Chapitre 2 : Le Flubridge, le vide et le plein
Fletcher arriva à treize heures pile devant le 54 rue Louis Couffignal. C'était un bâtiment banal d'habitation, le local de « Flubridge » était discret, même pas un panneau pour signifier leur activité. L'inspecteur glissa la clé magnétique et ouvrit la porte en verre. Le local était presque vide. Aucun meuble, aucune table, juste quelques cartons de cartes même pas déballés. La pièce semblait aspirer même le silence. Un rayon de lumière traversait le centre de l'espace, filtré par des rideaux pas assez opaques. « C'est parti » se dit Fletcher. Voilà la première pièce d'un casse-tête qui ne demande qu'à être oublié. Dommage pour lui, l'inspecteur aimait compléter des puzzles.
Fletcher resta une heure dans la pièce, à chercher ce qui n'était pas là, à scruter les murs comme pour y déchiffrer des hiéroglyphes.
Il ouvrit les cartons : des cartes, des tapis, des coussins. Il ouvrit les casiers : rien de bien intéressant. Il ouvrit le bureau, à l'étage : des papiers, pas essentiels. Il ouvrit la fenêtre : il avait chaud. Quarante degrés annoncés en après-midi, quel enfer.
Il s'arrêta un instant, puis prit une grande inspiration pour retourner à sa tâche. Alors qu'il analysait le plafond, le parcourant des yeux, il vit une caméra, discrète, légère, perchée dans un angle. Ça, c'est quelque chose qui vaut peut-être le coup, se dit-il. Il prit un escabeau dans un des casiers et récupéra la caméra. Derrière, il y avait un petit boîtier électronique et un levier. L'inspecteur tira le levier qui révéla l'accès au composant de la machine.
Il descendit de l'escabeau, déplia un petit pouf gonflable présent dans les cartons et se vautra dessus en observant l'appareil comme un enfant observe un beau coquillage trouvé sur la plage. Le pouf agonisait sous le poids de son corps, il criait à l'aide d'une voix nasillarde : « pssshhtt ».
L'inspecteur ignorait ses cris. Il remarqua dans le boîtier une sorte de barrette. « Sûrement un SSD » se dit-il. Il détacha le périphérique et le mit dans sa poche. Voilà une pièce à conviction.
Il était bientôt seize heures et Fletcher dressait mentalement les conclusions de ses premières recherches. Des locaux vides, une association de bridge qui n'avait visiblement jamais joué au bridge, un bâtiment propre, nickel, parfait. Des casiers presque vides, un bureau aux papiers datés. Il n'y avait rien ici aujourd'hui mais peut-être qu'il y avait des choses hier. L'historique de la caméra allait pouvoir le faire voyager dans le temps et peut-être qu'une première piste apparaîtrait. Une enquête c'est toujours comme ça, c'est gros, intimidant, complexe. Ça se tient devant vous, ça vous demande de fuir, mais il faut lui tenir tête, lui arracher un premier indice, puis un second, la faire perdre en masse, la dégonfler jusqu'à ce que...
« BAM ! »
L'inspecteur sursauta, un shoot d'adrénaline envahissait tout son corps. Il mit quelques secondes à réaliser que sa pauvre monture avait éclaté. Fletcher mit son visage dans la paume de ses deux mains et souffla fort. Il fallait rentrer analyser le disque.
Dix-sept-heures
De retour au bureau, l'inspecteur tenta d'installer le SSD sur sa machine. Les deux mains dans l'unité centrale, il toussa, irrité par la poussière accumulée dans les tréfonds de l'ordinateur.
« Comment ça se branche, ce truc ? » s'énerva-t-il.
Il regretta l'époque où les pièces à conviction étaient des boulettes de papier et du tissu déchiré. Un temps qu'il n'avait jamais connu, d'ailleurs.
Après s'être forcé à regarder quelques tutoriels sur internet, Fletcher s'extasia en entendant le petit « clic » de sécurité. Le disque était branché et son ordinateur le reconnut immédiatement. Il se releva péniblement, regagna son bureau et glissa sa souris jusqu'à l'explorateur de fichiers.
Vide.
Le néant, rien, exactement comme dans la pièce de tout à l'heure. Quelle déception. Il ferma et rouvrit l'explorateur encore et encore, pensant que l'informatique était un jeu de hasard régi par un dieu capricieux. Non, toujours rien.
« Fait chier » s'exclama Fletcher, en tapant du poing la pauvre table qui n'avait rien demandé.
