Chapitre 3 : Même les fantomes ont une ombre
'inspecteur arriva devant le commissariat, le vaste bâtiment gris pourrissait le beau temps à lui seul. Fletcher se pressa d'y entrer. Cinquième étage, toujours pas de bouton.
La porte la plus à droite des portes de gauche.
Non, contraire. Voilà.
Il frappe deux fois avec précaution. Le commissaire le prie d'entrer.
Gersault était assis derrière son bureau, il décolla tardivement ses yeux de l'ordinateur et s'adressa à Fletcher, le ton sérieux qui s'effaçait dans un acide ironique.
« Inspecteur, que me vaut votre venue, avez-vous trouvé de quoi nous faire avancer ? »
Fletcher enfila son vaste manteau à la frêle chaise de bureau et prit le temps de s'installer. Il répondit en glissant une clé USB sur le bureau du commissaire.
« Tout à fait, je suis allé sur place, j'ai récupéré les images de vidéosurveillance, on y voit un très grand colis livré par des agents d'Expediflow. Le colis est resté tout le long au même endroit » Gersault fronçait les sourcils, attendant les conclusions avec méfiance. L'inspecteur se pressa de lui donner.
« Ce qui veut dire que ce colis a été récupéré hier matin, par quelqu'un qui a eu accès au local. Il n'y a que vos hommes, Julien et ses amis et les livreurs d'Expediflow »
Le commissaire répondit au tac au tac, ne perdant pas une seconde.
« Le local était donc bien utilisé pour du trafic de marchandise. Ni moi, ni aucun de mes hommes ne sont venus récupérer ces colis, vos pistes se réduisent donc aux autres »
L'inspecteur afficha un léger sourire. Il rigolait intérieurement. Bien sûr le commissaire et ses agents n'y sont pour rien, mais s'ils étaient pour quelque chose, il ne les aurait pas innocentés comme ça, sur un coup de tête, parce que le patron a dit que ça n'a rien à voir avec lui.
Mais dans ce cas-ci, le commissaire avait raison, les pistes se limitaient. Fletcher demanda au commissaire :
« Puis-je avoir un accès aux archives ? J'aimerais consulter l'historique de Julien Morels et ses camarades »
Le commissaire semblait surpris mais répondit à sa demande.
« Bien sûr, en espérant que vous y trouverez plus d'éléments que nous. Retournez au secrétariat, ma collègue vous y emmènera »
L'inspecteur se leva, poignée de main procédurale. Salutation.
La porte du commissaire qui grince en se refermant.
Fletcher retourne devant le bureau de la secrétaire. Elle affichait un sourire plastique et une sympathie de façade. Un rôle froid et vide et incroyablement cliché. Elle dit avec le ton du personnage :
« Oui Monsieur Hobbles, le commissaire m'a prévenu de votre venue, veuillez me suivre » L'inspecteur se mit sur les pas du robot humain. Elle a retenu son pseudonyme au moins.
Ils passaient dans des zones plus reculées du commissariat. Fletcher ne savait pas qu'il était si grand. Des bureaux à la lumière tamisée, une cantine aux chaises mal rangées, un laboratoire. L'espace que mange le bâtiment sur l'extérieur n'est pas si injustifiable au final.
Ils arrivèrent devant une porte. La secrétaire s'arrêta d'un seul coup et s'exclama presque comme une guide touristique. « Nous voilà arrivés »
Les archives étaient une toute petite pièce, à peine plus grande que le bureau de Fletcher. Au centre, un bureau sobre, impeccable, avec un ordinateur portable tout aussi propre posé en son centre. L'inspecteur salua la secrétaire avec une voix qui trahissait l'étonnement. Elle réceptionna le remerciement presque comme on signe un formulaire et partit en direction de sa prochaine tâche.
Fletcher s'assit confus sur le petit tabouret en face du bureau.
C'était donc, les archives ? Une petite salle, tout sur un ordinateur. Une salle entière réservée à une machine portable de quelques centimètres d'épaisseur. Décidément, l'inspecteur et le progrès n'étaient jamais sur la même longueur d'onde.
Fletcher mit ses deux mains sur le clavier, le commissaire avait déjà créé une session pour lui. L'écran affichait une petite bulle de bande dessinée au milieu d'un écran noir à la profondeur exceptionnelle.
