Chapitre 2 : Souvenir de Bleusaille
Jour deux, 8 juillet 1898, 6:23 A.M :
Ma première nuit dans le désert fut courte, le froid mordant. Pour ne rien arranger, une poignée de coyotes ont décidé de brailler presque jusqu’à l’aube. Je savais que les nuits seraient rudes dans ce désert, mais même emmitouflé dans une épaisse laine, j’ai eu du mal à trouver le sommeil. Entre deux sursauts et les hurlements au loin, j’ai surtout compté les heures en attendant le petit matin.
Je crois bien que même le plus affamé des charognards n’oserait pas entamer une carcasse aussi avariée et imbibée de gnôle que la mienne. C’est en tout cas bon signe, ça veut dire qu’il y a peut-être du petit gibier à chasser dans le coin, voir même un trou d'eau quelque part.
J’ai décidé de partir tôt aujourd'hui, histoire de profiter de la fraîcheur matinale. Je ferai sans doute une pause en début d'après-midi, quand le soleil sera au plus haut dans le ciel. J’espère que mon cheval tiendra la distance d'ici là. Je l’ai eu à un bon prix, mon Black Sugar, mais jusqu'ici, ça à toujours été un solide compagnon.
Allez, cap plein sud ! En espérant que le soleil sera moins cruel et que je trouverai enfin une piste ou deux à renifler.
02:22 P.M:
Petite pause dominicale, à l’ombre d’un gros rocher. Sugar commence à tirer un peu la patte. Faut dire que ça cogne toujours aussi sec aujourd’hui, et on accuse tous les deux le coup. Heureusement, j’ai pris mes précautions côté provision. Il nous reste pas mal de gourdes d’eau, des tortillas rassies et de la viande séchée, mais ce ne serait pas raisonnable de pousser mon canasson dans ses retranchements dès le deuxième jour (aucune envie de rentrer à pied…). J’ai donc décidé qu’on se ferait une petite siesta en amoureux, comme disent les vaqueros ! On va aussi se mettre quelque chose sous la dent avant de repartir, à la tombée de la nuit. Je ne tiens pas à cuire mes vieux os plus longtemps dans cette marmite de l’enfer. Toujours aucun signe du fugitif, mais du nouveau, cela dit. Enfin, je crois…
Tout à l’heure, alors que nous trottions tranquillement dans la vallée, je me suis mis à repenser à l’évasion mystérieuse de ce Quanah Norah. Je ne sais pas trop pourquoi, une intuition peut-être, mais j'ai ressorti l’avis de recherche de ma sacoche pour voir si, par hasard, un détail ne m’avait pas échappé.
C'était vers dix heures et demie, par là. Le soleil tapait déjà fort dans le ciel et j'étais en train de mijoter sur ma selle quand, en relisant son nom de natif — "Celui qui voit les horizons noirs" — j'ai eu comme un arrière-goût de déjà-vu. J'avais déjà entendu ce genre d'expression par le passé, j'en étais persuadé. Mais où ? Et quand ? Je me suis creusé la tête un bon moment avant de mettre le doigt dessus. Un drôle d'événement, vécu il y a bien longtemps, remonta finalement à la surface. Un souvenir que je pensais à tout jamais enfoui dans les méandres de ma mémoire.