C'est étrange, se dit-il. Ces appareils sont censés enregistrer en continu. Peut-être fallait-il un code, une clé quelconque pour lire son contenu. Peut-être même un ordinateur spécifique. Malheureusement, toutes ces questions dépassaient largement son champ d'expertise.
Mais il connaissait quelqu'un qui carburait à l'électronique.
Il empoigna son téléphone fixe, relique de l'ancien monde que lui avait laissé son arrière-grand-père, et composa un numéro. Le métal usé de l'appareil grinçait contre le mécanisme. Il posa le téléphone.
« Bip. Bip. Bip. »
Ça ne répondait pas.
Le voilà bloqué par la technologie. Il s'affaissait un peu dans son siège pas si ergonomique que ça, son regard se perdait dans l'espace. Il faut une sacrée imagination pour se perdre dans 9 m².
Il reprit l'écriture de son roman. Il fallait y faire une ellipse : l'inspecteur Johnny Falcone était tombé au plus bas, blessé, mais l'enquête était en bonne voie et il fallait maintenant raconter la remontée de son personnage. Dans son esprit, le flou de l'enquête laissa place au flou de l'histoire et les mots lui vinrent naturellement.
« Deux semaines étaient passées. Johnny Falcone se remettait de cette écorchure : son corps abîmé, mais sa volonté plus ferme que jamais. Il sortit de l'hôpital, presque triomphant. La rue n'avait pas changé, un lieu anxiogène et contre-nature. Le brouillard, fruit du labeur de centaines de véhicules, étendait son voile immonde sur la ville. Il empoisonnait les cœurs et piégeait les âmes… Le commissariat l'avait viré. Johnny revoyait encore le regard énervé de son patron : « Pénétrer dans une soirée mondaine privée, un nid d'investisseurs, le cœur économique de la ville, et ruiner l'image des New-Yorkais et de la police ! Mais qu'est-ce qui cloche chez vous, bordel ! » Il s'en foutait, il allait continuer, libéré du boulet administratif. On peut questionner les méthodes de Johnny Falcone, mais en bout de course, on ne questionne pas ses résultats. »
Il aimait terminer ses arcs de cette manière, c'était un peu démodé, ça faisait vieux film, mais c'était sa façon de faire.
Le téléphone fixe sonnait. Ah. Enfin.
L’inspecteur empoigna le téléphone avec plus de soins que d’habitude et répondit. De l’autre côté du fil, c’était Noor, une amie qui habitait dans le même immeuble, elle avait une boutique de composants informatiques. Son affaire avait bien marché et Noor avait troqué son petit local du quartier économique de Fluville pour un grand magasin dans l’hypercentre.
« Noor, merci d’avoir rappelé, j’ai besoin de ton aide pour dompter le didact de l’informatique » dit Fletcher, presque fatigué de sortir des inepties pareilles.
« T’as retrouvé une enquête ? » répondit Noor, curieuse.
Fletcher eut un moment de flottement, il regardait une grosse mouche bleue venue interrompre le silence impeccable de son bureau désorganisé. Il reprit ses esprits et donna la réponse.
« Oui, le commissariat m’a mandaté, une disparition, une sale affaire... »
Noor répondit, la voix un peu sarcastique.
« Une sale affaire ? Hum, espérons que tu ne te retrouves pas comme l’année dernière, t’as besoin de quoi ? »
L’inspecteur souffla en guise de réaction comique puis détailla sa demande.
« J’ai récupéré un SSD, il n’y a rien dessus, je veux savoir si ce n’est pas encrypté, ou téléguidé à distance ou je ne sais quelle bidouille »
Noor acquiesça.
« D’accord, tu sais que s’y connaître si peu à Fluville c’est presque illégal ? Je t’envoie un outil, il faudra que tu le télécharges, attends quelques secondes tu devrais voir une notification apparaître »
Fletcher attendit. La mouche bleue le regardait avec ses cinq yeux grands ouverts, elle n’avait pas de paupières de toute manière. Il pensa à l’enquête, au local vide du Flubridge, avait-il loupé quelque chose ?
La notification tiltait sur l’écran et vint le sortir de ses pensées.
« noorbenali@flumail.com
objet : Voilà voilà^^
texte : rien
Pièce jointe : datarestorer(x86_64).exe »
Noor complétait l’information.
