Ch 1.1 

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Fletcher arriva à treize heures pile devant le 54 rue Louis Couffignal. C'était un bâtiment banal d'habitation, le local de « Flubridge » était discret, même pas un panneau pour signifier leur activité. L'inspecteur glissa la clé magnétique et ouvrit la porte en verre. Le local était presque vide. Aucun meuble, aucune table, juste quelques cartons de cartes même pas déballés. La pièce semblait aspirer même le silence. Un rayon de lumière traversait le centre de l'espace, filtré par des rideaux pas assez opaques. « C'est parti » se dit Fletcher. Voilà la première pièce d'un casse-tête qui ne demande qu'à être oublié. Dommage pour lui, l'inspecteur aimait compléter des puzzles.

Fletcher resta une heure dans la pièce, à chercher ce qui n'était pas là, à scruter les murs comme pour y déchiffrer des hiéroglyphes.

Il ouvrit les cartons : des cartes, des tapis, des coussins. Il ouvrit les casiers : rien de bien intéressant. Il ouvrit le bureau, à l'étage : des papiers, pas essentiels. Il ouvrit la fenêtre : il avait chaud. Quarante degrés annoncés en après-midi, quel enfer.

Il s'arrêta un instant, puis prit une grande inspiration pour retourner à sa tâche. Alors qu'il analysait le plafond, le parcourant des yeux, il vit une caméra, discrète, légère, perchée dans un angle. Ça, c'est quelque chose qui vaut peut-être le coup, se dit-il. Il prit un escabeau dans un des casiers et récupéra la caméra. Derrière, il y avait un petit boîtier électronique et un levier. L'inspecteur tira le levier qui révéla l'accès au composant de la machine.

Il descendit de l'escabeau, déplia un petit pouf gonflable présent dans les cartons et se vautra dessus en observant l'appareil comme un enfant observe un beau coquillage trouvé sur la plage. Le pouf agonisait sous le poids de son corps, il criait à l'aide d'une voix nasillarde : « pssshhtt »

L'inspecteur ignorait ses cris. Il remarqua dans le boîtier une sorte de barrette. « Sûrement un SSD » se dit-il. Il détacha le périphérique et le mit dans sa poche. Voilà une pièce à conviction.

Il était bientôt seize heures et Fletcher dressait mentalement les conclusions de ses premières recherches. Des locaux vides, une association de bridge qui n'avait visiblement jamais joué au bridge, un bâtiment propre, nickel, parfait. Des casiers presque vides, un bureau aux papiers datés. Il n'y avait rien ici aujourd'hui mais peut-être qu'il y avait des choses hier. L'historique de la caméra allait pouvoir le faire voyager dans le temps et peut-être qu'une première piste apparaîtrait. Une enquête c'est toujours comme ça, c'est gros, intimidant, complexe. Ça se tient devant vous, ça vous demande de fuir, mais il faut lui tenir tête, lui arracher un premier indice, puis un second, la faire perdre en masse, la dégonfler jusqu'à ce que...

« BAM ! »

L'inspecteur sursauta, un shoot d'adrénaline envahissait tout son corps. Il mit quelques secondes à réaliser que sa pauvre monture avait éclaté. Fletcher mit son visage dans la paume de ses deux mains et souffla fort. Il fallait rentrer analyser le disque.

Dix-sept heures. De retour au bureau, l'inspecteur tenta d'installer le SSD sur sa machine. Les deux mains dans l'unité centrale, il toussa, irrité par la poussière accumulée dans les tréfonds de l'ordinateur. « Comment ça se branche, ce truc ? » s'énerva-t-il. Il regretta l'époque où les pièces à conviction étaient des boulettes de papier et du tissu déchiré. Un temps qu'il n'avait jamais connu, d'ailleurs. Après s'être forcé à regarder quelques tutoriels sur internet, Fletcher s'extasia en entendant le petit « clic » de sécurité. Le disque était branché et son ordinateur le reconnut immédiatement. Il se releva péniblement, regagna son bureau et glissa sa souris jusqu'à l'explorateur de fichiers.

Vide.

Le néant, rien, exactement comme dans la pièce de tout à l'heure. Quelle déception. Il ferma et rouvrit l'explorateur encore et encore, pensant que l'informatique était un jeu de hasard régi par un dieu capricieux. Non, toujours rien.

« Fait chier » s'exclama Fletcher, en tapant du poing la pauvre table qui n'avait rien demandé.

C'est étrange, se dit-il. Ces appareils sont censés enregistrer en continu. Peut-être fallait-il un code, une clé quelconque pour lire son contenu. Peut-être même un ordinateur spécifique. Malheureusement, toutes ces questions dépassaient largement son champ d'expertise. Mais il connaissait quelqu'un qui carburait à l'électronique. Il empoigna son téléphone fixe, relique de l'ancien monde que lui avait laissé son arrière-grand-père, et composa un numéro. Le métal usé de l'appareil grincait contre le mécanisme. Il posa le téléphone. « Bip. Bip. Bip. » Ça ne répondait pas.

Le voilà bloqué par la technologie. Il s'affaissait un peu dans son siège pas si ergonomique que ça, son regard se perdait dans l'espace. Il faut une sacrée imagination pour se perdre dans 9m².

Il reprit l'écriture de son roman. Il fallait y faire une ellipse : l'inspecteur Johnny Falcone était tombé au plus bas, blessé, mais l'enquête était en bonne voie et il fallait maintenant raconter la remontée de son personnage. Dans son esprit, le flou de l'enquête laissa place au flou de l'histoire et les mots lui vinrent naturellement.

« Deux semaines étaient passées. Johnny Falcone se remettait de cette écorchure : son corps abîmé, mais sa volonté plus ferme que jamais. Il sortit de l'hôpital, presque triomphant. La rue n'avait pas changé, un lieu anxiogène et contre-nature. Le brouillard, fruit du labeur de centaines de véhicules, étendait son voile immonde sur la ville. Il empoisonnait les cœurs et piégeait les âmes… Le commissariat l'avait viré. Johnny revoyait encore le regard énervé de son patron : « Pénétrer dans une soirée mondaine privée, un nid d'investisseurs, le cœur économique de la ville, et ruiner l'image des New-Yorkais et de la police ! Mais qu'est-ce qui cloche chez vous, bordel ! » Il s'en foutait, il allait continuer, libéré du boulet administratif. On peut questionner les méthodes de Johnny Falcone, mais en bout de course, on ne questionne pas ses résultats. »

Il aimait terminer ses arcs de cette manière, c'était un peu démodé, ça faisait vieux film, mais c'était sa façon de faire. Le téléphone fixe sonnait. Ah. Enfin.

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