus nombreuses aussi. Certaines semblaient tournées vers elle. D’autres restaient figées, comme prises dans une attente silencieuse.
Elle plissa les yeux.
— Je vous vois.
Sa voix sembla se perdre dans l’air sans réellement s’y inscrire.
Aucune réaction visible.
Mais elle sentit qu’elle avait été entendue.
Un mouvement attira son regard.
À gauche.
Le buisson.
Toujours là.
Toujours immense.
Ses feuilles formaient une masse dense, presque trop parfaite, et au centre, la fleur bleue s’ouvrait comme un cœur vivant. Sa taille était irréelle, sa couleur presque violente dans ce monde dominé par l’or et les ombres.
Apolline sentit son souffle se suspendre.
Elle connaissait déjà la suite.
L’homme était là.
Comme s’il n’avait jamais cessé de l’être.
Debout devant la fleur, immobile, mais ancré dans l’espace d’une manière différente de tout le reste. Sa présence ne se contentait pas d’occuper un point. Elle semblait influencer l’air autour de lui, comme si chaque mouvement de la forêt devait s’ajuster à sa simple existence.
Il tendit la main.
Ses doigts se refermèrent lentement sur la tige.
Puis il arracha la fleur.
Le geste produisit une rupture.
Pas un son.
Une sensation.
Apolline la ressentit immédiatement, comme une contraction dans sa poitrine, une résistance brève qui traversa tout son corps.
La lumière changea légèrement.
Pas en intensité.
En nature.
L’homme releva la tête.
Et la regarda.
Cette fois, il n’y avait aucun doute.
Il la voyait.
Son regard était fixe, précis, ancré sur elle comme si la distance entre eux n’existait pas vraiment.
Apolline sentit son corps se figer.
Pas par peur.
Par conscience.
Il parla.
Les mots sortirent.
Mais elle ne les comprit pas.
La langue était étrangère, entièrement. Pas seulement inconnue, mais structurée d’une manière différente, comme si chaque son portait plusieurs significations à la fois. Les syllabes se liaient, se répondaient, se superposaient presque.
Et pourtant, au milieu de ce flux incompréhensible...
Elle entendit clairement :
— Apolline.
Le nom résonna différemment.
Comme s’il appartenait déjà à cet endroit.
Son cœur accéléra.
L’homme continua.
Sa voix ne passait pas vraiment par l’air. Elle semblait se former directement dans son esprit, mais sans traduire le sens. Seulement les sons.
Et, à nouveau, entre deux mots qu’elle ne comprenait pas :
— Elyndra.
Apolline sentit un frisson lui parcourir la nuque.
Puis, plus bas...
— Izia.
Cette fois, le nom lui fit l’effet d’un choc.
Elle fit un pas en avant.
— Comment tu sais ça ?
Sa voix, elle, restait réelle.
Trop humaine dans cet endroit.
L’homme ne répondit pas directement.
Il parla encore.
La même langue.
Toujours incompréhensible.
Mais plus rapide.
Plus tendue.
Apolline serra les dents.
— Je ne comprends pas.
Le vent se leva légèrement.
Les feuilles dorées frémirent.
Les silhouettes, derrière la rivière, semblaient plus proches.
C’est là qu’elle le vit.
Sa main.
Celle qui tenait encore la fleur.
Un détail.
Un mouvement.
Le tissu de sa manche s’était légèrement relevé.
Et sous sa peau ;
Quelque chose.
Une marque.
Pas identique.
Mais proche.
Un cercle.
Avec une ligne.
Apolline sentit son souffle se couper.
— Ta main—
L’homme réagit immédiatement.
Son geste fut rapide.
Précis.
Il abaissa sa manche, dissimulant la marque dans le même mouvement.
Comme un réflexe.
Comme quelque chose qui ne devait pas être vu.
Le silence se fit.
Plus lourd.
Plus chargé.
Apolline le fixa.
— Tu as la même chose.
Sa voix était basse.
Mais certaine.
L’homme la regarda.
Longuement.
Puis parla de nouveau.
La langue inconnue revint, mais plus lente cette fois, comme s’il choisissait ses mots avec plus de soin, même si elle ne pouvait toujours pas les comprendre.
Et pourtant—
Un dernier fragment passa.
— …Izia…
Puis un autre mot.
Qu’elle ne comprit pas.
Mais qui lui laissa une impression.
Un mot lié à la fin.
Ou au retour.
Elle n’aurait su dire.
La forêt réagit.
Brutalement.
Le vent se leva d’un coup.
La lumière se déforma.
La rivière sembla se tendre, comme si son courant résistait à quelque chose.
Les silhouettes disparurent.
Ou reculèrent.
L’homme fit un pas en arrière.
Puis un autre.
Et, avant que le monde ne se défasse complètement...
Il la regarda une dernière fois.
Puis tout bascula.
Apolline se redressa en sursaut.
Son souffle était coupé.
Son cœur battait trop vite.
La chambre était là.
La nuit.
Les lampes.
Elyndra.
Et Izia.
Mais quelque chose avait changé.
Elle le sentait.
Pas dans la pièce.
En elle.

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