« C’est bon tu l’as reçu ? Ça a été galère de trouver une version compatible avec l’architecture de ton vieux PC, je suis partie du principe où tu ne l’avais pas changé en quinze ans »
L’inspecteur téléchargea la pièce jointe. Quelle misère, le voilà transformé en technicien d’ordinateur. C’est quoi la prochaine étape, devenir un gratte-papier ? rechignait-il intérieurement. Il aimait son métier, mais ses frontières étaient parfois très floues.
Le logiciel se lança, une centaine de lignes de code dansaient sur l’écran, Fletcher se laissa entraîné par le rythme du curieux processus. L’inspecteur s’exclama, un peu confus.
*« Je crois que c’est bon, ça m’affiche quelque chose ». *
L’écran échangea le noir profond du terminal pour le blanc éblouissant de l’explorateur de fichiers, agressant les yeux fatigués de l’inspecteur.
« 2 fichiers restaurés
2038-08-21.mkv
2038-08-20.mkv »
Les deux documents faisaient cinq gigaoctets chacun. Fletcher passa sa souris dessus et prévint aussitôt Noor.
« J’ai deux fichiers… Matroska… avec la date d’hier et d’avant-hier »
Noor répondit.
« Super, ce sont des vidéos que la caméra a enregistrées, essaye de les ouvrir »
L’inspecteur s’exécuta. Deux vidéos de vingt-quatre heures chacune apparurent. Enfin. Il ressentit de nouveau le frisson de l’enquête le parcourir. Cette sorte d’excitation mélangée à de l’inquiétude juste avant d’analyser un élément important. Génial, se dit-il, il savait qu’il pouvait faire confiance à Noor pour ça.
Il s’exclama.
« Parfait, merci Noor, j’ai bien deux vidéos, je vais me pencher là-dessus, j’y prendrai la nuit s’il le faut, l’enquête n’a pas besoin de sommeil ».
Noor soupira avant de raccrocher.
« L’enquête peut-être pas mais l’enquêteur si. Bon bonne nuit, j’ai du travail »
L’inspecteur se trouva seul, face à face avec sa piste. Il prit son temps, se frotta les yeux, se fit couler un café.
« C’est parti. »
Il était bientôt minuit, la cafetière entière avait été progressivement vidée. L’orage grondait dehors. La mouche bleue s’était endormie. L’ordinateur avait sommeil, un grondement s’échappait de son corps métallique. L’inspecteur n’avait pas prévu de le laisser se reposer tout de suite. Il avait les yeux rivés sur l’écran bien trop lumineux pour le crépuscule. Vingt-quatre heures de vidéo, ce n’était que la première vidéo. La pièce principale du Flubridge, le carton déjà là, rien d’autre, il fallait continuer d’avancer. Rechercher une anomalie, un indice, quelque chose qui pouvait se cacher en une seule image.
Ce local était au centre de quelque chose, une cachette, une couverture peut-être. Personne ne loue une salle pour ne rien en faire. Fletcher continuait à scruter chaque pixel, il regrettait de n’avoir jamais changé son écran à cet instant précis. Cela faisait des heures qu’il était sur la vidéo. Il connaissait le bruit de la ventilation du Flubridge par cœur. Une cacophonie qui couvrait presque tous les autres sons. Pas pratique.
Fletcher commença à s’ennuyer, même le café et le plaisir de l’enquête ne peuvent pas tenir.
Tout le monde perd face au temps.
Les paupières de l’inspecteur étaient de plus en plus lourdes.
Il fallait tenir. Abandonner maintenant n’avait aucun sens et reporter à demain matin signait déjà la perte de la course.
Toujours rien.
À un moment où Fletcher ne l’attendait presque plus, quelque chose attira son attention. Du changement.
La caméra indiquait à un peu plus de treize heures, quatre hommes, visiblement des livreurs, portaient un long colis. Ils le déposent difficilement sur le sol, juste à côté des cartons de bridge.
« Intéressant, ce colis n’est plus sur place, ça inclut forcément une autre interaction » se dit Fletcher, à voix haute. L’esprit rapatrié de force de ses lointaines rêveries.
Un des livreurs sort une petite tablette et remplit un formulaire. Les trois autres, fatigués par l’effort, étendent leurs bras. L’inspecteur mit en pause la vidéo pour inspecter les quatre silhouettes. C’étaient des livreurs de la société « Expediflow », une boutique en ligne très généraliste. Intéressant. Fletcher nota cette information sur le grand tableau de son palais mental.
L’inspecteur continua le visionnage des potentielles pistes. Plus déterminé que jamais à faire avancer l’affaire.