« Bonjour, Inspecteur. Je suis Archibot, votre assistant virtuel pour naviguer dans l'immense base de données des renseignements français » L'inspecteur tenta d'enfouir son mécontentement et tapa sur le clavier délicatement, comme s'il allait lui coller aux doigts. « Donne-moi des informations concernant Julien Morels et tout son cercle proche et familial »
Archibot s'exécuta dans une rapidité fulgurante. Des dossiers remplis de documents s'affichaient partout sur le terminal. C'était une mine d'or : des avis de naissance, de décès, des diplômes, des carnets médicaux, l'écran inondait des informations personnelles d'une dizaine de personnes. De quoi remplir tout un hangar, Fletcher réalisait ce qu'il savait déjà, c'est plus simple quand c'est numérisé. Pour la logistique au moins.
L'inspecteur commença à examiner le dossier du disparu. Né en 1990 à Fluville. Comme quoi, cette ville en contente certains. Diplômé d'une licence d'informatique puis d'un master d'ingénieur à l'école de Flusoft en 2012.
A travaillé à un supermarché du coin. Serveur au « Flugourmet » à l'été 2011.
Cette dernière information donnait faim à Fletcher, qui avait oublié de manger ce midi.
Il continua à éplucher la vie personnelle de Julien, ça le regarde aussi maintenant. Le dossier médical n'avait rien de bien intéressant, Julien était un homme en bonne santé. Une page parmi des centaines attira l'attention de l'inspecteur : le bail du local de Flubridge. selon le document, Julien avait prévu de louer le local pour quelques mois, le contrat avait été signé sur Internet, en visio.
Encore.
L'ordinateur est devenu le nouveau Graal depuis déjà longtemps. Fletcher le savait déjà, il était né dans le monde post-informatique lui aussi. L'inspecteur dériva de dossier en dossier, il cliquait, défilait.
Au gré de son instinct. Archibot dans un discret pop-up sur un côté de l'écran se mettant à disposition. Le petit robot à l'écran semblait presque supplier, lassé d'être inutile. « Vous avez besoin d'aide ? Une question ? N'hésitez pas ! » Non, l'inspecteur n'avait pas besoin d'aide, son esprit analysait, commentait. La tête complètement immergée dans le corpus.
Les heures passaient, Fletcher comme à son habitude ne se souciait guère des horaires. L'horloge en bas de son écran n'obtenait guère plus d'attention qu'Archibot et le soleil ne pouvait pas jouer les guides, bloqué par l'épais tombeau de béton qui constituait le commissariat. L'inspecteur avait épluché tous les dossiers concernant Julien, ses amis, sa famille absente avec qui il avait coupé les ponts. Comme on l'apprend dans un appel entre le commissaire et la mère du disparu passé une semaine plus tôt. « Quelque chose cloche » se disait Fletcher.
Il s'attendait à voir une anomalie, un indice, une future piste qui lui tendrait le bras mais il ne trouva que des documents cohérents, proprement scannés et rangés. Aucune chose à signaler. Il doutait de ce qu'il voyait, de ce que son écran voulait bien lui montrer. On peut faire n'importe quoi avec l'intangible. Il se leva, alourdi par le manque de matière trouvée et quitta la salle d'archive numérique.
Bredouille. Agacé, il marcha d'un pas irrégulier dans le long couloir, puis les escaliers. Puis les grandes salles bondées. Il avait retenu tout le trajet effectué à l'aller. Il regarda sa montre. « Merde » se dit-il. Il avait oublié de la prendre. Il trouva une horloge au détour d'une salle de réunion vide. Seize heures. L'heure défile si vite. Il arriva une troisième fois devant le bureau de la secrétaire, elle était au téléphone, la voix un peu moins faussement enjouée que d'habitude. Même les personnages se font éroder par le temps.
« Désolé, le commissaire n'est pas disponible ce soir, il rencontre le nouveau maire. Oui, oui, vous pouvez passer demain, très bien, bonne fin de journée Monsieur »
Elle raccrocha puis regarda Fletcher, les yeux un peu fatigués. « Oui ? »
L'inspecteur ne perdit pas de temps. Il ne pouvait plus se le permettre.
