Thomas

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Le contraste entre la rue, les gens, la circulation, le monde en somme, et le lieu d’où nous émergions m’a saisi. Tu m’as tenu la porte en sortant. Tu t’en souviens ? Moi oui : tes doigts sur la poignée, ton sourire et ton léger signe de tête quand tu m’as laissé passer et tes yeux… Tes yeux bleus derrière la monture écaille de tes lunettes.

Quelques pas en silence sur le boulevard, pas très vite, comme si nous voulions étirer ce moment. Ou alors, hésitais-tu autant que moi à proposer quelque chose ?

Je n’arrivais pas à détacher mes yeux de toi, ta démarche que je découvrais, et cette manière qui n'est qu'à toi de mettre tes mains dans les poches de ta veste à l’en déformer (combien de fois t’ai-je demandé depuis de faire plus attention…).

C’est moi qui ai proposé de diner, non sans une certaine appréhension car Je peux bien l’avouer maintenant : je n’avais jamais fait ça. Nous nous sommes attablés, face à face, dans la première brasserie ouverte que nous avons trouvée. Une salade César pour moi, un tartare pour toi. Et deux bières blondes, des pintes bien sûr.

J’étais un peu honteux alors que les souvenirs de l’après midi remontaient, ta silhouette dans la vapeur, ton regard dans les couloirs, ce que tu avais vu. Tu as dû le sentir car tu as posé ta main sur la mienne à côté de nos couverts, tes doigts ont caressé ma peau, doucement, traçant des lignes imaginaires sur ma paume et mon poignet.

Le serveur qui dépose nos assiettes, son regard appuyé sur ta main qui n’a pas reculé. . Tu me fixais.

— Alors Jean. Dis-moi un peu ce que tu vas faire de ta soirée.

Mes yeux ont quitté tes doigts fins pour ton visage. Tu as remonté tes lunettes – ce geste qu’aujourd’hui je connais par cœur.

— Je n’ai rien de prévu. Et toi Thomas ?

— Rien non plus. Passons-la ensemble.

Ce n’est que bien plus tard que Caroline m’a raconté que tu l’avais plantée pour rester avec moi ce soir-là. Avec cet inconnu étonnamment timoré, impressionné même.

Je t’ai dit que j’étais architecte, tu m’as dit que tu étais pâtissier dans un grand hôtel. Que je vivais dans le dix-neuvième arrondissement, tu vivais dans le vingtième. Je t’ai dit que j’étais myope, tu m’as dit que toi aussi - tu me bats de deux dioptries. Que j’étais du mois de septembre, toi aussi, et de la même année. À peine quelques jours mais cinq-cents kilomètres.

Nous avons mangé lentement, en nous regardant. Je souriais un peu bêtement. Tu m’as montré spontanément les photos de tes gâteaux ; j’ai regardé tes doigts qui glissaient sur l’écran, tes ongles nets, les quelques traces de coupures, les chiffres tatoués sur tes phalanges.

J’étais fasciné par tes mouvements quand tu me parlais, tes gestes, leur souplesse. Ta virilité.

Nous n'avons pas pris de dessert, tu craignais les pâtisseries congelées... Après avoir partagé la note, nous sommes ressortis. Il faisait nuit. Tu as posé ta main sur mon épaule, naturellement, parmi les passants. Après quelques pas, j’ai regardé l’heure.

— Il va falloir rentrer, je travaille demain matin.

— Je ne travaille qu’à midi, je te raccompagne ?

J’ai accepté, évidemment.

Debout dans le métro, je me suis rapproché, contrôlant mon souffle, recherchant un contact, un frôlement. Surtout, je t’ai détaillé : tes cheveux courts, ta nuque un peu moite, les poils sombres de ton torse visibles au-dessus du col ouvert de ta chemise et ta barbe... Ta barbe noire, épaisse qui ressortait sur ta peau claire et, tout près, les deux petits anneaux argentés de ton oreille gauche.

Je crevais de t’embrasser.

Laumière.

— Bon... je descends là.

— Je te raccompagne jusque chez toi.

Tu as susurré ces mots tout près de moi. En fermant les yeux, je peux encore ressentir ton souffle sur mon oreille, le frisson à la racine de mes cheveux et ma gorge qui s’asséchait.

Nous avons remonté l’avenue sans parler. J’ai lutté pour ne pas te prendre la main, ne pas te serrer dans l’encadrement d’une porte cochère. Je repensais à tes gestes de l’après midi, au goût de ta bouche, à la chaleur de ton corps contre le mien, à ta...

— Voilà, c’est ma porte.

— Elle est très belle cette porte.

Tu me regardais exactement comme maintenant, avec cette pointe d’espièglerie qui dit tout ce que tu ne prononces pas.

Je t’ai proposé de monter.

Tu m’as enlacé dès que j’ai refermé la porte de chez moi, tu m’as embrassé, plaqué au mur. Gravées en moi : ta langue, tes lèvres, ma bouche, nos lunettes, mon étroite entrée encombrée de chaussures.

Qui a déshabillé l’autre ? Peu-importe. Mais je me souviens nettement avoir retrouvé le grain de ta peau, la fermeté de tes bras et la finesse de tes poils. Tes mains sur moi, tes lèvres partout, tes soupirs et ta voix dans mon oreille quand tu m’as dit « Jean, j’ai encore envie de vous, me permettez-vous ? ».

Je n’ai pas eu besoin de te guider, ni ensuite beaucoup à faire tant tu maîtrisais ton art. Je n’avais plus qu’à te montrer mon plaisir par mes soupirs, mon regard et mes gestes. C’était facile.

Je crois que je n’aurais pas pu te serrer plus fort quand tu es venu en moi. Je me rappelle de la crampe qui a saisi mon mollet, du goût de l’oreiller que je mordais. Il me semble même avoir perdu la vue un court instant.

Nous nous sommes endormis comme ça, l’un sur l’autre, l’un dans l’autre.

La sonnerie de mon réveil m’a arraché de tes bras. Tu m’as serré, ta langue a joué avec mon oreille (tu es très fort à ce jeu), « Vous allez être en retard, monsieur l’Architecte ». Tu avais raison, je ne voulais pas me lever, je ne voulais pas aller à l’agence, je voulais juste me perdre dans toi.

Le premier matin, le premier café. Tu m’as embrassé jusque dans la douche, nous avons vidé le ballon d’eau chaude…

Juste avant de partir, tu as serré le nœud de ma cravate en m’embrassant. Tu l’as refait tellement de fois ce geste depuis, mais à chaque fois, je repense à ce lundi matin. Caroline m’a avoué hier que toi aussi.

Ne rougis pas Thomas !

Devant ma porte, nous avons échangé nos numéros. Depuis, je n’ai rien effacé du fil de notre conversation écrite. En remontant nos trois années, je peux retrouver notre premier échange.

« Pensez à moi en traçant vos plans monsieur l’architecte. »

« Je ne penserai rien qu’à vous. »

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