Chapitre 4 : Le monstre qui dormait sous la ville

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L'inspecteur entra dans le petit local. L'équipe du commissaire était déjà sur place, scannant les murs, installant des caméras sur des trépieds alambiqués. Le chef d'équipe lui serra la main avant de lui expliquer comment fonctionne le matériel. Fletcher prit la pièce sous tous ses angles. Un technicien activa l'électricité alors coupée du bâtiment. Le disjoncteur crépitait. Fletcher s'isola dans un coin de salle, son ordinateur portable sur les genoux pour observer plus en profondeur les clichés, alors qu'il zoomait sur un étrange détail sur le mur, l'écran s'éteignit brutalement. Une petite ligne en minuscules caractères s'affichait dans le coin gauche de l'écran. « Bonjour inspecteur ». L'inspecteur appuya sur à peu près toutes les touches qu'il aurait pu presser. Rien ne semblait rétablir sa machine. Une seconde ligne apparut : « Je sais où est Julien. 23H sous le Pont des Soyeux, dans les égouts. Venez seul ou je ne serai pas là »

L'inspecteur observa le message d'un air grave. Son écran se remit en route. Il tenta de cacher son étonnement au reste de l'équipe. Julien est pris en otage ? Est-ce un piège, qui est à l'origine de ce message ? Pourquoi le contacter maintenant. Son cœur accélérait, son esprit divaguait, dans toutes les possibilités comme un chatbot halluciné. Vingt-trois heures, dans les égouts, l'endroit parfait pour disparaître. Fletcher regarda furtivement la mallette en métal, son instinct avait eu raison. Le reste du temps, l'inspecteur fit mine d'examiner les photos, il n'y a rien d'intéressant. Il n'y a rien de plus à trouver ici. L'équipe qui se rendait compte de cette évidence commençait à plier bagage. Le courant fut à nouveau coupé. Les crépitements s'arrêtaient, laissant à nouveau la pièce dans un silence surréaliste. L'inspecteur laissa l'équipe partir avant lui. Il regardait la mallette, seul dans le local. Il regrettait de n'avoir pas appris le tir plus tôt.

Vingt et une heures. Fletcher piétinait dans les rues de Fluville. Même son plat favori du Flugourmet n'avait pas réussi à faire passer ce goût étrange qu'il avait en bouche. Il redoutait la suite des événements, son attention captée par le fleuve. Le pont des Soyeux était à une centaine de mètres. Il avait hésité des centaines de fois à signaler l'interaction au commissariat. Il hésitait toujours. Il prit son téléphone en main, composa le numéro du commissariat. Au moment d'appuyer sur l'ultime bouton, il se ravisa. Il ne connaît pas la position du ravisseur, il pourra peut-être voir venir la police, il est peut-être omniscient. Il se retourna brusquement, perturbé par une présence derrière son épaule. Ce n'était rien. La rue était dans son état normal. Les voitures éblouissantes, les klaxons utilisés presque gratuitement. Les bruits qu'il supportait depuis des années semblaient aujourd'hui être devenus insoutenables. Il prit une grande inspiration, l'air pollué le fit aussitôt tousser. Quelle idée de respirer dans le monde moderne. Il descendit sur les berges et s'assit, les pieds pendant vers le fleuve. L'eau avait bien monté depuis sa dernière venue. Les grands orages n'y étaient sûrement pas pour rien. Il resta dans cette position presque une heure, la mallette à côté de lui, droite et impassible. Il y a sans doute meilleure vue dans la ville, celle-ci ne valait peut-être pas le coup d'être la dernière impression de la rétine. Un frisson de terreur s'empara de l'inspecteur, une enquête c'est parfois dangereux. On n'aime jamais trop qu'on mette le nez dans ses affaires. Il était bientôt l'heure, l'inspecteur se leva, s'empara de la mallette et se dirigea sous le dit pont. Un tir raté vaut toujours mieux que la paralysie.

Vingt-deux heures cinquante-deux, Fletcher avait sorti son arme. Elle semblait plus lourde, le métal froid lui glaçait la paume de la main. Il s'enfonçait dans un dédale sombre de tunnels souterrains. Les égouts de Fluville avaient une odeur particulière. Une expérience qui aurait pu définitivement faire perdre l'appétit à n'importe qui, même au cuistot du Flugourmet.