« Merci pour l'accès aux archives… numériques. C'était très instructif. Puis-je maintenant accéder aux archives papier ? »
La secrétaire réfléchissait, quelle drôle de question, qui utilise encore du papier de nos jours. Elle répondit :
« Euh. Malheureusement nous avons décidé de centraliser les archives physiques de tous les commissariats de la région, c'est dans le 9ème. Je vais prévenir l'accueil de votre venue »
Le 9ème ? Satanée voiture. Fletcher remercia la secrétaire et quitta le bâtiment. Il prit une grande bouffée d'air arrivé dehors. Quel endroit écrasant.
L'inspecteur arriva devant les archives de la région, c'était un vaste bâtiment, moderne mais pas dystopique comme le commissariat. L'architecture était un curieux mélange néo-classique, on aurait même dit un musée. Après avoir enduré l'écrasant bastion de la police et un métro au bord du craquage, ce genre d'esthétique lui paraissait panser les plaies d'un monde qui saignait de son sublime. Il entra, le bâtiment semblait désert, un vieux monsieur était présent à l'accueil, il tapait sur son ordinateur avec la vitesse d'un jaguar sur une bicyclette. « Bonjour, je suis l'inspecteur Hobbles, j'ai besoin de consulter les archives » s'exclama un peu timidement Fletcher. L'écho rebondissait sur les nombreux piliers en marbre du bâtiment.
Le type de l'accueil leva la tête calmement et répondit à l'inspecteur d'une voix qui aurait pu prétendre endormir les plus grands insomniaques : « Très bien, on m'a prévenu de votre venue, que recherchez-vous ? »
L'inspecteur, détendu, répondit : « Les dossiers de Julien Morels et quelques-uns de ses proches ».
Il lui tendit une liste de noms. L'homme la prit délicatement, enfila ses lunettes, l'inspecta.
Déplia un tiroir.
Déplia un autre tiroir à l'intérieur du tiroir et sortit un formulaire qu'il fit signer à l'inspecteur.
Les deux hommes se mirent ensuite sur la route des dossiers. Ils randonnaient entre les énormes étagères, les rayons de classeurs et de papier s'étendaient à perte de vue. Son guide s'arrêta d'un seul coup, obligeant l'inspecteur à freiner d'un pas sec pour ne pas venir s'encastrer dans son crâne. Le bureaucrate regardait le couloir à droite, puis à gauche. Il semblait hésiter sur la direction à prendre dans cet embranchement, il marchait pourtant d'un pas serein sur les cinquante autres carrefours qu'ils avaient déjà parcourus.
Fletcher ne disait rien.
L'archiviste regardait de nouveau dans les deux possibilités et continua à gauche, sûr de lui cette fois. Il fit un petit geste de la main. L'expédition reprit. L'inspecteur regardait chaque recoin de cette pièce. « C'est pas possible » se dit-il. Ce bâtiment est plus grand que la ville elle-même.
L'archiviste ordonna la fin de la marche et regarda les environs comme s'il allait y planter son campement. « Nous voilà arrivés, oui je crois que c'est ici. Alors…. Attendez » dit-il en trifouillant les tiroirs. « Quatre-vingt-dix… » Il cherchait plus profondément dans le compartiment. La profondeur du meuble était impressionnante, un instant l'inspecteur s'était même demandé s'il n'allait pas tomber dedans.
Le vieil homme ouvrit un nouveau casier, l'air de plus en plus contrarié. Le bruit des papiers gondolant résonnait dans tout le hangar. Des milliers d'identités, d'histoires différentes dormaient ici, suspendues du temps, dans cet endroit où l'oubli semblait confortable.
L'archiviste se retourna vers Fletcher, l'air un peu désabusé : « Désolé, je n'ai rien du tout. Je vais tenter d'aller chercher les autres noms que vous m'avez donnés. Ça prendra un petit moment, alors n'hésitez pas à faire un petit tour en ville. Je vous rappellerai dès que j'ai fini »
L'inspecteur qui s'attendait précisément à ce résultat, remercia l'archiviste pour la balade, il partit aussitôt à la recherche des autres fantômes. Fletcher souffla un grand coup. L'immensité de l'endroit lui donnait le vertige. Il était seul parmi tous ses cadavres de papier. Il avait l'impression d'être un mortel, entré au paradis un peu trop en avance. Tout flottait ici et lui, le voilà encore suspendu pour quelques heures. Son téléphone vibrait, le service d'Expediflow lui avait répondu, il n'avait pas repris le colis. Évidemment.
