Chapitre 3 : Chien du désert

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Jour 3, 9 juillet 1898, 8:37 A.M :

Sacrée nuit de merde ! J’ai entamé ma flasque de whisky, celle que je garde toujours sur moi en cas de coup dur. Pas très raisonnable, c'est sûr, mais tant pis : c'est un coup dur ! Cette nuit, j’ai bien cru que mes tripes finiraient étalées sur le sol granuleux de cette saloperie de désert ! Bien droit à un petit remontant, non ?

C'était sur les coups de quatre heures du matin. Sugar et moi avancions au trot sur une petite piste rocailleuse, seulement guidés par la faible lueur de la lune. Au-dessus de nous, le ciel dégagé dévoilait une voûte céleste constellée d’étoiles. Ça faisait déjà plusieurs heures qu'on était en route et je commençais à roupiller sur ma selle, bercé par le souffle discret du vent et le battement sourd des sabots sur le sol. Mais quelque chose me tira alors de ma torpeur. Des ombres, immobiles, se dessinaient dans l'obscurité.

Une meute de coyotes. Une demi-douzaine d’individus, à vue de nez. Ils étaient plantés là, droit devant nous, en plein milieu du chemin. C'était comme s’ils nous attendaient là depuis toujours !

D'habitude, ces bestioles détalent dans la seconde quand elles entendent ou aperçoivent un type à cheval. Les chiens du désert sont de nature prudente : ils préfèrent s’en prendre à de petits rongeurs ou fouiller les cadavres plutôt que courir le moindre risque. Mais pas cette fois. Cette fois, ils n’ont pas bougé d'un pouce. Au contraire : ils ont commencé à courber l’échine, poils dressés sur le dos, et se sont mis à grogner, les dents bien en vue sous leurs babines retroussées. Leurs yeux luisants avaient quelque chose de malsain.

Ils avancèrent lentement vers moi.

Là, un frisson me saisit. Je tirais en l’air à plusieurs reprises pour tenter de les effrayer, sans succès. Les charognards continuaient de s’approcher dangereusement, sans broncher. Alors, j'ai ordonné à Sugar d'entamer son plus vif galop et de foncer droit dans le tas. Quand faut y aller...

L’un des coyotes goûta au sabot de mon cheval. Le coup le projeta en arrière et il fit un roulé-boulé, soulevant un nuage de poussière avant de lâcher un râle de douleur. Mais trois ou quatre de ses congénères se mirent alors à nous pourchasser. Je parvins à en maîtriser deux pendant la course-poursuite : l’un fut touché à la patte, l’autre prit une balle dans l’arrière-train. Au bout d’une quinzaine de yards, il n’en restait plus que deux à nos trousses, mais mon fidèle Sugar commençait à se traîner un peu, et ce, malgré les coups d’éperons insistants que je lui assénais sur les flancs.

L’un des coyotes finit par nous rattraper. Arrivé à notre hauteur, il a bondi sauvagement sur nous. Alors qu’il ouvrait grand sa gueule pour mordre Sugar à la cuisse, je parvins in extremis à lui loger une balle en plein front, à bout portant. Le coup foudroya l’animal sur place. Il roula sur le sol avant de finir les quatre fers en l’air, d'une manière presque grotesque. L'autre arrêta finalement sa course, et se mit à gémir plaintivement en reniflant le cadavre encore chaud de son frère de meute. Je mis mon cheval à trot soutenu pendant de longues minutes encore, histoire d'être certains que nous étions tirés d’affaire…

Jamais de ma vie je n’avais vu de coyotes agir ainsi... S’en prendre à un homme armé sur sa monture, sérieusement ? C’est le genre d’histoires que les poivrots se racontent en fin de soirée pour impressionner la galerie. Ces chiens des plaines n’avaient pas semblé perturbés une seule seconde par ma présence, bien au contraire : on aurait dit qu’ils s’étaient organisés pour nous tendre un guet-apens. C'était comme si, eux aussi, avaient reçu une mission : celle de me chasser coûte que coûte, jusqu'à ce que mort s'ensuive. Ce ne sont pourtant que des bêtes sauvages…

Après quelques miles, on a fini par rejoindre la crête d’un petit canyon. Les premières lueurs du jour perçaient à l'horizon, et le vent s'était levé depuis quelque temps déjà, fouettant mon visage avec de plus en plus d'insistance. Je dois dire que cette petite découverte tombait à pic. Je décidai donc de descendre dans cette cuvette naturelle pour y chercher un abri de fortune.

