Benoît

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Quelques flocons sur Paris, nos manteaux, nos écharpes partagées, ton odeur qui m’accompagne jusque dans les profondeurs du métro.

Première séparation.

Tu devais partir deux semaines au Brésil où tes parents passaient l’hiver. Des globetrotteurs tes parents. Ton année avait été longue, tu étais impatient, tu avais besoin de ces vacances. J’étais tétanisé.

Une dernière soirée mélancolique. Tu n’as rien vu, j’ai feint, les poings serrés, j’ai accompagné ton excitation pendant que tu préparais ta valise, la bouche sèche, parcourant tes t-shirts et tes maillots de bain, me lisant des pages du guide que tu venais d’acheter.

— Dans vingt-quatre heures je suis à Rio, Jean. Rio !

Au bord des yeux, plus qu’une émotion.

J’ai bien tenté de me raisonner. Deux semaines ce n’était pas tant, les messageries modernes nous permettaient d’échanger en direct où que nous soyons dans le monde, photos incluses. Et puis on se connaissait depuis six mois, j'avais été fidèle, énorme dans mon référentiel. Tu avais vu mes parents, ma sœur et même Agathe. Ce n’était pas rien.

Nous sortions, nous dormions ensemble toutes les nuits (ou presque), nous jouissions. J’acceptais tes poils dans ma douche, que tu touches à mes vinyles et à ma guitare. Tu ne disais rien de mes goûts musicaux ou de ma phobie des araignées.

La routine n’avait encore rien abimé.

Alors pourquoi cet abattement ? Pourquoi étais-je persuadé que ce départ signifiait la fin de notre relation ?

Un manque de confiance ? En toi ? Non.

En moi ? Oui.

Dans le métro, après t’avoir mis dans un taxi pour Roissy, j’ai relu le message qu’Étienne m’avait envoyé la veille. « Écoute Jean, même moi j’ai réussi à pas baiser pendant deux semaines quand mon mec est rentré à Strasbourg pour Noël. Donc si tu tiens à Thomas, tu réussiras bien à garder ton cul scellé pendant deux petites semaines ».

Tout était faux dans ce message. Étienne avait vu au moins un mec pendant l’absence de Maxime (les gens parlent Étienne !) et je savais que je ne tiendrais pas.

Les premiers jours, tu m’as inondé de messages et de photos. Je répondais le plus souvent possible, cultivant ce fil avec toi pour oublier que tu étais loin. Le silence de mon appartement.

La première semaine, je me suis tué au travail, journées à rallonge, rentrer tard, manger rapidement, les jeux vidéo, trouver mon lit vide, froid. Les yeux ouverts dans le noir à la recherche de ton odeur sur mes oreillers, utiliser ta brosse à dent.

Le premier samedi soir, Étienne et Maxime, un film de super héros au cinéma, un verre dans un bar du centre, et puis rentrer à vélo, sous la pluie jusque chez moi. À peine la porte fermée, j’ai retéléchargé l’application. Mon doigt est resté quelques secondes au-dessus de l’icône jaune et noire, et puis quoi ? C’est toi qui étais parti à l’autre bout du monde, me laissant tout seul. Tu me connaissais. Je t’avais avoué mes défauts.

Ça serait ta faute.

Une mise à jour des conditions d’utilisation, un message de prévention, une trentaine de messages en attente, six mois d’absence. J’ai retrouvé les visages et les torses avec lesquels je conversais avant de te rencontrer. Des échanges suspendus, des rendez-vous jamais confirmés… J'ai tout relu, je n’ai répondu à rien.

Mon téléphone vibrait. Ce n’était pas tes messages.

Mode avion.

Ma séance de sport du dimanche midi, j’ai senti les regards sur moi, j’y ai répondu, j’ai pincé mes lèvres, bombé le torse, caressé ma moustache. C’était si facile, tout revenait. C’était moi finalement.

Je me sentais coupable de ne pas me sentir coupable.

Le vestiaire, un frisson devant un short qui se baisse, un slip blanc sur un corps musclé, la vapeur des douches, le bruit de l’eau, l’odeur de sueur et de gel douche musqué… Puis j’ai souri en voyant la cabine dans laquelle on l’a fait tous les deux ; on devait se connaître depuis quoi… Deux semaines ? On ne savait pas se tenir.

On ne savait toujours pas se tenir.

J’ai allumé la Xbox en rentrant, aucune concentration, l’agacement d’échouer et soudainement, j'ai su.

Je me suis douché, à fond, j’ai taillé ma barbe, les poils de mon nez, toujours en me fixant dans le miroir de la salle de bain. Un pull simple, le premier jean. De toute façon, je ne serais pas habillé.

Dix minutes de vélo, à peine. Le miroir d’une vitrine, mes yeux vides, mon visage blafard. Et dans ma tête : Jean, c’est toi ça. Pas lui. Ça.

J’ai passé la porte sans hésiter.

Après m’être acquitté de mes vingt-deux euros, j’ai pris les deux serviettes et les jetons. Je me suis déshabillé, toujours dans la même allée du vestiaire. La force des habitudes, le retour des gestes mécaniques, l’odeur si particulière, la musique un peu trop forte. Toi au Brésil.

J’ai arrêté de compter à huit. Certains étaient mignons, la plupart passables. Aucun ne te valait, je le savais très bien. J’ai continué, jusqu’à avoir mal. J’ai mordu mon avant-bras pour ne pas penser à toi là où tu m’as demandé mon prénom pour la première fois. Un de plus, ça coulait, j’encaissais. Je voyais ton visage, en touchant mon torse poisseux. Un dernier.