L'inspecteur traînait, le sol en marbre caressait ses pieds à travers ses chaussures. Il voyait son reflet dans la propreté immaculée du sol. Mieux vaut ne pas penser à celui qui nettoie cette salle. Fletcher sortit, les rayons du soleil étaient moins accueillants quand il n'était pas filtré par les vieux vitraux des archives. Il était dix-sept heures. Il n'y avait plus rien à faire.
Une enquête c'est une sorte de symbiose, un contrat passé entre l'enquêteur et le maître du jeu. Il faut parfois faire des pauses, respirer, paradoxalement c'est comme ça qu'on avance. L'inspecteur se mit en route vers chez lui, il longeait les immeubles comme un chat gracieux ou un alcoolique titubant, selon la position. En tous cas hors de question pour lui de prendre le métro une seconde fois.
« Johnny ne croyait pas ses yeux, il en avait pourtant vu des choses mais cette affaire. Il s'était imaginé des centaines et des centaines de scénarios dans sa tête, des coupables potentiels, un dénouement. Ça dépassait tout ce qu'il pouvait imaginer, ça dépassait même son talent exceptionnel pour l'enquête. Il mit ses mains au plus profond de son visage, comme pour se réveiller d'un cauchemar. Le coupable était devant lui, il voulait le dévisager, le confronter à son emprise malsaine sur la ville mais il ne pouvait pas. Johnny s'étouffait dans sa propre faiblesse. Il serra son revolver dans sa poche, son compagnon infaillible et léthal. Les enjeux de cette affaire venaient de transcender les couches de l'entendable, briser les limites et violer l'intimité. C'était maintenant devenu une affaire de vie ou de mort, quelque chose de plus personnel, de plus crasseux. Il avait tellement de questions. Qui était au courant ? À quel point ce truc avait influé la ville ? Il souriait presque et se redressa. Malheureusement pour cette chose, Johnny Falcone était plutôt du genre à tirer d'abord et poser les questions ensuite »
« L'enquête de Johnny Falcone avance plus vite que la mienne » remarqua Fletcher.
Il était bientôt vingt heures et l'archiviste ne l'avait pas contacté. C'est une question de temps.
Il en faut pour arpenter le gigantisme délirant de la bureaucratie.
La mouche bleue dégustait un magnifique gâteau que Fletcher avait oublié de mettre au frigo. « Régale-toi va », lui souriait l'inspecteur. Il alluma la télévision, un vieil écran épais qui prenait la poussière. Il tomba directement sur la chaîne locale d'information. Le nouveau maire prenait la parole. Sa posture était droite, sa tenue trop propre, ses mots chantaient le vide.
« Et nous allons utiliser nos outils, de pionniers, nos atouts d'industrie du nouveau monde pour développer l'économie de la ville, augmenter le pouvoir d'achat des Fluviens et des Fluviennes. Ce que je veux dire c'est que dans ce monde si global, si total, nous allons mettre Fluville en avant comme fleuron de la technologie française et européenne »
L'inspecteur regardait Laccombe avec un grand détachement, comme s'il parlait d'une autre ville, comme si ce n'était qu'un homme en costume sur un écran. Il n'avait pas eu le temps de voter, ni même de regarder les résultats. Sur le moniteur, l'entrevue continuait, la journaliste posa une question tendue au leader.
« Et concernant la sécurité, quelles sont vos mesures pour ramener le calme dans les rues ? Qu'on voit ces derniers temps devenir le champ de bataille entre groupes radicalisés ? »
« Dit comme ça on dirait que c'est la guerre » remarqua Fletcher. Il n'allait pas jusque-là. C'est vrai que la ville était devenue moins sûre depuis quelques mois. On reproche à Flusoft un traitement de faveur fiscal qui contraste avec un appauvrissement du service public, une infrastructure énergétique désastreuse qui agit comme une pompe. Les socialistes dénoncent une emprise malsaine, qui prend en otage les habitants au profit des puissants de Paris. Les libéraux de leur côté défendent Flusoft, voyant l'entreprise comme le seul moyen de sortir la ville de l'eau.
Les tensions entre les deux groupes ont débordé bien au-delà de l'adversité politique et ont même entraîné un mort la semaine de la révolution des lampadaires. Pour tous, cet événement est considéré comme le point de non-retour, absurde et sanglant. Fletcher aimerait avoir un avis sur tout ça, mais il avait systématiquement l'impression que tout ça n'était que des reflets de surface, une espèce de voile qui cachait une vérité plus brute, moins absolue. À quoi sert de s'attarder sur les ombres de la flamme ?