Les heures passaient, l’orage se calmait dehors. Fletcher, éclairé par la seule lumière de son écran, tenait bon, même sans café. L’ampoule de son bureau était cassée depuis des semaines. « Faut vraiment que je réaménage cet endroit » se dit-il. L’obscurité n’est jamais bonne pour le moral et le travail de nuit était courant.
Fletcher termina les dix dernières secondes de la dernière vidéo, rien de nouveau. Pendant près de trente heures, le colis n’avait pas bougé, rien à signaler. Il était repassé au même moment encore et encore. Il scrutait les sons étouffés par le bruit sourd des ventilations. Rien.
« Ce manque d’information en est une » pensa Fletcher, dans ses derniers retranchements, il était six heures et le soleil brûlait ses paupières clignotantes.
Le colis a forcément été déplacé le matin même de sa venue. Au moment où il se faisait interroger par le journaliste ou qu’il dégustait son entrecôte au « Flugourmet ». L’inspecteur serra le poing sans force. S’il s’était dépêché hier il aurait pu réussir à avoir une piste sérieuse.
Le commissaire Gersault avait été formel, seule la police de Fluville et Julien, le disparu, avaient accès à cette pièce. Il devait en avoir le cœur net.
« Il faut que j’appelle Expediflow et Gersault » se dit-il.
Mais pas pour le moment.
Gersault dormait probablement et le service client d’Expediflow n’ouvre qu’à dix heures.
Fletcher éteignit son ordinateur, aussi fatigué que lui. Il enleva son manteau qu’il n’avait pas quitté de la nuit et alla rejoindre la petite arrière-chambre derrière son bureau. Il s’effondra sans un mot sur le sommier. Comme un monument à la gloire d’un temps révolu.
Un oubli bien mérité.
Douze heures, l’inspecteur se réveilla la tête dans une fumée qui n’existait que dans son esprit. Il regretta sa gestion des horaires douteuse, prit machinalement la cafetière.
Elle était vide.
Parfois, Fletcher aimerait qu’elle se remplisse toute seule. On peut au moins bien faire ça pour lui non ? Il sert l’intérêt commun.
L’inspecteur enfila son manteau, inadapté pour la saison mais terriblement classe et passa tout de suite un coup de fil au commissaire.
« Bip Bip Bip ».
Gersault ne répondit pas.
C’est vrai. Il est midi. Les autres ont des horaires.
Fletcher se questionna un instant, le regard qui tournait dans son petit local. Avait-il le bon sens des priorités ? Cette obsession pour les enquêtes et les mystères n’était-elle pas un peu déplacée ?
Son silence introspectif fut interrompu par la mouche bleue qui battait des ailes. Elle avait passé une très bonne nuit de sommeil.
Chanceuse, c’est ça, nargue-moi, se dit-il. Le voilà en train de parler à une mouche.
Le repos est parfois le premier rempart contre la folie.
Il décida de prendre l’air, on ne peut pas travailler dans cet état. Fletcher croisa dans la cage d’escalier de son immeuble le chien de sa voisine. Un grand labrador. Il lui lécha amicalement les jambes. L’inspecteur salua la voisine et rendit la joie du chien en lui adressant une petite tape sur la tête.
Comment autant d’amour peut tenir dans si petit être ? se dit-il. Tellement de chaleur humaine dans ce canin. Chaleur humaine, comme si on avait l’exclusivité sur la bienveillance.
« Vous n’avez pas le monopole du cœur » comme disait l’autre.
Fletcher arriva dans la rue, les voitures étaient nombreuses et les passants pressés. Il n’était pas au sommet de sa forme mais Fluville s’en foutait. Il n’y a pas que New York qui ne dort jamais, n’en déplaise à Johnny Falcon.
L’inspecteur décida d’aller parler de vive voix au commissaire, un détail le turlupinait, il voulait consulter les dossiers de Julien et ses amis, en vacances. Le Flubridge est clairement une couverture. En général, on ne dissimule pas une petite affaire honnête et bien rodée.
Aucune piste n’était à exclure mais il avait le sentiment que Julien et ses amis avaient quelque chose à cacher.
Fletcher entama le trajet à pied, toujours privé de voiture. Une équipe de nettoyage décollait les affiches de campagne des espaces dédiés à l’affichage et d’autres espaces, un peu moins conventionnels.
« C’est vrai, l’élection, j’irai rapidement voir quel bourreau a choisi la ville » se dit Fletcher, il s’étouffait presque dans son propre scepticisme.
Pas le temps de traîner, il devait récupérer des informations.

Annotations
Versions