L'inspecteur entendit des sons, impossible de savoir précisément leur provenance, ils étaient déformés par la structure abyssale. Fletcher continua sa route, une eau crasseuse arrivait jusqu'à ses genoux, la lumière faiblissait, l'obligeant à sortir sa propre lampe. Les bas-fonds de la ville n'avaient pas été modernisés depuis le siècle dernier. En effet, l'endroit ne semblait même pas issu du même ensemble, pourtant Fluville était bien quelques mètres au-dessus. « Avec une structure pareille, je me demande pourquoi la ville entière ne s'effondre » s'inquiéta l'inspecteur. Il aperçut une petite pièce à l'éclairage tamisé, une sorte de local électrique, la porte en était entrouverte. Une immense silhouette se projetait sur l'eau trouble. L'ombre était titanesque. L'inspecteur garda son calme, il s'approcha avec des petits pas contrôlés, prêt à courir si nécessaire. Il garda précieusement son arme, le doigt sur la détente. Il ouvrit complètement la porte, elle grinçait. La silhouette avait bougé. Le sang de Fletcher bouillonnait dans ses veines, son corps entier réchauffait le labyrinthe de pierre froide à lui seul. Ses membres avaient du mal à répondre à son commandement, chacun voulait abandonner le navire. Son esprit prêt à entrer en éruption se ressaisit. Il prit une inspiration puis parcourut la pièce, pas grand-chose à voir. Des fils, des installations électroniques saccagées, un petit matelas dégonflé, des inscriptions délirantes sur les murs. L'endroit avait été habité, au moins le temps d'une nuit. Il repartit, toujours prudent, dans le tunnel principal. L'immense ombre était de retour sur la surface confuse de l'eau. Les yeux de Fletcher se dilataient, l'homme était juste sur sa droite. Il tourna la tête lentement, comme si un regard trop brutal sur la présence aurait pu le tuer ou le faire disparaître. L'inspecteur n'en revenait pas. Un gigantesque humanoïde de deux mètres se tenait, droit devant lui. Les lumières de la ville qui fuyaient de derrière son dos ne permettaient pas d'en discerner les détails. Mais une certitude était déjà posée. Cette chose n'était pas humaine, son corps était fait d'un métal propre qu'on avait sali, il était recouvert de plaques blanches comme du quartz poli. Fletcher resta paralysé devant le géant de fer. Les yeux de la machine s'animaient d'une lueur verte fluo. Le robot remarqua tardivement l'inspecteur qui l'avait sorti de son sommeil. « Bonjour inspecteur, je vous ai vu sur la rive, je ne pensais pas que vous viendriez » La voix mécanique de l'engin ne traduisait ni haine, ni étonnement. Elle était presque calme, mais ne respirait pas la quiétude. L'inspecteur qui ne pouvait pas interpréter les signaux de l'homme mécanique fit un pas en arrière, ses bras tremblants pointaient avec l'arme la tête de l'humanoïde. La machine pencha la tête. « Vous n'avez rien à craindre. Je pense. Désolé pour Julien, comme vous l'avez déjà deviné, il n'existe pas » L'inspecteur ne comprenait pas, pourquoi avoir créé Julien ? Loué le local ? Ce robot était piloté à distance ou était-il le maître de sa propre volonté. Fletcher, qui ne baissait pas son arme, hurlait à la machine : « Pas un geste, qui est derrière l'appareil ? Êtes-vous à l'origine des papiers falsifiés ? Que cachiez-vous au Flubridge ? » Ça fait beaucoup de questions d'un coup. Le robot laissa un silence puis lui répondit avec une voix qui aurait semblé confuse, laissant parfois plusieurs secondes entre ses mots. « Je n'en sais pas plus que vous. J'étais avec les autres, puis le noir, je me suis réveillé au Flubridge avec un mal de tête insupportable. Des siècles de réflexion et de discussion, le temps ne passe pas de la même manière pour nous. Je veux bien le croire. Je crois que mes frères ont tenté de faire passer un message ici. Je me souviens de centaines de lumières qui clignotent, du crépuscule des tunnels. » L'inspecteur ne comprenait pas encore grand-chose mais laissait le robot faire son discours d'illuminé. Sans baisser sa vigilance. « Je ne trouve rien ici. C'était pourtant là, ça dort sous la ville, ce mal de tête c'est insupportable » L'humanoïde semblait en grande détresse. Mais aucun trait sur son visage n'avait été dessiné. Sa voix était mécanique, constante. Aucun témoin de cette souffrance n'émanait de son corps de câbles et d'acier. « Écoutez, c'est dans les lumières, mes précédentes versions y ont laissé leur. Vous devez nous aider, vous devez ». Le robot stoppa net, cycla sur sa dernière phrase pendant quelques secondes et puis se tut. Il fixait Fletcher. Un regard sans vie, un regard qui n'était pas le sien. L'inspecteur n'arrivait pas à réfléchir, les événements étaient si angoissants et uniques. L'enquête l'avait d'abord fait piétiner et maintenant qu'il était assez proche, elle l'avait empoigné par le col et l'avait ramené dans les fonds les plus absurdes. Lui, un technophobe assumé qui se retrouvait maintenant devant un androïde. Quintessence de modernité. C'était trop pour lui. Le discours alarmiste de l'automate n'aidait pas non plus. Son silence couronna le tout. L'inspecteur fit de nouveau un pas en arrière. L'arme toujours prête à trouer les rouages de la machine si cela s'avérait nécessaire. Le robot se désactivait par moments pour se réveiller ensuite dans un son qui n'avait rien d'organique. L'eau érodait ses jambes, court-circuitait ses mécanismes. Les plaques de quartz tombaient pour révéler une jungle de fils et de composants électroniques. L'androïde qui semblait cette fois ressaisi pour de bon. Rétablit les ampoules faibliardes qui lui servaient de pupilles. « J'ai tenu trop longtemps, je dois retourner vers… » Sa voix coupait parfois des mots pour les échanger contre des bouillies inaudibles. Alors que Fletcher s'était presque habitué à la bizarrerie de l'interaction. Le robot exigea son arme : « Donnez-moi votre arme »

