Chapitre 1 — La pluie savait avant nous

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Les humains pensent qu’ils possèdent les objets. Ils se trompent.

La pluie parlait avant eux. Elle frappait la porte de métal en pulsations régulières, comme si elle cherchait à entrer. Je l’écoutais depuis la table de travail, queue repliée autour des pattes, le nez chargé d’odeurs anciennes : cire, poussière chaude, bois réveillé.

Miranda travaillait déjà dans la pénombre — elle travaille toujours dans la pénombre — avec cette lampe inclinée qui découpe le monde en un cercle restreint. Tout le reste peut bien disparaître : elle ne garde que ce qui tient dans la clarté.

Le garage n’est plus un garage depuis longtemps. Les voitures ont cédé la place aux étaux, aux pots de solvants, aux brosses fines alignées comme des instruments chirurgicaux. Les murs respirent l’humidité d’octobre. Le plancher de ciment garde le froid. J’évite d’y poser les pattes plus que nécessaire, préférant sauter de meuble en meuble comme dans une course à obstacles.

Au fond, une fenêtre étroite laisse glisser une lumière couleur d’étain. L’eau y trace des chemins lents. Une gouttière mal alignée bat la mesure, et l’air sent la terre retournée, la rouille mouillée et le thé oublié trop longtemps sur une table. L’automne ne frappe pas ici — il s’installe.

Elle porte ses gants trop minces, encore une fois. Elle oublie toujours que le métal mord. Après, elle me touche les oreilles avec ses doigts glacés. Rien que d’y penser, mon poil se hérisse.

Son crâne la fait souffrir — je le sens à la façon dont ses épaules montent vers ses oreilles. Des épaules presque entièrement cachées par sa longue chevelure rousse. Les jours de pression, elle bouge plus lentement, comme si l’air épaississait autour d’elle.

Une odeur nouvelle arrive avant le bruit : laine mouillée, gravillons écrasés, feuilles détrempées. Puis le silence. L’humain hésite devant la porte.

Je descends de la table d’un saut que je considère parfaitement élégant.

Quelque chose arrive avec cet homme — quelque chose qui ne dort pas. Le bois ne dort jamais.

Miranda relève la tête au premier coup frappé contre la porte de métal. Elle ne parle pas tout de suite. Elle attend toujours le deuxième coup. Comme si le premier pouvait être une erreur. Elle regarde le cœur de verre attaché à son poignet, les sourcils froncés.

Elle porte toujours un second cœur fixé à son autre poignet. Parfois, il pulse d’une lumière verte contre sa peau, comme une luciole prisonnière qui compterait ses battements. Quand ce cœur-là s’affole et lance son cri d’oiseau électronique, je sais que son souffle va devenir court et que l’orage va bientôt gronder dans sa tête.

Le deuxième coup arrive enfin — puis un troisième.

Quand elle ouvre, le jour gris entre en mince tranche verticale. L’homme tient une boîte enveloppée d’un tissu trop propre, trop sec pour la météo. Tellement propre qu’il ne contient aucune vie. Mais il ne sent pas le neuf.

Il est mince — pas de cette minceur choisie, mais de celle que le temps prélève. Son manteau tombe trop droit sur ses épaules. Ses mains tremblent à peine, comme si elles retenaient l’effort de trembler davantage. Sa respiration fait de petites pauses entre deux inspirations, des silences que seuls les êtres patients remarquent. Ses yeux, eux, regardent loin derrière ce qu’ils voient.

L’homme ne regarde pas l’atelier. Ceux qui regardent trop ne sont jamais troublés. Ceux qui évitent de regarder — si.

Je sens le bois avant même qu’il franchisse le seuil. Une odeur de vieux bois — et de bâton-brume — une fumée froide qui me pique les moustaches avant même le contact. Je plisse le museau.

Malgré tout, je le sais.
Le bois se souvient

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