Chapitre 1 — « Rien ne se perd, tout se transforme » 

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6h57, les rayons rose vif du soleil frappaient le visage des passants, à peine réveillés. Fluville était une cité active, d'origine romaine, la ville s'était spécialisée dans la soie au dix-huitième siècle avant de trouver une voie plus moderne : l'informatique. Depuis quelques mois, les rues étaient devenues le théâtre d'affrontements entre groupes. Peu importe, Fletcher ne faisait pas de politique. « La politique est censée servir les gens mais c'est nous qui la servons » se dit-il, en regardant une affiche de campagne. « Pour une (flu)ville meilleure ! » était écrit sur l'écriteau en caractères très expressifs, derrière, un homme en costume, tout souriant. L'inspecteur marchait d'un pas vif, il devait être au commissariat à 7h, il allait être en retard. Les feux rouges le maudissaient, sa voiture était en panne et il n'avait plus de café. La journée commençait bien.

Fletcher arriva finalement devant le commissariat, un gigantesque bâtiment à l'architecture brutaliste. Sur la façade, le drapeau français et la devise « liberté, égalité, fraternité » gravés dans le béton. « Ben tiens » se dit-il ironiquement, il voulait s'expliquer à lui-même son soudain scepticisme mais avait la tête trop dans le brouillard pour penser correctement. Il appuya sur l'interphone, on lui ouvrit. Il s'assit sur un petit fauteuil moins moelleux que celui de son bureau et sortit un journal papier qui n'était pas d'aujourd'hui — le format papier avait été abandonné. La secrétaire, quelques mètres devant, ne remarqua pas tout de suite sa présence. Fletcher, qui était là depuis dix minutes, se racla la gorge : « hum hum ». La secrétaire le remarqua et lui demanda avec une gentillesse professionnelle : « Vous êtes bien Monsieur Mersault ? » Fletcher fronça les sourcils, quand il était au travail il n'était plus qu'Hobbles.

Il répondit rapidement d'une voix qui peinait à masquer son agacement : « Monsieur Hobbles, j'ai rendez-vous avec Monsieur Gerault » La secrétaire dévisagea rapidement l'inspecteur, il avait un chapeau et un long manteau châtaigne. Il devait crever de chaud, se dit-elle. Elle répondit un peu gênée : « Oui... Pardon, le système ne prend pas en compte les pseudonymes. Monsieur Gerault vous attend dans son bureau. Vous prenez l'ascenseur jusqu'au 5 et c'est la porte la plus à gauche des portes de droite »

Quelle explication capilotractée, se dit Fletcher. Il acquiesça d'un regard et remercia la dame en enlevant son chapeau. Il se dirigea vers l'ascenseur, le commissariat était comme une fourmilière à laquelle un enfant sadique aurait mis un bon coup de pied. Des petits gens débordés, paniqués et une affaire en cours. Il entra dans la cage de métal et appuya sur ce qui était censé être le bouton cinq. Il y avait le quatre, le six, et un trou pour le cinquième étage. « C'est un coup à se prendre une décharge » se dit l'inspecteur.

Fletcher arriva devant le bureau du commissaire, il toqua deux fois, silence. On lui ouvrit. Gerault referma la porte derrière lui, le regard inquiet et incertain. « Asseyez-vous, je vous en prie » expédia le commissaire en faisant un petit geste pour montrer l'austère chaise. L'inspecteur entama la conversation : « Allez droit au but, commissaire, l'urgence n'a pas besoin de politesses » Gerault perdit quelques secondes son attention, perturbé par ces formulations hasardeuses, puis se focalisa de nouveau sur la situation. « Je suis bien d'accord. Nous vous avons fait venir pour une affaire de disparition »

Il tendit une photo à Fletcher qui la réceptionna avec le plus grand des soins. Sur l'image fraîchement imprimée, un homme d'une quarantaine d'années, des cheveux et une barbe noire et blanche, un grand sourire, derrière lui un grand lac, le ciel était bleu et le cadre semblait bucolique. Le commissaire laissa le temps à l'inspecteur d'analyser l'image puis reprit : « Julien Morel, né en 1990, informaticien en ligne pour Flusoft depuis 2028. Il a disparu depuis bientôt deux semaines, aucun message, son domicile est vide, les voisins ne le connaissaient même pas » L'inspecteur encaissait les informations, en soutenant le regard.

Le commissaire continuait ses explications : « Nous avons ouvert nous-mêmes une enquête mais nos équipes pataugent, on m'a suggéré de faire appel à vous, j'ai consulté votre dossier, votre résolution de l'affaire des lampadaires épileptiques est impressionnante, vous avez un vrai sens du détail » L'inspecteur acquiesça d'un mouvement de tête, qui fléchissait sous le poids de l'ego.