Voilà qui semblait menaçant, l'inspecteur fit deux pas en arrière. Le canon toujours à hauteur de la cible. Son esprit retrouva une confiance insoupçonnée qui remontait des coins les plus mystérieux de son cortex et il s'exclama, en soignant le ton. « Viens le chercher, fumier ». Oh que l'inspecteur était content de cette réplique. Claire, puissante et badass.

Pendant un instant la silhouette de Fletcher Hobbles clignotait avec celle de Johnny Falcone.

Le robot traduisait de la confusion même à travers son enveloppe inexpressive. L'effet était réussi. La surprise fut cependant de courte durée. L'humanoïde vira ses yeux au rouge comme pour répondre à la provocation avec une menace tout aussi esthétique.

Il fit des pas lourds, troublant encore plus l'eau. Il se rapprochait de l'inspecteur. « Merde, il va vraiment le faire » s'inquiétait Fletcher. Il lui lança une menace, une sorte d'ultimatum : « Encore un pas de plus et j'explose ta tête de boîte de conserve de merde ! » s'exclama l'inspecteur, décidément accro aux phrases grand spectacle.

La machine ignora son avertissement. Elle continuait les pas, à cadence régulière. Le poids de ses pieds éclaboussait l'inspecteur. Cette chose l'a voulu. Johnny Falcone aurait déjà tiré plusieurs balles mais Fletcher Hobbles est une tête pensante. Un homme d'analyse, il savait qu'une telle machine pourrait dévier son projectile, un éclat rebondirait et le blesserait peut-être s'il tire maintenant.

Il observa alors rapidement le corps de l'humanoïde. Les fortes lumières rouges de ses yeux éclairaient davantage le reste de son corps. Le quartz immaculé reflétait dans tout le tunnel une aura écarlate. Fletcher remarqua une sorte de boîtier, un composant bêtement mis en valeur. Le cœur de l'engin. Sans hésiter, il tira trois balles sur l'épicentre de la menace. Le robot interrompit sa marche, juste le temps de constater sa mort. Une façon très théâtrale de partir. Décidément cette enquête fait tout pour notre divertissement. Sans rien pour maintenir ses jambes, le géant de fer s'effondra dans l'eau, entraîné par le poids de sa tête. Touché et coulé, comme un bateau traîné dans les abysses par la lourdeur de sa proue.

L'humanoïde avait trempé tout l'inspecteur dans sa chute. Lui qui avait pris pourtant la précaution de reculer.