Les allées devenues désertes, le lino du sol collant, les stigmates d’une après-midi de débauche, je n’avais même pas joui.

En regardant mon téléphone en sortant, j’ai découvert quatre messages de toi. Deux photos sur la plage avec tes sœurs, ton sourire, ta peau bronzée. Je te manquais, tu pensais à moi. Le vide, je ne ressentais rien.

C’était donc ça être un connard.

Chez moi, mon téléphone toujours, douze messages sur l‘application. J’étais incapable de ne pas répondre, malgré les yeux qui tombaient, impossible de ne pas faire défiler les profils, de ne pas allumer des mecs qui me plaisait un peu. Ton message qui me souhaite bonne nuit auquel je réponds mécaniquement. Je n’avais pas envie d’eux, je n’avais aucune envie de baiser – j’avais déjà passé ma journée à ça. Juste, je voulais savoir que je leur plaisais, qu’ils étaient prêts à traverser Paris pour venir me sucer.

Tu étais parti sans même me proposer de t’accompagner.

Le mardi soir, une journée difficile à l'agence, un garçon qui sortait du lot, une conversation plus fluide, il m’a fait rire. Il draguait bien, était beau sur ses photos. Il n’habitait pas loin. Il m’a proposé de passer.

Même pas trois minutes d’hésitation, mon adresse. La vraie.

Il m’a fait du bien Benoît. Elles lui allaient bien sa moustache guidon et ses rouflaquettes noires. Et une bonne répartie avec ça. Un régulier potentiel.

En se rhabillant, il a vu une photo de toi sur le manteau de la cheminée de ma chambre.

— Ah, tu connais Thomas S ?

Mon souffle coupé net. Figé, blanc, muet. Il a poursuivi.

— C’est un des pâtissiers du R. Il est canon.

— Oui, je le connais.

— C’est marrant, j’ai couché avec lui il y a deux ou trois semaines. Il a un mec de ce que j’ai compris.

Je n’ai pas répondu. feindre encore. Tout est devenu flou, un bourdonnement, rester poli, une accolade avec Benoit sur le palier, un « repasse quand tu veux » lâché au dernier moment, sourire à son clin d’œil dans l’escalier.

Tout un ballon d’eau chaude à me demander pourquoi je t’en voulais. À m’en vouloir de n’avoir rien vu. Thomas…

Au milieu de la nuit, un message tourné mille fois entre mes doigts « Tu connais un Benoit qui bosse chez L et qui habite à Stalingrad ? » Regret immédiat, trop tard, la mention « lu » était apparue. Pas de réponse, la mention « Thomas est en train d’écrire » qui allait et venait. Ma tête qui bourdonnait toujours, une petite nausée qui ne passait pas.

« Oui je connais un Benoit qui bosse chez L. Je t’expliquerai en rentrant. Dors bien ».

Éviter l’amertume. Éviter la colère. Me rappeler de mon dimanche après-midi. « Il n’y a pas grand chose à expliquer. J’espère qu’il t’a fait autant de bien qu’à moi ». Mode avion.

Une nuit d’errance dans mes quarante cinq mètres carrés, mon téléphone retourné sur la table. Et Étienne le lendemain.

— Attends, Jean. Tu en veux à ton mec de t’avoir trompé après l’avoir trompé ? Sois un peu sérieux s’il te plaît… Il m’a écrit ce matin d’ailleurs, il s’inquiète que tu répondes pas. Appelle-le.

Une journée interminable à l’agence, une séance de sport, quelle heure est-il à Rio ? Rentrer sans passer par le vestiaire.

Je t’ai appelé dans la rue. Aucun filtre, aucune barrière n’ont tenu. Tu ne m’as pas interrompu quand j’ai parlé du sauna du dimanche, de l’application, de Benoît. Il m’a semblé que tu devinais mes sanglots entre mes mots.

Tu m’as serré dans tes bras à l’aéroport. Alors j’ai pleuré. J’ai pleuré comme je n’avais pas pleuré depuis qu’on m’avait refusé une boîte de Lego pour mes dix ans. Et puis tes lèvres sur mon oreille, le son de ta voix qui m'avait tant manqué.

— Jean, on fait des bêtises tous les deux je crois.

Aucun mot dans le RER qui nous ramenait à Paris. Tout en fuyant ton regard, je cherchais un contact, mon pied sur ta cheville, mon genou contre le tien. Tu ne reculais pas.

— Je vais dormir chez moi ce soir. C’est mieux.

— OK… Juste, Thomas, tu as couché avec Benoît ?

— Oui.

Deux jours à attendre une ouverture. À penser aussi, sans cesse, à toi, à nous. Je n’osais rien proposer, je moulinais. Je crevais de ne pas te voir, de ne pas te toucher.

Et puis tu as organisé une balade au bord de la Seine, les ponts de Paris, le soleil d’hiver, les bateaux mouches, tes mains dans tes poches, nos pas accordés.

— Jean, c’est compliqué. J’ai fait des conneries depuis qu’on se connaît. Plusieurs fois.

Quelques pas, au milieu des touristes. Je fixais les pavés.

— Je vais pas m’excuser. Ou te sortir le baratin de « ça voulait rien dire » ou autre. Putain Jean, on est bien ensemble… Je peux rien te promettre de parfait.

Le clapotis de l’eau sur la coque des péniches, rien ne sortait.

— Alors Jean… Donne tes fesses autant que tu veux et à qui tu veux, mais ne donne pas ce qu’on a entre nous.

Je t’ai regardé. Je débordais de tout ce que je ne pouvais pas faire.

— Thomas... Promets-moi de toujours me préférer aux autres.

— Je vous le promets… monsieur l’architecte.

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