L'inspecteur éteignit son téléviseur, fatigué par la dynamique passive-agressive entre la journaliste et Laccombe. « Bip Bip Bip », le son uniforme du téléphone faisait trembler le bureau. Fletcher qui n'attendait plus l'appel répondit. Comme convenu, c'était l'archiviste. « Bonsoir inspecteur, j'ai d'étranges nouvelles, je n'ai trouvé aucun nom, aucune information papier sur les noms que vous m'avez fournis. J'ai d'abord pensé à une erreur de classement et appelé les archives nationales à Paris. Ils n'ont rien non plus »
Fletcher mit un temps pour encaisser les informations. Rien d'étonnant, il s'en doutait déjà mais l'enquête qui confirme sa piste lui fait un effet à chaque fois.
« Rien du tout ? Les copies présentes dans l'archive numérique sont du papier numérisé » demande l'inspecteur.
« Oui, chaque élément est d'abord physique et vient ensuite être mis dans l'archive numérique pour des soucis de praticité » il continua : « Écoutez, je suis désolé de ne pas pouvoir vous aider à avancer, cette disparition est inquiétante et je n'aimerais pas vous ralentir davantage »
L'archiviste avait la voix d'un chouette type, une personne qui avait toujours donné, mais qui n'avait que rarement reçu en retour. L'inspecteur le rassura : « Vous avez déjà fait énormément. L'enquête avance plus vite que vous ne le pensez, je pense tenir quelque chose. Vous m'avez apporté une grande aide, passez une bonne soirée »
« Vous aussi inspecteur, si vous avez à nouveau besoin d'aide n'hésitez pas à me recontacter » répondit amicalement le vieil homme avant de raccrocher.
Fletcher se leva et commença à faire les cent pas dans son minuscule bureau.
Des dossiers numériques impeccables. Des dossiers papier inexistants. Des amis en Malaisie, une famille absente. Ce Julien Morel ressemble davantage à un spectre qu'à un humain. Toutes les connexions qu'il avait paraissaient aussi factices que lui. La vraie question c'est pourquoi un tel dispositif. Qu'est-ce donc que le Flubridge dissimule-t-il ? Puis qui est à l'origine de cet étrange écran de fumée ? L'inspecteur parlera au commissaire demain, l'enquête avait bien avancé d'un seul coup, ce n'était plus une affaire de disparition. Fletcher regarda son lit, le vieux matelas l'appelait comme les sirènes ont appelé Ulysse. Il succomba au chant irrésistible et s'enfonça dans la moelleuse structure. Demain sera un grand jour.
Il était huit heures, la ville était déjà réveillée. Les terrasses se remettaient à peine de l'orage nocturne. Le temps ne savait pas sur quel pied danser, les épais nuages noirs filtraient avec les rayons du soleil.
Les deux forces tentaient de prendre le contrôle intégral du ciel mais étaient finalement réduites à une cohabitation forcée.
L'inspecteur arriva devant le commissariat, avec cette faible nébulosité, le bâtiment paraissait encore plus sinistre que d'habitude. Il entra, presque rassuré cette fois-ci. Il marcha jusqu'à l'ascenseur. Tiens, ils ont enfin changé le bouton cinq constata-t-il. Toujours le même chemin absurde pour rejoindre le bureau de Gersault.
Deux tocs sur la porte humide. Il entra, le commissaire avait l'air plus grave que d'habitude.
Il l'accueillit avec la politesse attendue, débitant des formules plus banales que les pires paroles de pop mainstream. Sans l'accord entraînant qui rend l'écoute agréable, bien sûr. L'inspecteur se demandait bien pourquoi tout le monde faisait la gueule ce matin. Peu importe, il entama la partie intéressante :
« J'ai résolu la disparition. Julien Morels et ses amis n'existent pas, il n'y a aucune trace papier les concernant. J'ai envoyé un mail aux établissements qu'il a fréquentés, aucun ne m'a confirmé sa présence » Le commissaire, le visage plus fatigué, suivait les paroles de l'inspecteur avec l'attention qu'il lui restait.