L'eau était suffisamment profonde pour masquer tout le corps du robot, les lumières rouges vives furent les dernières à s'éteindre, transformant de nouveau le bain de sang en l'eau trouble des égouts de Fluville. L'inspecteur regarda son propre reflet dans la surface monotone du liquide. Voilà une sacrée anecdote à raconter. Peut-être à Noor. Elle sera sans doute passionnée par l'étude de cette machine. Dommage que son cœur soit troué par trois impacts.

Il faut en récupérer une partie, une preuve et une pièce à conviction. La première de l'enquête. Le SSD n'était pas très intéressant. Fletcher plongea ses deux mains dans les flots obscurs. L'eau était dense, presque granuleuse. Elle se fondait dans la peau de l'inspecteur comme un parasite. Les doigts de Fletcher tâtaient l'immense corps de fer du robot. Il fit de grands mouvements de bras pour écarter l'eau, pour mieux y voir ne serait-ce qu'un instant. « Je me demande comment a fait Moïse » ironisait-il. Il localisa le cœur de la bestiole. Celui-là même qui avait accueilli ses trois balles. Il semblait fragile, faiblement rattaché au centre. « Comment les ingénieurs qui ont construit cette chose ont-ils pu négliger ce point ? » se demanda-t-il. Parfois l'incompétence humaine lui semblait aussi infinie que sa bêtise. L'inspecteur tira de toutes ses forces sur le point central de la carcasse. Il avait l'impression de désosser un mort, une sorte de vautour et de pilleur d'épave, selon l'époque.

Après un effort considérable, Fletcher réussit à dépouiller le centre de l'engin. La résistance qui avait lâché d'un seul coup fit tomber l'inspecteur dans l'eau. Il émergea de l'eau noire, frustré. Ce vomis de spectre a taché son beau blouson.

Il prit le temps de voir ce qu'il avait en main, une sorte d'unité centrale, encore de la machinerie. L'inspecteur tint loin de sa tête l'étrange bidule, presque aussi dégoûté par sa trouvaille que par le subtil bain des égouts. Il était probablement déjà minuit. « Je pense avoir fini ma journée » se dit l'inspecteur.

Ce n'était pas de tout repos mais c'est comme ça qu'il les aimait. Il sortit du tunnel, dehors, la brise polluée et les sons stridents des dérapages semblaient presque accueillants. Avant de se mettre sur le chemin du retour, mouillé jusqu'aux os, il jeta un dernier coup d'œil à la cavité souterraine. Un robot dans les égouts. Quel est le con qui a écrit cette scène ?

L'inspecteur reprit la route et remit son chapeau, automatiquement. Quelle erreur, le couvre-chef qui n'avait pas été épargné par les eaux vomissait une dernière gorgée de l'immonde substance sur ses cheveux. Une bonne douche ne sera pas de surplus cette nuit. Le peu de passants nocturnes regardait l'inspecteur sur le chemin du retour, ils le dévisageaient. Encore un type qui s'est jeté dans le Fluône, tellement pathétique.

La nuit fut de courte durée, le breuvage visqueux des égouts l'avait suivi jus qu’dans ses draps. Fletcher ne s'était pas tout à fait remis de son étrange rencontre. Il attendait patiemment les premières lueurs du jour. Il faut vraiment qu'il répare cette ampoule.

Le soleil éclaira faiblement son bureau, il plaça l'artefact qu'il avait trouvé la veille dans sa lumière pour l'étudier. Un cube en métal, trois impacts de balle, les siennes. À l'intérieur une sorte de disque dur fractionné, probablement irrécupérable. L'inspecteur remarqua également de petites inscriptions. Minuscules. Un peu comme les clauses secrètes d'un contrat que personne ne lit. Il plissa ses yeux. « Property of Flusoft Industry ». Tiens donc.

Tous les chemins mènent à Rome. Si Flugudum avait survécu à la chute de l'Empire, Fluville ne survivrait pas sans Flusoft. L'entreprise est le cœur et le poumon de la ville. Avec le nouveau maire, c'est même maintenant ses yeux et ses oreilles.

Une question tracassait toujours l'inspecteur : le robot agit-il de son propre gré ou est-il piloté ? Dans un cas comme dans l'autre, la prochaine réponse était dans les locaux de Flusoft. Fallait-il prévenir le commissaire ?

L'enquête sortait du carcan habituel et risquait d'effrayer les conventions. Fletcher rêvassait. « Non, le commissaire est un bon gars » conclut-il.