Gerault continuait : « Quelques semaines avant sa disparition, Julien s'était épris d'une passion pour le bridge, et avait décidé avec des amis de fonder une association, « Flubridge » vous l'avez, et il a loué un local directement sur internet » Le commissaire tendit un plan à l'inspecteur. « 54 Rue Louis Couffignal, directement au rez-de-chaussée, le bâtiment est moderne et le quartier est calme, nous avons fouillé le local mais n'avons pas trouvé plus que chez lui »

Gerault enchaîna : « Nous avons contacté ses amis, en vacances depuis deux mois en Malaisie, tous des ingénieurs de Flusoft, personne n'a répondu. Nous négocions un mandat de recherche sur leurs appartements mais le dossier va prendre des semaines »

L'inspecteur sortit de son écoute attentive et s'exprima : « Nous avons donc affaire à un fantôme » Le commissaire marqua un silence et répondit : « Un disparu et donc un potentiel crime derrière tout ça. Écoutez, je vais être très franc avec vous, j'étais sceptique de vous faire venir ici, je pense que vous n'avez pas la rigueur pour ce genre d'affaire. Vous avez résolu la cold case des lampadaires avec brio mais cette affaire, c'est plus calculé, moins extravagant, ça vous colle moins à la peau »

Gerault s'arrêta quelques instants, l'inspecteur fronçait légèrement les sourcils. Le commissaire reprit : « D'un autre côté, l'administratif est excessivement lent et je n'aime pas laisser traîner les criminels. Alors faites ce que vous pouvez pour résoudre cette affaire : vous avez carte blanche » Carte blanche, voilà le langage que Hobbles parlait.

Le commissaire termina rapidement, pressé par les vibrations de son téléphone. « Je vous suggère d'aller voir sur place, mais c'est vous le détective. Si vous avez des questions, appelez-moi, je suis systématiquement de service en ce moment »

Les deux hommes s'échangèrent une poignée de main. L'inspecteur remercia poliment le commissaire puis sortit de son bureau

Fletcher sortit du bâtiment, il était onze heures, l'entretien avait duré plus longtemps que prévu. Il sortit son téléphone et tapa l'adresse du local de Flubridge. C'était à cinq kilomètres et les métros étaient en travaux. Tant pis, se dit-il. Le soleil planait pile au-dessus des toits, c'était l'occasion de flâner en ville. L'inspecteur était un homme d'analyse, pour lui, chaque détail était une pièce à conviction. Chaque élément, aussi trivial soit-il, devenait sujet à approfondir. C'est sur ce sens de l'enquête dont il était pleinement conscient qu'il fonda toute sa carrière, mais il aimait penser qu'il avait un talent inné, une espèce de force mystique qui suivait ses pas et l'emmenait sur la bonne voie. Fletcher était devenu un peu connu à l'échelle de Fluville. C'était une grande ville, un million d'habitants avec l'agglomération, mais l'inspecteur s'était accidentellement retrouvé au centre de tous les projecteurs l'année dernière pendant l'épisode que la presse locale s'amusait à nommer maintenant « La révolution des lampadaires ». Depuis, il était devenu une figure de la ville, connu d'une certaine niche mais connu quand même. Sur les réseaux sociaux, des comptes de fans suivaient de loin ses enquêtes et s'amusaient parfois de ses tournures de phrase vintage. L'inspecteur sous-estimait la portée grandissante de sa popularité. Il se pensait invisible, presque une ombre. Il n'aimait pas particulièrement se mettre en lumière, on peut dire que ce qui lui était arrivé l'année dernière était ironique. Fletcher s'arrêtait devant la mairie du cinquième arrondissement, l'élection municipale était aujourd'hui. Deux candidats s'affrontaient.

Bernard Laccombe, un technocrate, millionnaire, co-fondateur de Flusoft, philanthrope. Mâchoire presque carrée, sourire impeccable. Costume en bonne et due forme. Il voulait continuer dans la direction que la ville avait déjà entamée : une mondialisation et une spécialisation informatique, il rêvait d'une silicon valley française.

En face, il y avait la maire sortante, Fletcher en avait pas mal entendu parler. Nadia Serket, une ancienne ingénieure de Flusoft, aux moyens beaucoup plus limités mais au capital sympathie plus grand. Elle avait été longtemps la favorite des sondages, mais son bilan mitigé et l'incident de l'année dernière avaient fortement fragilisé sa candidature.

Le bureau de vote était plein à craquer. L'inspecteur hésita à y faire un tour puis abandonna finalement devant la marée humaine. Il n'avait pas le temps pour ça, une affaire importante n'attendait que d'être résolue. Alors qu'il marchait, un journaliste vint le rattraper.

« Monsieur Hobbles ! Monsieur Hobbles ! Une intention de vote, un soutien que vous souhaiteriez exprimer quelques heures avant la fin du scrutin ? »

L'inspecteur était pris de court, il ne s'intéressait pas le moins du monde à la politique. Serket était difficilement défendable vu son bilan très mitigé, et Laccombe réveillait sa technophobie la plus viscérale à chaque fois qu'il le voyait. Très embarrassé d'être confronté à un domaine qu'il ne connaissait pas, il sourit et dit d'une voix faible :

« Oh, désolé, je ne m'intéresse pas vraiment à la politique... »

Le journaliste accueillit sa réponse en ayant déjà préparé la sienne :

« Très bien inspecteur, je ne vous embête pas plus, mais vous savez ce qu'on dit, si on ne s'intéresse pas à la politique c’est la politique qui va venir s’intéresser à nous »

L'homme, du média « La gazette de Fluville », enchaîna directement en prenant pour cible une autre passante. Quelque peu déstabilisé, Fletcher s'engouffra dans un petit restaurant dans lequel il avait l'habitude de manger, « Le Flu-Gourmet ». Les mets y étaient variés, la clientèle calme et le service agréable. Une fois rassasié, l'inspecteur reprit sa route, l'énergie retrouvée.

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