« Ça ne m'étonne même pas, le Flubridge est donc au centre d'une activité dissimulée, de la drogue peut-être ? »
Fletcher réagissait : « Il est trop tôt pour le dire, je compte y retourner cet après-midi, j'ai besoin d'une équipe pour inspecter plus en profondeur, les murs, le toit, le papier peint, je veux voir si l'endroit ne sert pas de cachette »
Le commissaire avait le regard vide, il semblait s'arranger une équipe dans sa tête. Après en avoir fini la composition, il répondit automatiquement à l'inspecteur : « Très bien, je vous mets des hommes à disposition dans quelques heures, le temps qu'ils préparent le matériel » Gersault donna un ordre dans sa radio. L'inspecteur satisfait posa une autre question : « Avez-vous du matériel photo et vidéo ? Je souhaiterais prendre l'endroit sous tous ses angles »
Le commissaire réfléchissait de nouveau, cette fois pour faire l'inventaire de son matériel : « On devrait avoir ça. Passez au laboratoire au deuxième étage pour leur demander »
L'inspecteur acquiesça d'un geste de tête. Les deux hommes firent le rituel de fin d'interaction avec la même minutie que celui d'entrée. Le commissaire interrompait cependant le protocole un pas avant la sortie de l'inspecteur : « Oh, et soyez discret inspecteur. Je me suis entretenu avec le nouveau maire hier, il est très sceptique sur la privatisation de l'enquête. Ne parlez pas de l'affaire sur les réseaux, Fluville est déjà assez inquiète comme ça »
L'inspecteur acquiesça, prit en compte l'avertissement puis ferma la porte. Laccombe n'aimait alors pas qu'on ait recours à ses services. Avait-il seulement son mot à dire ? C'est ironique de la part d'un ancien PDG de multinationale. Flusoft et ses filiales ont déjà grignoté énormément sur le service public. L'inspecteur repensait à ce que lui avait dit le journaliste quelques jours plus tôt. Intéressez-vous à la politique avant qu'elle ne s'intéresse à vous. Il aurait peut-être dû voter, mais pour qui ? Serket ? C'est un peu choisir entre la peste et le choléra. Sauf que ces deux maladies détruisent rarement des villes entières.
L'inspecteur passa demander du matériel au laboratoire. Le deuxième étage était plein de blouses blanches. D'analystes et d'intellos à lunettes qui manipulaient des éprouvettes et des bocaux de toute sorte. « Je ne savais pas que Fluville avait un studio de cinéma » ironisait Fletcher.
Il gardait ses remarques pour lui, la police scientifique avait l'air d'avoir du travail. Il se présenta à l'accueil de cet étage. Encore des banalités échangées. On lui réserva du matériel. Il sera prêt dans deux heures, une équipe le transportera directement sur place. Pratique. Fletcher ne se voyait pas tout à fait avec une demi-douzaine de trépieds dans le métro. Après avoir passé sa commande, l'inspecteur descendit de nouveau dans les archives numériques. Il entra de nouveau dans la petite salle, Archibot semblait ravi de le voir et lui proposa son aide. Fletcher se sentit dépassé par l'enquête. Il avait le sentiment qu'il ne trouverait rien de nouveau au Flubridge. Il ressentit à nouveau ce vertige, une sensation qui lui était propre. Chaque profession a ses maux. Le marin a le mal de mer, l'alpiniste le mal des montagnes. Lui c'est le mal de l'enquêteur. Un mélange de beaucoup trop de choses pour qu'on puisse les distinguer et les nommer. Une douleur sourde qui prend la tête et en même temps ce qui lui donne envie d'avancer. Une petite voix dans sa tête qui lui souffle « Maintenant plus aucune autre chose n'a de l'importance » Les doigts planaient depuis quelques secondes au-dessus du clavier. Archibot était habitué à attendre. L'inspecteur tapa instinctivement « Flusoft ». Pourquoi une personne sur deux y est-elle liée de près ou de loin ? Le monde de l'entreprise ne l'intéressait pas bien plus que la politique. C'est si gros que ça ? se dit-il. L'ordinateur lui sortit une centaine de dossiers, des baux, des documents judiciaires, des articles de presse. L'historique temporel était massif, on aurait dit que l'entreprise était plus vieille que la ville. Fletcher décida de s'attarder sur les articles de presse. Beaucoup d'entre eux étaient récents. Flusoft était une pieuvre géante qui faisait couler beaucoup d'encre. Par où commencer ? Les titres n'étaient pas les mêmes. « Flusoft a-t-il un lien