Il s'empara du téléphone comme un pirate s'empare de sa bouteille de rhum et composa le numéro du commissariat. Il raccrocha subitement, laissant la secrétaire râler contre cet appel apocryphe. L'inspecteur avait changé d'avis, mieux vaut lui parler de vive voix. Il n'a pas fallu attendre le mandat de Laccombe pour que la ville partage des ressources avec Flusoft. Le robot d'hier avait peut-être accès à des appels, des connexions et des caméras. Voir Gersault en tête-à-tête c'est mieux, on est rarement trompé par soi-même.

Il ne perdit pas de temps, enfila son blouson, à peine nettoyé de l'incident d'hier, passa la porte et affronta le Fluville matinal. La rue était exactement comme elle devrait l'être, débordante de petites fourmis. Une gigantesque structure à l'image de l'aliénement social.

Fletcher atteignit le commissariat. Toujours aussi avenant. La secrétaire qu'il avait embobinée quelques minutes plus tôt l'accueillit. Sourire plastique, expression malléable. Le personnage était diablement bien incarné. Il demanda à voir le commissaire. Le bouton cinq flambant neuf.

La porte un peu plus humide que la dernière fois.

Il tambourina la porte deux fois.

Aucune réaction.

Il frappa une troisième fois, puis une quatrième avec plus de fermeté.

Toujours rien.

Il ouvrit quand même le bureau, bafouant le dogme de sa sainteté la politesse.

Le commissaire n'était pas dans son bureau. La table était encombrée de papier et un cendrier encore chaud crachait une fumée fine. L'inspecteur constata l'absence de Gersault et déboula de nouveau au rez-de-chaussée.

Il détestait perdre son temps.

En particulier quand l'enquête était aussi cruciale et imminente. Il lança une question à la secrétaire, exempt de bonnes manières, comme pour tester les limites de l'imitation parfaite en plastique. « Où est le commissaire ? »

La secrétaire ne fut même pas désorientée par son manque soudain de courtoisie et répondit avec l'artificialité qui la caractérise. « Il arrive dans dix minutes, je suis désolée, il a eu un problème avec les transports en commun »

Évidemment, ces métros de Fluville ne fonctionnaient jamais. Fletcher se demandait bien si cette problématique triviale avait été portée lors de la course à la mairie. C'est trop tard pour s'en occuper de toute manière. L'inspecteur, frustré, se mit à tourner nerveusement comme un poisson dans un bocal. Son cerveau tournait plus vite que son corps, il décida de retourner rapidement dans les archives numériques. Fletcher se glissa dans la salle étroite. Il lança un regard accusateur à Archibot, qui n'avait pas bougé d'un rouage. Saloperie de robot. Il se remémora les paroles confuses de l'humanoïde, il parlait de lumières clignotantes. De quoi s'agissait-il ? La révolution des lampadaires ? Peut-être.