Je n’étais alors qu’une jeune bleusaille, enrôlée dans les troupes fédérales du colonel Miles. C’était en 1863, en pleine guerre navajo. À l'époque, je dois dire que ces guerriers peaux-rouges me faisaient faire dans mon froc. Avec le recul, il faut pourtant admettre que c’était une guerre qui ne se jouait pas à armes égales : des fusils, des barils de poudre noire et quelques pièces d’artillerie d’un côté, contre des arcs, des hachettes et quelques lances de l’autre. Niveau effectifs et matériels, nous les dominions à plate couture. Mais la hargne et l’agilité de l'ennemi avaient grandement impressionné le freluquet que j'étais alors. Ils avaient développé une manière d’esquiver très particulière, virevoltant sur leurs chevaux tels des acrobates de cirque. C’était un ballet fort plaisant à voir, mais surtout une manœuvre redoutablement efficace en situation de combat. C’est là que c’est arrivé, sur les terres desséchées de la Chinle Valley…
Ça devait être le troisième ou quatrième jour de campagne. On marchait en colonne vers le sud, longeant un vieux lit de rivière pratiquement à sec, quand les Navajos nous sont tombés dessus. Une attaque-éclair, surgie de nulle part, comme ils savaient si bien le faire. On avançait tranquillement, croyant la zone sûre, mais en quelques secondes, tout a basculé. Des silhouettes à cheval ont déboulé depuis les promontoires rocheux, et d’un coup, des lances et des flèches se sont mises à pleuvoir de partout. L’une d’elles m’a cueilli à la cuisse et m’a envoyé à terre. Totalement hors d’état de nuire, je me contentais de feindre la mort pour ne pas attirer l’attention sur moi (pas très chevaleresque, je le confesse, mais parfois efficace…).
C'est alors qu'un navajo bien trapu s’approcha de moi, une hachette à la main. Visiblement, il avait remarqué mon mauvais jeu d’acteur... Son regard noir était rempli de haine, et ses yeux semblaient aussi sombres que du cirage à chaussure. Il avait un nez proéminent et crochu, des sourcils épais et la peau burinée par le soleil, un homme entre quarante et cinquante ans, je dirais. Il leva sa hache en l’air, prêt à me fendre la tête en deux. Je pensais mon heure arrivée au moment où — par miracle — une balle traversa son abdomen, juste sous mes yeux. Je me souviens encore sentir son sang chaud asperger mon visage juvénile. Le tir venait sans doute de derrière lui ; difficile à dire dans tout ce vacarme. Toujours est-il que l’homme, mortellement touché, s’écroula à quelques pouces de moi, si bien qu'on se retrouva pratiquement face contre face.
Ses yeux plongèrent dans les miens, et le temps parut se figer un instant.
Il bougea les lèvres.
Au début, je pensai qu’il délirait… mais il força un dernier souffle et, dans un râle, parvint à articuler quelques mots dans un anglais hésitant. À l’époque, rares étaient les Navajos capables de parler notre langue.
Ces mots avaient tourné dans ma tête des jours durant, avant que les événements de la vie ne les enterrent dans le charnier de ma mémoire. Je suis quasiment sûr de les avoir notés quelque part...
« Épargnez le dernier des pupilles, chassez les sombres horizons !».
Voilà ce qu'il avait marmonné, avant que son regard noir ne se change en regard vide. C'était la première fois que je voyais un homme quitter la vie sous mes yeux, et quelle réplique de fin ! Malgré tous mes efforts, je ne compris pas un traître mot de ce que cela pouvait bien vouloir dire, et je n’avais pas non plus fait le rapprochement avec moi.
Mais à l’heure où j’écris ces lignes, cette phrase résonne comme un coup de tonnerre dans mon esprit. Je suis précisément à la recherche d’un indien censé voir des « horizons noirs ». Déroutant, je dois dire, sans doute une coïncidence, mais ce serait mentir de dire que ça ne ressemble pas à ce que certains appelleraient « une prédiction ». Si c'en était une, alors que serait ce «dernier pupille» dont parlait le guerrier Navajo ? Dieu seul le sait...
D'aucuns disent que certains peaux-rouges ont des pouvoirs mystiques. Je ne goûte pas trop à ces sornettes, mais j'avoue que ce souvenir m'a quelque peu perturbé tout à l'heure. Il faudrait peut-être mieux oublier ça pour le moment ; mon vieux cerveau doit souffrir de la chaleur. Je devrais rester concentré sur la mission au lieu de me ronger les sangs avec de vieilles paroles d’indigène…
Il ne me reste plus beaucoup de temps si je veux l’attraper. J’espère en finir assez vite, car toute cette histoire commence sérieusement à me courir.

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