avec les deux rafales aperçues cet après-midi dans le ciel ? » 12/04/2036 « Bernard Laccombe quitte Flusoft et troque l'entrepreneuriat pour la politique » 21/03/2038 « Enquête : Fluville et Flusoft : Une belle histoire d'amour ou une future dystopie » 02/07/2025 L'inspecteur lisait tous les articles avec attention. Le premier parlait d'un exercice militaire au-dessus du siège social de Flusoft. L'entreprise était un fleuron stratégique pour la nation. Fletcher ne pensait pas que l'armée pouvait intervenir dans des projets technologiques. Ça ressemble à un mauvais film. On sait bien que la réalité est une lectrice de science-fiction. Le second article faisait état de la candidature de Bernard Laccombe pour la mairie de Fluville, le journaliste prédisait une défaite écrasante. Voilà une phrase qui a mal vieilli. Le dernier article était un travail un peu plus poussé, un corpus de documents réunissant les liens de Flusoft et l'administration. Apparemment, l'entreprise était connue pour ses manœuvres obscures et les petites magouilles entre politiques. Rien de bien anormal à ce niveau-là. L'inspecteur fronça les sourcils. Flusoft avait un passé louche évidemment, n'importe quelle personne lucide rangerait du mauvais côté l'entreprise sur le tableau manichéen du bien ou du mal. Ce qui retenait son attention, c'était la quantité d'informations. Fluville baignant dans un chaos médiatique. Elle avait connu divers scandales, des conflits d'intérêt dans tous les sens. Des arrangements parfois à peine dissimulés. Des forces politiques qui s'affrontaient. Ça ressemble à un leurre, quelque chose pour attirer l'attention là où on la voulait. La ville entière diffuse dans le bruit. Un bruit de fond, sourd, omniprésent, qui cachait les ronflements d'un monstre. L'inspecteur comptait bien le réveiller, car dans quelques heures, il se jettera dans la gueule du loup. Fletcher quitta la pièce sans remercier Archibot, il lui restait une heure de libre avant son retour au Flubridge. Il retourna voir la secrétaire : « Bonjour, puis-je avoir l'accès à l'armurerie »
Elle le regardait avec les yeux tout écarquillés. Fletcher ne se pensait pas aussi inoffensif que ça. La secrétaire hésita et donna une carte d'accès à l'inspecteur, le commissaire avait donné l'ordre de lui laisser l'intégralité des ressources. « Premier sous-sol et c'est tout de suite à droite » confirma la secrétaire. Fletcher s'enfonça dans les tréfonds du bâtiment, il arriva sur un stand de tir. Une mallette blindée posée sur une table. La pièce était déserte, derrière la table le terrain d'entraînement s'étendait en profondeur, presque à l'horizon. Les mannequins et les cibles rouge et blanc parsemaient l'espace. L'inspecteur utilisa sa carte d'accès contre le terminal de la mallette, elle s'ouvrit soigneusement. Un peu comme ces produits de luxe, emballés dans un cocon psychologiquement stimulant. À l'intérieur, un Glock seize, une arme sobre, efficace. Pas aussi classe que celle de Johnny Falcone mais qui a le mérite de faire le travail. Fletcher n'avait pas la sorte de fascination malsaine pour les armes de son personnage mais il faut dire qu'il appréciait l'objet, le poids bien réparti lui donnait une impression de qualité. Il fit tourner l'arme entre ses doigts. La sécurité au creux de la main. Il faut maintenant vérifier si le tireur en est digne, c'est une autre affaire. L'inspecteur chargea l'arme, enfila un épais casque pour ses oreilles et aligna son arme contre le pauvre pantin à trente mètres. Son sort était scellé. Fletcher tira une balle, le recul de l'arme le surprit. Le métal brûlant avait expédié le projectile à quelques mètres de sa cible. Le mannequin semblait rassuré. L'inspecteur comprit alors que beaucoup d'entraînement serait nécessaire. « Ça sera plus une force dissuasive » se dit-il en rangeant l'arme. Il claqua la mallette et repartit avec sa nouvelle trouvaille. Fletcher avait toujours préféré la diplomatie à la violence. Mais avoir les deux options est toujours préférable. Il avait un mauvais pressentiment, mieux vaut s'équiper avant le malheur. Ne pas être pris en traître. Fletcher regarda sa montre, il ne l'avait pas oubliée cette fois. Treize heures trente, il est temps de rejoindre l'équipe au Flubridge.

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