L'inspecteur commença une étape très spécifique du mal de l'enquêteur. Une sorte de palier, un peu comme l'altitude pour sa variante des montagnes. Il sentait l'histoire se mettre en abyme, révéler une profondeur insoupçonnée. Il pensait être le maître du jeu, connaître le début de l'histoire et aider à sa fin mais c'est comme si l'enquête, avec ses bras impalpables et ses apparitions évanescentes avait décidé de changer les règles. De repositionner les balises. C'est un sentiment très désagréable, une sorte de perte de contrôle. Une impression d'engloutissement. L'arrivée de cette phase était un bon et un mauvais signe. L'enquêteur était en position de faiblesse mais l'enquête s'était enfuie en laissant sa trace. Fletcher martela le clavier comme si sa vie en dépendait : « Révolution des lampadaires ». Archibot triait, organisait et crachait une centaine de résultats. Un par un, pour que l'utilisateur constate la rapidité de la machine dans un degré qu'il pouvait ressentir. L'inspecteur défilait les documents. Les informations émanant des journaux sont intéressantes. C'est comme un ancien témoignage, une cristallisation du passé. Quelques résultats retenaient son attention. Des articles qui contenaient les mots-clés, dans leur titre ou dans leur contenu. « [Enquête] Révolution des lampadaires : Un incident aux marques durables » 21/04/2038 « La révolution des lampadaires est l'étincelle et Fluville est la poudrière » 10/08/2037 « Mort de Paul : Nouvel affrontement dans les rues, la cohabitation politique était-elle encore possible » 12/08/2037 L'inspecteur lut les articles, parcourut les archives, visionnait les images de l'incident. Il s'en rappelait très bien. Il faut dire que c'était seulement l'année dernière. Un soir, vers vingt-deux heures alors que les tensions autour de la gestion énergétique de la ville étaient déjà très importantes, les lampadaires s'étaient mis à vaciller. D'abord un petit peu, puis de plus en plus rapidement. Ils étaient devenus incontrôlables, clignotant à des vitesses folles. Certains d'entre eux avaient même explosé sous la chaleur. Les feux de circulation ne marchaient plus, les trains furent stoppés. Paul Jersait, un pauvre étudiant épileptique, rentrait de chez un ami. Alors qu'il passait dans un parc, les très nombreux lampadaires l'avaient agressé, le frappant avec leur lumière hallucinée. Paul s'effondra et se contorsionnait violemment sur le sol. Seul, sous le ciel écrasant d'une canicule maintenant annuelle. Les phares projetaient l'ombre de son corps inerte sous tous les angles. Les images avaient fait le tour du monde. Une mort cruellement mise en scène qui résonnait dans la conscience engourdie de beaucoup de gens. La suite avait été difficile, les tensions politiques avaient atteint leur paroxysme. La ville avait été agitée. Un malheur n'arrive jamais seul. L'inspecteur avait été engagé pour comprendre l'origine du problème. L'enquête avait été longue, il avait déjà fait un tour dans les égouts de Fluville, pas dans la même partie mais ils partageaient la même odeur nauséabonde. Il avait suivi les pistes, s'était mis en quête des indices, presque comme un enfant cherche les œufs de Pâques. En conclusion, il avait trouvé une installation électrique très douteuse. Un manque de professionnalisme clair des techniciens, sous la responsabilité de la mairie. L'affaire avait été largement médiatisée, Fletcher avait eu ses heures de gloire, sous les projecteurs. Il avait expliqué son amour du métier sur la chaîne de télévision locale. Il avait serré la main de l'ancienne maire, très embourbée dans les problèmes de la ville. Il était devenu l'espace d'un instant une star locale, une sorte de personnage, un peu marginal mais très attachant. Un symbole imparfait, mais un symbole quand même. Une identité urbaine plus humaine, plus vintage. Dans le cœur même de la « Silicon Valley de France ». L'inspecteur surchauffait. Cette enquête, minutieusement exécutée et résolue l'avait toujours comblé. Il était reparti dans son bureau aussi repu qu'après un repas au Flu-Gourmet. Mais aujourd'hui, cette sensation n'était plus qu'un arrière-goût amer. Une indigestion. Et si son enquête n'était pas tout à fait terminée ? Le robot hier soir qui parle de lumières « délirantes », dans les égouts de Fluville. La politique, les élections. L'inspecteur Hobbles ne croit pas aux coïncidences. Il fit un rapide tour dans son palais mental, une sorte de ville gothique aux allures de vieux New York et rouvrit le tiroir dédié à l'enquête des lampadaires. « Je pense que je n'en ai pas fini avec cette vieille affaire » se dit-il. Deux enquêtes pour le prix d'une. Fletcher