Caroline et Etienne
L’automne à Paris : le temps gris, la pluie, les manteaux que l’on ressort, les journées raccourcies… tout me déprimait. Et puis, il y eut novembre avec toi. Une première séance de cinéma, une soirée en boîte, ma première ganache, ou était-ce une génoise ? Je ne sais plus.
Et nos nuits, parfois nos journées, d’abord chez moi, sans pouvoir ne pas nous toucher. Nous avons vécu ces premières semaines dans mon lit, tous les deux, indifférents au monde et au temps.
Un matin, en ouvrant les yeux, je t’ai vu nu, debout devant la bibliothèque qui couvre un pan de mur de ma chambre. Tu parcourais la tranche des livres avec tes doigts, je laissais glisser mes yeux sur les courbes de ton corps.
— Tu as tout lu ?
— Presque.
— Lequel tu me conseillerais ?
Je me suis levé pour te rejoindre, passant en revue les volumes que j’amassais depuis presque quinze ans, des classiques majoritairement, des romans graphiques, quelques essais. Je voulais viser juste, choisir quelque chose qui te parlerait, qui te plairait. Je me suis arrêté sur un livre de poche usé.
— Prends celui-ci, c’est universel. Il m’avait marqué à l’époque.
La Chambre de Giovanni. Je me rappelle très bien que tu as caressé l’illustration de la couverture avant de le déposer sur tes affaires.
Après celui-ci, il y a eu d’autres, beaucoup. J’avoue que je suis assez fier que tu sois devenu lecteur grâce à moi, que tu aies développé ce goût des mots et des histoires, que nous puissions en parler et en débattre.
Et puis, la première nuit chez toi, l’escalier de service, les sept étages sans ascenseur (qui expliquent la fermeté et la rondeur de tes fesses), la vue à travers les lucarnes sur les tours de la Défense, au loin.
C’était petit, c’était encombré, c’était charmant. Nous faisions l’amour en écoutant le bruit de la pluie sur le toit en zinc à quelques centimètres au-dessus de nous.
Chez toi, lors de l’un de ces matins sombres, en te voyant t’essuyer dans l’encadrement de la porte de ta salle de bain, j’ai su. Un frisson de tout mon corps, les yeux qui piquent, un souffle rentré, une pulsion refreinée (nous n’avions pas le temps). Il me semble que tu as compris car tes yeux se sont posés sur moi. Nouvelle pulsion.
— Ça te dit de prendre une bière un soir de cette semaine avec mon meilleur pote ?
— Étienne ?
— Lui-même.
— Dis-moi où et quand.
Je me suis arrangé avec Étienne, et quelques jours plus tard, je t’ai amené dans son repère, chez Denise, le petit bar en bas de chez lui.
Nous étions raisonnablement en retard mais cela t’avait stressé : tu ne connaissais pas encore Étienne. Étonnamment, il était là quand nous sommes arrivés, assis, à lire à une table du fond.
— Vous êtes en retard messieurs. J’imagine que le lit vous a retenu.
Nous avons ri car nous savions qu’il avait raison. Je t’ai présenté comme « mon mec » (c’était la première fois… En même temps, nous avions vécu les cinq semaines précédentes sans voir personne !). Il t’a serré la main en te fixant.
— Thomas… C’est donc toi qui occupe ses jours et ses nuits ?
Tu n’as pas répondu, c’était le mieux à faire avec Étienne, surtout quand il est curieux. Nous nous sommes assis en face de lui, il ne te lâchait pas des yeux.
Il s’est finalement tourné vers moi.
— Bon, Jean, je te croyais mort, mais maintenant je comprends que non, et surtout je comprends pourquoi ! Bières ?
J’ai discuté de tout et de rien avec Étienne en attendant nos verres. Tu avais ta main sur ma cuisse en nous écoutant. Le début d’une habitude cette main, ta manie que j’adore de toujours avoir un point de contact avec moi : une main, un doigt, le pied… Partout, ou presque. Ta manière de montrer que nous sommes ensemble, un peu plus même.
Quand les trois pintes mousseuses ont été servies, Étienne s’est tourné vers toi.
— Alors Thomas, raconte-moi comment vous vous êtes rencontrés.
Il le savait très bien, je ne lui avais rien caché des circonstances de notre première rencontre et je t’avais dit que je lui avais raconté. Il voulait te tester. Tu ne t’es pas démonté.
— Dans le brouillard d’abord, ensuite dans le noir et rapidement très profondément.
— Et il t’a plu tout de suite ?
— Oui, en vrai. Surtout que je pensais pas rencontrer quelqu’un qui me plaise à ce moment là… Mais je sais pas… Y’a un truc qui m’a accroché, alors je l’ai suivi et quand j’ai eu une ouverture, je l’ai saisie.
— Ah… Les ouvertures de Jean…
Nous avons ri tous les trois. La conversation a ensuite glissé sur ton métier, ton histoire. Ta main, toujours sur ma cuisse. Nous t’avons aussi raconté quelques unes de nos anecdotes fondatrices, l’école d’archi, un séjour à Barcelone, nos soirées…
En sortant de chez Denise, tu m’as proposé un brunch avec Caroline. Celle dont tu m’avais dit qu’elle était plus qu’une sœur, celle qui te connaissait depuis l’école maternelle.
Caroline et toi : la preuve d’une complicité ancrée, en quelques instants, les phrases qui fusent, les non-dits criés par un haussement de sourcils ou le pincement d’une lèvre.
Assis face à vous dans l’angle d’un restaurant branché du dixième arrondissement que tu avais choisi, la peur de faire un faux s’est dissipée.
— Alors messieurs, comment ça va ? Vous êtes sortis hier ?
Tu as répondu que non, que nous n’avions rien fait la veille, qu’on avait juste traîné sur la console.
— Vous avez rien fait ? Tous les deux ? Sur un canapé ? Et je vais te croire ?
Je me suis repositionné sur ma chaise, une quinte de toux, un geste sur ma moustache en me tournant vers toi qui levait les yeux en la regardant.
— Tu comprendras que je ne répondrai pas.
Alors elle se tourna vers moi.
Caroline et moi : un coup de foudre. Amical bien sûr, mais un coup de foudre quand même. Nos esprits, nos réparties, nos références, notre humour… Tout a collé.
En payant, je me souviens que tu as rougi quand elle t’a dit :
— Thomas, celui-là, tu le lâches pas !
— Celui-là ? Il y en a eu tant que ça ? j’avais répondu spontanément, tu étais cramoisi.
— Thomas ? Des mecs ? On est dans le domaine de la statistique, pas du dénombrement.
Nous n’avions jamais vraiment évoqué nos passés amoureux, trop occupés sans doute à ne pas rater le présent. Le soir-même, je t’ai presque tout avoué de mes aventures, de mes excès, de mes erreurs. Tu m’as parlé de ta grande histoire, de sa fin et de tes errements. Ces errements qui t’avaient conduit dans le couloir sombre où tu m’a trouvé m’adonnant à mes excès.
Sur l’oreiller, ce dimanche soir de décembre, tu m’as demandé si j’étais d’accord pour qu’on mette un mot sur ce que nous vivions.
— Tu veux qu’on dise qu’on est ensemble ? En couple ? Partenaires ? Amis particuliers ? Amants peut-être ! Je te laisse choisir Thomas.
— Ensemble. C’est bien ensemble.

Annotations
Versions