Agathe
Les fêtes de fin d’année. Course aux cadeaux, foie gras, dinde, joie à heure fixe, fête sur commande.
Je n’ai jamais particulièrement apprécié cette période de l’année. Je la traversais comme une épreuve imposée, une succession d’obligations qui, chacune, me rappelait ce que je n’avais pas : une femme, des enfants, une voiture.
J’avais néanmoins réservé mes billets de train bien à l’avance, quatre jours à Lyon, un programme serré et orchestré par ma mère et ma sœur Mathilde. Je n’aurais qu’à suivre, sourire et trinquer. Et aussi éluder les questions trop personnelles qui, de toute manière, n’étaient posées que par politesse.
On ne voulait pas savoir.
On ne concevait pas que je sois autre chose que célibataire. Homosexuel, on avait fait avec : « On n’a pas été si surpris que ça, il a toujours eu ce côté artiste ». Mais en couple, avec un garçon, ça transformait un concept lointain, parisien, quelque chose de palpable, de beaucoup trop concret pour la petite société de mes parents.
Et pourtant, je n’ai pas hésité à te proposer de venir avec moi quand tu m’as annoncé que ta famille serait en Thaïlande pour les fêtes et que tu te préparais à passer Noël tout seul, à Paris.
J’ai prévenu ma mère. Par téléphone et pas immédiatement. La conversation a été pénible « Mais c’est qui ce garçon ? Ton copain ? Mais allons, Jean, je croyais que ça t’intéressait pas tout ça… ». Elle a cherché des alternatives, « Pour Noël ! Quand même Jean… Vous pourriez venir un weekend en janvier si vraiment tu veux ». Un long silence et quelques soupirs plus tard, « J’ai compris, tu ne me laisses pas le choix. Je vais en parler à ton père ».
Mon père ne m’a pas appelé ; ma mère ne m’en a pas reparlé ; ma sœur non plus. Le ton de nos échanges n’a pas varié, se bornant à des considérations logistiques et à quelques questions pratiques sur tes goûts alimentaires. Puisque ta venue devait s’intégrer au ballet, il fallait au moins ne trop le perturber.
Nous avons pris le train en milieu d’après-midi le vingt trois décembre. Tu n’as pas lâché ma main de tout le trajet.
Cela faisait des années qu’ils ne venaient plus me chercher à la gare. Il fallait cuisiner, mettre la table, faire mon lit, et puis, ce n’est pas loin, je connais le chemin. Et après tout, c’est moi qui étais parti à tout juste dix-huit ans, et surtout, c’est moi qui n’étais pas revenu, mon diplôme en poche.
Ce soir-là, ils étaient tous les deux à la gare, en bas de l’escalator.
Nous y étions.
L’escalator grinçait, je suais, j’avais chaud dans mon caban, je sentais ta présence juste derrière moi, des fourmis dans les jambes et je les voyais, eux, bras dessus bras dessous, le visage sérieux. Pour la première fois, mes deux mondes, étanches, réunis.
— Papa, maman, je vous présente Thomas, mon copain.
Ils t’ont serré la main dans la cohue, ma mère te dévisageait. Je sais qu’elle a tiqué sur tes boucles d’oreilles et les tatouages sur tes phalanges.
En marchant vers chez mes parents, tu n’as rien laissé voir de ton stress, répondant avec le sourire à l’interrogatoire de mon père : tes parents, ton enfance à Tours, ton école privée, ton travail dans un palace. D’une oreille, j’écoutais ses questions intrusives et tes réponses précises et de l’autre, les dernières nouvelles que me prodiguait ma mère.
Nous sommes arrivés pour le diner. Le chien, ma sœur et son mari étaient déjà là ; il avait bien fallu sous-traiter l’intendance. Ambiance cordiale, conversation superficielle, intimité évitée.
Ma tête bourdonnait. Je les écoutais, je les regardais te regarder, te dévisager, te soupeser, te juger même. Je buvais trop, trop vite.
Juste une question de ma sœur au dessert. « Alors, racontez ! Comment vous vous êtes rencontrés ? » Une vérité impossible, finir de mâcher pour temporiser, ton regard dans le mien. Tu as été plus astucieux que je ne l’aurais été. « Oh, par hasard… Il faisait sombre, la musique était forte, il y avait du monde mais on a réussi à se trouver ». Tout est vrai. Ils n’ont pas insisté.