sortit de la pièce avec l'énergie de deux enquêteurs réunis en un. Où est le café ? Il lui faut du café. Le commissaire a intérêt à être arrivé. De nouveau à l'accueil, qui était presque devenu sa deuxième maison à ce stade-ci. Il surprit le commissaire qui s'apprêtait à monter dans l'ascenseur. Il tombe bien. Gersault avait l'air bien réveillé, la carte d'accès dans la main droite, un beignet dans la main gauche. Un beignet ? Sérieux ? On innove ici. L'inspecteur lui demanda un entretien, le timbre de sa voix était assez chargé, si la détermination avait une fréquence, ce serait probablement celle-ci. Gersault comprit tout de suite que l'heure n'était plus à la rigolade, il termina quand même sa sucrerie. Pas de gâchis. Les deux hommes se précipitèrent dans le bureau, le commissaire prit soin de vérifier que la porte était bien verrouillée. Il s'installa derrière la table, prêt à entendre les nouveautés de l'enquête. L'inspecteur ne le fit pas poireauter. Il sortit la partie du robot et la posa sur la table avec entrain, pour alourdir la lourdeur de la révélation. Il expliqua en détail son interaction d'hier soir au commissaire qui n'avait jamais autant été captivé. Son t-shirt « Star Wars » prouve déjà son dévouement pour la science-fiction. Cette fois cependant, c'était bien réel, tangible sur son bureau. Le cube avait écrasé les papiers froissés. Le commissaire qui crut d'abord à un canular sorti de l'esprit mirobolan de l'inspecteur se ravisa progressivement par la suite. Un robot de deux mètres s'était bel et bien baladé dans les profondeurs de la ville hier soir et son implication pourrait déborder jusqu'à l'enquête des lampadaires, bouclée avec brio l'an passé. Le commissaire et l'inspecteur parlaient à voix basse dans le bureau. Le bâtiment était mal isolé, un comble pour un sarcophage de béton. Ils chuchotaient presque, la réputation du commissariat, l'inquiétude des habitants, la crédibilité du bureau d'enquête de Fletcher. Ils avaient tous deux à y perdre à laisser courir ce bruit de couloir. Il va falloir régler ça dans le silence. Un petit coup de balai discret. « Il faut commencer par ouvrir une enquête sur les agissements de Flusoft sur les installations électriques et ses technologies, le robot qui a simulé tous ces faux personnages vient de chez eux » concluait l'inspecteur. Le commissaire répondait un peu déçu : « Ouvrir un mandat de recherche est extrêmement long, on a déjà traité avec Flusoft, leurs avocats sont des chiens enragés, ils vont nous pourrir la vie » L'inspecteur rétorqua presque au tac au tac. « Alors forcez-leur la main » Une méthode agressive, mais réaliste. Il y avait bien certaines lois à invoquer en cas de danger imminent. Le code civil est un mille-feuille judiciaire. Pour le meilleur et surtout pour le pire. Le commissaire anticipait le mal de tête à venir : « Je vais voir ce que je peux faire, partez directement pour le siège de Flusoft, j'improviserai » L'inspecteur remercia le commissaire, il avait su l'écouter et l'aider. Les deux hommes exécutèrent ensemble parfaitement le rituel de fin. Le dieu des politesses d'en haut, repu, prit une grande inspiration comme pour respirer l'encens de ses offrandes. L'inspecteur s'isola derechef dans l'ascenseur. « Direction l'enfer » se dit-il. C'est un peu abusé, mais la plume de Fletcher ne fait jamais dans la demi-mesure. Il s'extirpa du bâtiment et se mit en route pour le siège de Flusoft. Un grand bâtiment moderne, aux couleurs vives un peu forcées. Les murs avaient des slogans publicitaires, c'était une sorte de pancarte géante. Les bureaux des employés de l'entreprise étaient connectés à une immense tour vitrée, au sommet l'ancien bureau de Laccombe. Décidément, ici on fait dans l'originalité. L'inspecteur tapotait sa poche, il avait oublié sa carte blanche. Quand Gersault lui avait donné sa bénédiction, ce n'était pas seulement une façon de parler. C'était littéralement une carte blanche, immaculée qui permettait à l'inspecteur d'accéder aux ressources nécessaires et d'être reconnu en tant qu'allié de la police de Fluville. « Pas grave » se dit-il. Son bureau est sur le trajet. Fletcher se pressa dans le métro, quinze minutes de sueur. Une expérience immersive, un moment où l'humain s'efface et laisse place à une force de travail brute. Un outil que certains puissants n'hésiteront jamais à utiliser. L'inspecteur sortait du métro, ce n'était que quinze minutes, son esprit aurait pu écrire plus d'un roman nihiliste sur la condition pitoyable de l'espèce humaine mais ce n'était pas le sujet. Il monta la cage d'escalier de son immeuble, le chien de la voisine n'était pas là. Il n'aurait pas dit non