Arrivé non sans mal en bas du canyon, je vis qu’un amas de roches calcaires, taillées par l'érosion et le temps, formait un petit préau naturel qui se dressait à quelques pas de notre position. Cela convenait parfaitement, d’autant que la pluie s’était mise à tomber à seaux.

J’allais m’y rendre lorsque j’aperçus, à quelques pas en contrebas, une forme à peine perceptible. Je descendis de mon cheval et approchai prudemment de cette ombre immobile, voilée par le mur de gouttes d'eau qui tombaient désormais en rafale.

Alors que je m’avançais, une autre ombre se détacha subitement de la première, comme un spectre glissant hors de cette masse indistincte. Mon cœur fit un bond ; la silhouette jaillit brutalement du sol dans un claquement sourd, m’arrachant un juron, avant de s’élever dans les airs.

Il me fallut quelques secondes pour réaliser qu’il ne s’agissait que d’un vautour, dérangé par ma présence.

En arrivant au pied de cette masse qui prenait forme peu à peu, je pus constater qu’il s’agissait en fait d’un animal, gisant là de tout son long sur la roche brune. C’était selon toute vraisemblance un pur-sang espagnol noir, un cheval de très bonne facture. Je posai mes doigts sur sa carotide afin de prendre son pouls. Je compris vite qu’il était mort depuis au moins une demi-journée, en examinant son corps inanimé : sa bouche était sèche et, en pinçant sa peau, le pli formé ne se résorbait pas, signe d’une forte déshydratation. C'était probablement la cause de sa mort.

Cela voulait dire deux choses : d’une part, que l’indien n’était plus très loin, sans doute caché quelque part sous ces amas de roches. D'autre part, qu’il était probablement à court d'eau, ce qui ne pouvait que le ralentir, voire stopper net sa progression au sein de cette nature hostile.

La mauvaise nouvelle pour moi, ce fut cette bourrasque qui s’était soudainement levée. Un orage de mousson typique de l'Arizona. Le genre de tempête imprévisible qui arrive de nulle part et qui fait brutalement chuter la température. Cela peut aussi bien durer quelques minutes que plusieurs heures, et repartir aussi sec. Impossible d’effectuer des recherches plus poussées dans ces conditions. Il fallait rester patient, lucide, ne pas se précipiter.

J'allais repartir vers mon abri, mais je remarquai sur la dépouille de l’animal un morceau de flêche incrustée dans son abdomen, planté juste entre ses côtes. Il y avait à sa base un petit bout de papier déchiré, papillonnant dans le vent. J’arrachai le papier à sa tige de bois et le mis dans ma poche pour l'examiner plus tard, lorsque je serai enfin à couvert.

Tout cela nous ramène il y a quelques minutes à peine. Affalé à même la roche, sous mon abri de fortune, j’ai sorti ma flasque et je me suis mis à boire quelques gorgées. Je ne sais pas si j’ai vraiment envie de lire ce qu’il est écrit sur ce papier, mais il faut que je le fasse. Alors allons-y, ouvrons-le. Il est écrit : « Tu te trompes d’ennemi. Chassons ensemble les sombres horizons.»

Bordel ! Je comprends de moins en moins ce que tout cela veut dire, et j’en ai plus qu’assez d'entendre ces putains d’histoires d'horizons ! Si c’est une tentative désespérée pour me dissuader de lui loger une balle dans le crâne, il se fout le doigt dans l’œil !

Quoi qu’il en soit, il faut que j'en profite pour me reposer un peu, tout en gardant un œil bien ouvert, on ne sait jamais. D'ici, j'ai une vue assez dégagée. S'il approche, je ne pourrais pas le louper. Il ne doit plus être bien loin, et sûrement pas au meilleur de sa forme. La prochaine fois que j’ouvrirai ce carnet, il sera sans doute en train de fumer le calumet avec les siens dans l’autre monde. Mais avant ça, j’aurai deux mots à lui dire.

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