Tes bonnes manières et la profession de tes parents ont dû les rassurer. Ma sœur m’a discrètement félicité « Enfin, Jean. Enfin. Je suis contente de te voir avec quelqu’un ».
A l’heure du coucher, leur gêne de nous voir entrer tous les deux dans ma chambre d’adolescent, d’imaginer que nous allions dormir ensemble sous leur toit, que ma situation avait fini par entrer chez eux. La preuve en image. J’imagine les pensées de ma mère : mon Jean est homosexuel, vraiment. Il va dormir avec Thomas, un garçon, dans sa chambre. Nous ne saurons pas ce qu’il se passe derrière cette porte fermée. Que dirons-nous si on nous pose des questions ? Delphine était si charmante… Pourquoi lui ? Je lui ai tout donné.
Mon soulagement quand la porte de la chambre s’est refermée. Rien, ou presque, n’avait bougé dans ma chambre. Depuis que j’étais parti, je n’avais été que de passage, pas le temps, pas l’envie surtout de trier, de rouvrir les tiroirs. Quelques CD poussiéreux, des affiches au mur, des vêtements oubliés depuis presque vingt ans… Tout ça, ça avait été moi, ce n’était plus moi. Sans que je ne dise rien, tu m’as serré dans tes bras. Nous nous sommes endormis l’un contre l’autre, nous n’avions pas parlé.
Dès sept heures, les bruits de vaisselle, la sonnerie du micro-onde, les voix étouffées, mon mal de crâne. Je me suis levé en premier. Te préserver, ne pas répondre à la réflexion de ma mère « On vous a pas entendu cette nuit », ne pas répondre… Penser que dans trois jours, nous serions à Paris.
A la table du petit-déjeuner, je te regardais, à l’aise mais réservé, assis devant le buffet de la salle à manger, dans mon passé. Poli, souriant. Gendre idéal, copain idéal.
— Tu vas voir ta grand-mère aujourd’hui ?
Je t’avais évidemment parlé de ma grand-mère, Agathe, quatre-vingt onze ans, retirée du monde dans un hospice où elle pouvait s’adonner à sa passion des cartes avec d’autres vénérables dames de son âge. Agathe qui avait pris soin de moi quand ma mère, malade, ne le pouvait pas. Agathe qui m’avait préféré ostensiblement à ses autres petits enfants. Agathe que j’avais encore au téléphone chaque semaine. Agathe qui te connaissait déjà à travers mes mots.
— Oui, on y va tout à l’heure avec Thomas. On restera jusqu’au déjeuner.
— Tu emmènes Thomas ? Tu sais, elle est âgée, je ne sais pas si elle comprendra. Et puis les gens de sa génération…
S’ils savaient…
S’ils savaient qu’elle savait, qu’elle avait su avant eux et qu’elle en savait plus qu’eux. Agathe, confidente de mes émotions adolescentes et de mes errances de jeunesse.
Tu me tenais la main quand nous avons franchi la porte de sa chambre. Le bruit de nos chaussures sur le lino du couloir lui a fait relever la tête. Elle m’a sourit en joignant ses mains. Ses mains blanches, maigres, couvertes de taches brunes. J'ai tenté de masquer ma surprise ; le téléphone (et mon père) m’avait caché les signes visibles de l’âge.
— Et bien quoi ? Je ne rajeunis pas Jean.
Je serrais doucement son corps frêle. Mon nez dans son cou, une grande inspiration, l’odeur de sa laque. J’étais projeté dans sa cuisine, jouant aux cartes ou au Scrabble après l’école. Le chocolat chaud, les galettes bretonnes, la soupe.
— Alors Jean, tu me le présentes pas ?
Tu as serré la main qu’elle t’a tendue et, en te regardant,
— Vous êtes très beau Thomas.
Après quelques minutes, tu as prétexté un besoin d’aller aux toilettes, attention touchante me permettant de profiter quelques minutes avec elle. Elle me tenait la main.
— Est-ce que tu es heureux avec lui ?
— Oui, mille fois oui.
—Alors profites-en. Vis à fond.
*
Les fêtes de fin d’année se sont déroulées sans accroc. Nous sommes remontés soulagés à Paris. Ma mère m’avait glissé « revenez quand vous voulez ».
Nous avons dû redescendre à la mi-janvier. Agathe nous avait quittés.

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