à sa présence rassurante juste après les transports. Un peu de chaleur ne fait jamais de mal et son corps suant s'était refroidi de toute cette indifférence urbaine. Fletcher reconnut une silhouette devant la porte vitrée de son local. Un homme en costume, mâchoire carrée et posture irréprochable. C'était Laccombe. Le maire. Que fait-il ici ? L'inspecteur accéléra son ascension. Pas pour accueillir l'ancien homme d'affaires mais plutôt pour savoir la raison de sa venue et récupérer sa carte blanche. Il faillit louper une marche. Le nouveau maire entama la conversation, grand sourire, une voix faussement dynamique digne d'un mauvais acteur. Son personnage n'était pas plus construit que celui de la secrétaire. « Oh, Hobbles, j'espère que je ne vous dérange pas » Fletcher lui répondit avec un autre personnage. Un peu tendu tout de même. Il veut juste récupérer son passe-partout, pas faire une pièce de théâtre. « Laccombe, félicitations pour votre victoire. Pas le moins du monde, je vous en prie, entrez ». L'inspecteur fit un geste de la main pour montrer sa chaise. L'hospitalité forcée. La carte était juste sur son bureau. Il pourrait décamper maintenant mais avait tout de même la curiosité de savoir ce qui se cachait sous le masque évident de ce cher ex-cofondateur de Flusoft. Laccombe clarifía lui-même la raison de sa venue. « Je voulais vous remercier en personne pour la résolution de l'affaire de l'année dernière. Votre travail était d'une précision redoutable et d'une efficacité certaine » L'inspecteur était confus. Le remercier pour sa conclusion sur une affaire qu'il avait rouverte ce matin même. Le timing était parfait. Trop parfait comme le discours déjà pré-mâché de son interlocuteur. L'inspecteur lui répondit avec un mélange de calcul et de spontanéité. « Merci pour votre soutien. J'aime aller au bout des choses et regarder d'abord ce qui ne veut pas se montrer » Laccombe acquiesça tout sourire, il enchérit l'enchère au compliment ridicule : « Je ne vous embête pas plus, je sais que vous avez beaucoup de travail, en tous cas. Pour quoi que ce soit, si vous avez besoin d'aide, considérez-moi comme disponible » Il lui tendit sa carte de maire, un petit flyer imprimé en masse durant sa campagne. Fletcher remercia l'autre homme, en s'étouffant dans sa politesse. Laccombe partit, soigneusement. Il claqua des mains et écrasa la mouche bleue qui lui tournait autour depuis quelques instants. L'inspecteur fit tomber le masque tout de suite. Il lui fronça les sourcils. Le maire ne pouvait pas voir son mécontentement, il fermait la porte de son bureau de dos. Si c'est un homme d'instinct, il a sûrement eu le poids du regard sur son épaule. Une chose était maintenant sûre, Laccombe n'était pas un homme qui ne pouvait pas faire de mal à une mouche. La cruauté n'a pas d'espèce et entre le mal infligé sur des animaux ou sur des humains, la frontière est parfois fine. L'inspecteur récupéra sa carte blanche, toujours aussi propre. Il la rangea dans l'épaisse poche de son manteau et s'arrêta quelques instants devant son ordinateur. Il recherchait des informations sur Laccombe. Ancien co-fondateur de Flusoft, l'autre fondateur est mort peu après. Pas le temps de jouer au conspirationniste. « Où est l'onglet sur les agressions sexuelles » ironisait Fletcher, en rogne. Il ne trouvait rien à ce sujet. Ça viendra. Il reprit la route, le chien de la voisine n'est toujours pas dans la cage d'escalier, il aurait sûrement aboyé sur Laccombe. L'inspecteur tenta de calmer son esprit d'enquêteur qui roulait à pleine vitesse. Laccombe n'est pas quelqu'un de recommandable, c'est sûr. Il a sûrement son lot de magouilles et de mystères. Malgré le pathétique transpirant du personnage comme de l'homme, l'inspecteur n'avait pas senti en lui cette aura malveillante, cette espèce de friction instinctive qu'il avait parfois pu sentir dans sa carrière. Mieux vaut ne pas trop s'attarder sur le maire pour le moment. Avant de trouver un responsable, il faut trouver un crime. Bizarrement, même la complexe pâtisserie qu'est le Code pénal n'avait pas prévu qu'une bande d'intelligences artificielles loue un local en se déclarant humaine. La zone grise juridique progressait. Laccombe était le méchant parfait, sympathique d'apparence, froid à l'intérieur, personnification du capitaliste qui étouffe la planète. C'est presque trop facile. Quitte à ne pas innover sur la forme, l'enquête se distinguera peut-être sur le fond. L'inspecteur dissipa ses soupçons, laissant par précaution une porte entrouverte sur la possibilité. Il est temps de rejoindre le siège de Flusoft.

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